179 – LA BEAUTÉ EST SANS DÉFENSE

Posted on septembre 16, 2011 par

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Albaïcin, Alhambra et Sierra Nevada

« La Alhambra », la rouge : le sommet de l’art, de la délicatesse, du raffinement, l’essence même du beau, poussé à l’extrême, jusqu’à l’écoeurement. Arabesques folles, entrelacs, pas un mm2 qui n’ait échappé à la minutie du sculpteur, pas un volume qui ne soit ajouré comme une dentelle, pas un espace qui ne conduise l’oeil, à travers un précieux dédale, vers de somptueuses échappées, vers la sierra enneigée, vers les jardins suspendus, de verts et de pourpre ou vers la colline enchantée de l’Albaïcin, couvertes de façades blanches.

Y a-t-il quelque part au monde plus de subtilité dans l’art d’accommoder les jardins et les palais ? Les premiers servent d’écrin à la majesté des seconds, mais aussi ils se valorisent l’un l’autre, au point que l’on ne puisse imaginer l’un sans l’autre. Que dire encore de la lumière de Grenade, lumière divine, du Dieu des Chrétiens et du Dieu des Musulmans. Sans cette lumière transparente l’Alhambra ne serait sans doute qu’une forteresse froide. Il a fallu la conjonction du bleu du ciel et du blanc de la neige et des maisons de Grenade, du vert sombre des cyprès et de l’ocre de la brique pour que ce lieu fut sans pareille. Il a fallu aussi l’eau de la sierra pour que coule et murmure l’eau des fontaines et pour que fleurissent les lauriers-roses.

D’un côté la beauté dans son apogée, la fine fleur du raffinement, l’extrême pointe de la préciosité. À force de travail l’art semble perdre de sa force, comme la pierre trop finement ciselée devient fragile. L’art fini par étouffer la vie, par l’épurer de ses passions et de ses sentiments.

De l’autre la laideur du littoral dans toute sa décadence ; laideur de la nature, saccagée,

Torremolinos, pour les amateurs

massacrée, assassinée par la cupidité et la bêtise de l’homme ; la nature irrémédiablement dénaturée, pillée, dévalisée; les paysages qui furent les plus beaux et les plus tranquilles laissés entre les mains criminelles des prédateurs. Là où furent des bois de pins, des bosquets de cyprès, des champs d’oliviers ou des fontaines fleuries, se dressent maintenant de gigantesques, de titanesques cubes de béton qui se serrent, hideux et stupides, les uns derrière les autres et les uns à côté des autres, le long d’une route à quatre voies, poussiéreuse et bruyante. On y voit aussi des hôtels rococos, surmontés de minables clochetons en forme de minarets d’opérette.

Là où le fier et pauvre campesino allait chaque jour aux champs, le long d’un sentier embaumé qui surplombait la mer, la municipalité a fait couler un tapis de béton, bordé maintenant de bars et de pizzerias où vient s’empiffrer l’européen désoeuvré. La laideur, grasse et débraillée, la laideur rubiconde, la laideur dans toute sa nudité estivale, déambule en troupeaux le long d’une mer désormais indifférente, devant tant de saletés, devant tant de laideurs.

La laideur attire les laids et les médiocres qui s’y complaisent et s’en pourlèchent. Rien ne serait grave si la laideur n’était contagieuse ; elle gagne du terrain partout dans les esprits, dans les coeurs et dans les corps, comme une gangrène, comme un cancer qui se développe et qui ronge. La beauté est sans défense face à la laideur, comme la nature est sans défense face celui qui la pollue ; elle n’a que sa beauté, que sa pureté à mettre en avant. La laideur outrage partout la beauté et celle-ci n’a rien à lui opposer que sa propre fragilité.

Ainsi les laids et leurs laideurs ont élu domicile pour un temps à Torremolinos ou ailleurs, fiers de leur forfait. Puis ils ont gagné toute la côte, désormais polluée et souillée pour quelques misérables Pesetas, défigurée pour les générations futures.

Les démocraties sont, paraît-il, des états de droit ; mais de quel droit peut-il s’agir quand une génération s’arroge légalement le droit de spolier les générations futures, de dégrader définitivement les plus beaux sites ? Génération maudite, devenue laide à force d’engendrer la laideur. Quel lendemain peut-on prévoir pour ces hommes déshumanisés au sein d’une nature dénaturée ?

Tout se saccage a été fait au profit d’une population qui vient traîner son ennui et son vague à l’âme aux terrasses des cafés ou sur les promenades le long de la mer. Ils sont accourus par milliers, fascinés par un mirage, par l’alliance de la mer et du soleil. Ils cherchent vainement à distraire leur oisiveté embarrassante.

Alhambra, vue de l'Albaïcin

Mais à Grenade, la vie est toujours là, la vie grouillante, la vie rebelle. La vraie vie d’un peuple qui chante sa joie ou sa peine, d’un peuple qui travaille, d’un peuple qui

crie son amour et sa haine. Le peuple de la rue, passionné et vivant, le peuple dont on sent le souffle à Grenade, dans l’Albaïcin ou ailleurs. La vie qui avance comme un flot qui monte, la vie qui brûle comme une braise, la vie qui blesse comme un outil tranchant, la vie avec ses espérances et ses désenchantements. L’art sort ici de la main des artisans, la beauté émane de la gorge du chanteur, la vie créée sans cesse, elle est en permanence sa propre création. Les maisons blanches peintes à la chaux sont modestes et belles, belles de simplicité, sans apprêt et sans artifice, décorée d’un pot de géraniums, tout simple, émouvant. Les visages et les corps portent les cicatrices de la vie, ils peuvent être laids mais ils sont souvent beaux dans leur laideur ; en effet, la laideur est toujours belle quand elle est le reflet d’une belle âme.

J’aime ces quartiers populaires où se mêlent la vie dure et les joies de tous les jours. On se rencontre, on s’interpelle, on parle, on fait son

Bar à Tapas, Granada

marché ou l’on va boire entre amis una cerveza con tapas. Il y a quelque chose d’émouvant dans cette vie simple, une dignité fière de ces petites gens qui flânent ou qui s’agitent. Leurs rumeurs s’exhalent et se répandent dans les ruelles : les palabres sur les bancs, les marchands qui interpellent les badauds, les enfants qui jouent sur de petites places ensoleillées.Le bruissement de la ville est comme celui de la mer, avec ses flux et ses reflux. C’est le bruit de la vie avec ses effluves et ses odeurs : ici les épices parfumées, là le poisson frai, l’huile d’olive ou la fleur d’oranger.