281 – LE DOGME DEMOCRATIQUE

Posted on mai 11, 2012 par

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La Démocratie, n’est-ce pas le fondement de la nouvelle morale universelle, le berceau de toutes nos valeurs, non pas la voie royale, mais la voie républicaine, qui conduit les hommes à plus de liberté, à plus d’égalité, à plus de fraternité ?

Ne faudrait-il pas mettre un D majuscule à démocratie ? Qui donc en effet, aujourd’hui, viendrait à mettre en doute les multiples vertus de la démocratie dont les media, à l’unissons, nous vantent les bienfaits et les mérites ?

Bien sûr, on a parfois entendu des grincheux oser dire que la démocratie avait quelques inconvénients, mais qu’à tout prendre c’était le moins mauvais des systèmes de gouvernement. Cependant, on nous dit que ces voix discordantes émanaient de quelques vieux réactionnaires auxquels il n’est même plus nécessaire de donner la parole, car ce sont des gens qui n’ont pas de sens moral et qui émettent des doutes inconvenants et malodorants comme d’autres émettent des pets au milieu d’une assemblée de notables.

  La démocratie actuelle donc, serait le seul chemin qui conduit au bonheur des peuples, d’une façon aussi sûre et certaine que l’autoroute française A6, conduit les européens du Nord vers le soleil du sud. Il n’y a pas à revenir la dessus, il ne viendrait d’ailleurs à l’idée de personne de passer par l’Auvergne ou le Dauphiné. Il est donc établi une fois pour toutes que l’autoroute est la voie la plus sûre, la plus rapide et la plus confortable pour aller vers des vacances réussies. C’est avec le même confort et la même certitude que la démocratie nous conduit vers une société de justice et de bonheur.

Le hasard a voulu qu’un jour, en descendant vers le midi, nous quittâmes l’autoroute et son troupeau migrateur pour nous éparpiller dans la campagne . Nous traversâmes les vallons et leurs ruisseaux, nous vîmes des petits villages biens serrés autour du clocher, nous avons pris plaisir à musarder. Nous avions une autre vision, nous avons découvert que les routes n’avaient pas toutes 4 voies, qu’on pouvait picniquer tranquillement sous un vieux chêne sans odeur de gasoil et que la montre n’était peut-être pas l’outil le plus indispensable. Ces pensées subversives ont continué à nous habiter en longeant le Vercors et nous étions prêts de faire la révolution, lorsque, passé le col de la Croix Haute, nous nous laissâmes couler lentement  vers la vallée ensoleillée de la Buech, là où commencent les Alpes du Sud …

Lorsqu’on a quitté une fois l’autoroute, on peut toujours être tenté de recommencer . Sortir des sentiers battus, prendre des chemins de traverse, c’est quitter les certitudes monolithiques des autoroutes de la pensée, en un mot c’est prendre de mauvaises habitudes.

C’est donc, après avoir un jour pris quelque plaisir à quitter l’autoroute, que j’ai commencé à soupçonner la démocratie moderne de n’avoir pas toutes les vertus, et de commettre parfois quelques excès. La pensée a toujours cette fâcheuse habitude de fourrer son nez n’importe où et de gambader trop allègrement dès qu’on lui laisse la bride sur le cou. Comme l’eau qui s’infiltre partout, elle est capable d’ébranler les plus solides certitudes. Existe-t-il d’autres chemins que la démocratie parlementaire où il fait bon flâner ? Non, sûrement pas ; excusez ces interrogations qui dépassent ma pensée, cela prouve à quel point il peut être dangereux de quitter les pistes balisées, où tout est prévu pour notre sécurité.

M’étant égaré, il faut bien que je retrouve mon chemin, il faut que je continue d’explorer le souterrain dans lequel je me suis malencontreusement engouffré et que je tente d’éclairer les ténèbres dans lesquels ma pensée s’est perdue.

