93 – DE L’INDIGNATION A LA REVOLTE

Posted on février 28, 2011 par

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On ne peut analyser les évènements en cours dans les pays arabes que dans un certain ordre. Tout d’abord passer en revue les causes profondes, puis déterminer quels sont les facteurs déclenchant, ensuite énumérer les moyens mis en œuvre pour que les évènements surviennent et enfin tirer les conséquences pour nous mêmes et pour ces peuples.

  1 – Les causes profondes résident certainement dans un immense ressentiment des jeunes arabes qui prennent conscience que leurs pays les a mis sur le bord du chemin de la modernité, dont ils admirent les vices et les délices sur leurs écrans de télévision. Une double dictature, religieuse et politique a refusé le progrès dont la démocratie est la vitrine. Une forte natalité a générée une jeune génération qui représente la moitié de la population et qui se retrouve sans perspective et sans travail.

2 – Les facteurs déclenchant résident dans la montée rapide des prix alimentaires qui asphyxie les plus démunis. La brusque envolée du prix des céréales, du sucre et de l’huile a été en partie provoquée par de graves désordres météorologiques qui sont survenus un peu partout dans divers coins du globe en 2010 : pluies torrentielles et inondations ici, froid extrême ailleurs et sécheresse épouvantable là-bas. Dans de tels conditions de pénurie, les pays les plus riches se sont servis les premiers et les autres ont dû se serrer la ceinture.

  Mais ce qu’il faut bien comprendre, c’est que dès qu’il y a pénurie, il y a risque de spéculation. Or la spéculation a pour conséquence de rompre l’équilibre du marché entre l’offre et la demande effective. La spéculation consiste à acheter une matière première, à la stocker, c’est à dire à aggraver la pénurie, pour la revendre ensuite quand les prix explosent. Les spéculateurs gonflent artificiellement la demande en passant des ordres d’achat très supérieurs à la quantité disponible afin « d’assécher »  le marché. Les prix montent alors en flèche.

 Dans une période d’anémie économique, la spéculation est le meilleur moyen de générer de l’argent à partir de rien et de façon tout à fait artificielle. Les spéculateurs sont les banques, les hedge-funds, les fonds de pensions et même les Etats. A titre d’exemple le hedge-fund britannique Armajaro a fait main basse sur 15% des réserves mondiales de fèves de cacao pour toucher le jackpot. Récemment la banque JP.Morgan a acheté secrètement 80% du cuivre coté à Londres ! Par ailleurs, les Hedge-Funds ont littéralement kidnappé la bourse de Chicago spécialisée dans les céréales. La spéculation est un nœud coulant que les financiers resserrent autour du cou des populations pauvres.

Le Président français, à la tête du G20 cette année, s’est donné comme objectif de limiter la spéculation, mais il se retrouve face au refus des USA pour les raisons que je vais vous exposer. Après les pertes de 2008 les fonds de pensions et les banques se refont une santé sur le dos des pays pauvres grâce à la spéculation. Mais il y a pire : l’Amérique est exsangue et croule sous les dettes qu’elle ne parvient plus à rembourser. Face à cette situation, la banque fédérale, dirigée par Ben Bernanke et qui risque de devenir tristement célèbre, s’est lancé dans une gigantesque entreprise de fabrique de billets verts. Eh oui, pour payer ses dettes, l’Amérique n’a rien trouvé de  mieux que d’imprimer pour 2100 milliards de dollars en 2010 auxquels viennent s’ajouter 600 milliards supplémentaires pour le premier semestre 2011. Et il faudra bien continuer ensuite, c’est si facile de payer ses créanciers avec de la fausse monnaie, de créer de l’argent à partir de rien. Mais quand les créanciers reçoivent cette fausse monnaie, ils veulent vite s’en débarrasser avant qu’elle ne se dévalue. Cet argent leur brûle les doigts. Ils achètent alors tout ce que Ben Bernanke ne fabrique pas: de l’or, des métaux précieux, du pétrole, des produits agricoles, bref des produits bien tangibles, réels. Par conséquent cet afflux massif de liquidité alimente la spéculation et l’inflation comme de l’essence jeté sur un feu de forêt. L’Amérique veut faire payer ses propres excès au reste du monde ! 

  3 – Les moyens utilisés par les jeunes pour rassembler les foules sont les moyens modernes de communication : internet, facebook, twitter, youtube. Les mots d’ordre et les informations se répandent comme une traînée de poudre à travers un réseau planétaire. Chacun est à la fois acteur et spectateur, émetteur et récepteur. On sait désormais ce que veut dire la révolution numérique. A ce niveau là, plus rien ne sera comme avant et, à ce titre déjà, le printemps 2011 est un printemps historique.

4 – Les conséquences sont naturellement plus difficiles à évaluer pour les populations arabes. La démocratie ne s’instaure pas facilement du jour au lendemain et elle ne suffit pas, ni pour donner à manger, ni pour trouver du travail. L’avenir reste ouvert.

Mais c’est aux jeunes d’occident que je m’adresse pour qu’ils prennent conscience des enjeux et sortent de leur torpeur. La spéculation sur les matières premières agricoles est une arme de mort dont se sert l’occident pour s’enrichir et surtout pour enrichir une poignée de financiers. Il serait temps de passer de l’indignation à la révolte pour faire pression sur les politiques afin qu’ils mettent fin à la gangrène de la spéculation. Il serait temps de sortir vos pancartes. C’est toute la jeunesse du monde qui est prise en otage par les financiers…

Citation :

« Après avoir ravagé le peu qui subsistait de l’Eden, le prédateur occidental doit se retourner contre lui-même »

Georges Steiner, « Nostalgie de l’absolu ».