 La démocratie c’est le gouvernement du peuple. Mais comme tout le monde ne peut décider, il faut des intermédiaires, des relais, des délégués que le peuple peut élire pour décider à sa place, c’est à dire pour être le chef. Il y a  naturellement beaucoup de candidats pour être chef et relativement peu d’élus. On pourrait donc se réjouir de ce que cette sévère sélection permette de trier les meilleurs et d’éliminer les moins bons, puisque le peuple, dans son infinie sagesse, peut choisir. Mais il est facile de jeter de la poudre aux yeux, de faire illusion, de faire des promesses. Plus il y a de candidats, plus il y a de promesses. Demain on rasera gratis, demain je vous assure la retraite à 50 ans, la semaine des quatre jeudis, le bac pour tous, une semaine de plus de vacances, c’est facile, il suffit de voter pour moi ; toutes ces promesses que je vous fais je peux les tenir puisque c’est vous qui payez !

Pour être élu il faut donc avoir une belle et grande gueule, des promesses pleins les poches, des rêves à distribuer comme le marchand de sable : c’est ce que les grandes personnes appellent un programme politique. En un mot il faut plaire et pour plaire, ma foi, il faut parfois jouer les montreurs d’ours et les saltimbanques, il faut bonimenter : « regardez, approchez, rien dans les mains, rien dans les manches et dans un instant, après la formule magique, mon chapeau sera plein de pièces d’or que je vais vous distribuer… ».

Préparation de la potion magique

 C’est la première étape de la démocratie, en tout cas c’est le nom qu’on lui donne à la télévision. Mon grand-père qui n’a jamais connu la télévision appelait cela de la démagogie. De son temps, comme il n’y avait pas encore d’autoroute, les pensées étaient moins rectilignes, on pouvait faire du mauvais esprit et emprunter les chemins sinueux ; aujourd’hui bien sûr il ne se permettrait pas.

Ce n’est donc pas facile d’être élu, vu qu’il y a beaucoup d’appelés. Ensuite il ne reste plus qu’à gouverner, c’est à dire à prévoir, à gérer, à décider ; il reste donc à prendre le risque de déplaire. Or les qualités qu’il faut pour être élu, c’est à dire pour plaire, n’ont rien à voir avec celles qu’il faut pour gouverner. Le candidat veut être aimé, le chef doit être respecté.

Nos démocraties, qu’on qualifie parfois « d’avancées », se sont maintenant pourvues d’un nouvel outil de mesure qui permet à chaque instant de doser et de soupeser le moindre de nos états d’âmes, de nos mélancolies, de nos humeurs et de nos enthousiasmes. Je veux parler de ce qu’on nomme « les sondages » pour mieux exprimer sans doute les profondeurs abyssales de l’âme humaine. Le sondage permet à l’homme politique de mieux connaître la nature du terrain sur lequel il évolue et qui, par nature, est souvent mouvant. Le sondage permet, à ceux qui recherchent la terre ferme, d’éviter les marécages et leurs risques d’enlisement ; tandis que ceux qui préfèrent la navigation éviteront ainsi les écueils que la marée risque de laisser à découvert.

Le sondage permet surtout à l’homme politique de mieux connaître le moment où de nouvelles promesses vont devoir recouvrir les anciennes et lui permettre ainsi de surfer sur l’écume toujours changeante de ses discours politiques ; tel le surfeur, il suit les courants et la houle sans jamais la gouverner, il obéit aux éléments qui le portent. Ainsi nos élus cherchent-ils à garder l’illusion de gouverner à califourchon sur l’étonnante mobilité de nos opinions sans cesse contradictoires.

Et, marées après marées, s’effacent sur le sable leurs promesses oubliées…

Car le peuple est bon enfant et assez candide ; chaque année il croit à la publicité des « mangeurs de graisse » qui, comme par enchantement, vont lui bouffer ses kilos superflus entre l’équinoxe de printemps et le solstice d’été ; chaque année il est déçu, il traîne ses grosses fesses sur les plages et chaque hiver il se baffre pour oublier ; mais au printemps suivant il se précipitera sur le dernier produit à la mode qui promet de lui faire fondre ses kilos superflus ! Ainsi va la démocratie : gouverner c’est promettre et se laisser gouverner, c’est oublier.

 S’il est vrai qu’un élu n’est pas grand chose sans ses électeurs, il est encore moins sans les média qui sont les portes paroles, les hommes sandwichs de la politique. Il ne suffit pas d’avoir un beau programme et de belles promesses, il faut aussi le faire savoir, il faut de temps en temps pouvoir sourire à ses électeurs à la télé. « Faire savoir » est d’ailleurs bien plus important que « faire » ! Il est préférable de décharger un seul sac de riz en Somalie devant les caméras qu’un camion entier au Niger où les journalistes n’ont pas mis les pieds depuis belle lurette !

Le destin politique de nos élus se joue donc sur le plateau des chaînes de télévision qui, chaque soir, sont invitées à notre table. Le fin du fin en la matière, c’est de travailler en couple et de se partager les rôles : l’un fait de la politique, l’autre fait le rabatteur à la télé.

A force d’avoir le même présentateur, chaque jour, qui donne son avis sur tout et sur rien au journal de 20h, il finit par devenir sympathique, par faire partie de la famille ; il n’est pas pire qu’un autre et celui-là, au moins, on le connaît. Ainsi se forge l’opinion : une poignée de journalistes, tous issus du même clan, sont les faiseurs d’opinion de la démocratie ; ils servent leurs propres valeurs au premier rang desquelles on trouve le mot démocratie, et ils en vivent bien. Ils ne sont probablement que quelques petites centaines, ces biens pensants de la démocratie, qui filtrent nos informations au crible de leur idéologie, qui font et défont les Princes de la République, au gré de leurs caprices ou de leurs foucades. Ils constituent une sorte de mafia de l’opinion qui décide de tout ce qui peut se dire ou qui ne peut pas se dire. Ils interprètent le monde à leur façon, au nom d’un système de valeurs monolithiques qu’il ne convient pas de critiquer. Ils jugent de tout, de la vie, de la maladie, de la mort, de la révolution, des religions, des cultures à travers les fenêtres étroites de leur citadelle.

Il est pourtant un sujet sur lequel il n’est pas possible d’émettre le moindre début de commencement de critique, c’est la façon dont ils exercent leur métier de journaliste. Ils donnent pourtant volontiers des leçons de morale et excommunient à tour de bras tous ceux qui ne pensent pas dans la bonne direction !

Pour être invité il faut être bien élevé et suffisamment docile pour leur manger dans la main et rester bien droit entre les rails de sécurité ; chien fou ou cheval sauvage s’abstenir, la maison n’accepte que les moutons dociles qui savent bêler comme il faut au signal. Telles sont les coulisses de ce que l’on nous présente comme la démocratie.

La démocratie a aussi quelque chose de particulier, c’est qu’elle met les élus  pratiquement à l’abri des lois ; fausses factures et tripotages divers sont largement répandus et n’empêchent généralement pas la réélection qui fait office d’acquittement. Les élus sont souvent de véritables potentats à qui tout est permis à condition de rester dans l’idéologie dominante de ce qu’il est convenu d’appeler la classe médiatico-politique ; gare aux faux pas, aux idées neuves, gare à ceux qui émettraient des idées qui déplairaient à la mafia, les représailles peuvent être terribles. D’autant que ces messieurs ont le bras long, cela peut aller de la simple calomnie jusqu’au contrôle fiscal en passant par la fausse nouvelle et l’information truquée ; tout est bon pour abattre celui qui pense autrement.

Je sens que je me suis écarté de ma route, mon confesseur dirait que j’ai eu de mauvaises pensées ; cela me ramène à l’époque où il m’arrivait de critiquer la religion, il est de même aujourd’hui blasphématoire d’oser émettre des doutes sur ce qui apparaît  comme la quintessence de la morale occidentale : la démocratie parlementaire. Finalement toutes les valeurs ne valent que par ce que les hommes en font. Elles peuvent, à l’usage, être vidées de leur sens, il ne reste plus alors qu’une enveloppe vide, cela devient un dogme, c’est à dire une idée creuse qu’on vénère comme une icône.

On peut se demander s’il n’en est pas ainsi de la démocratie représentative, qui n’est plus qu’une oligarchie au service de quelques uns ; une poignée de comploteurs qui, avec l’aide des média dont ils disposent, font et défont l’opinion. Des spécialistes du marketing et de la manipulation psychologique nous font croire au Père Noël et, comme des enfants, nous y croyons car le peuple est candide et sans mémoire. On nous occupe à la télé avec des fadaises, on nous amuse, ou nous distrait, bref ou nous endort.

Ainsi va la démocratie, mais pouvait-elle aller autrement ? Pourquoi ne pas demander aux citoyens ce qu’ils en pensent ? Peut-être voudraient-ils s’exprimer directement, sans intermédiaires ? Peut-être les citoyens peuvent-ils penser par eux-mêmes ?

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