32 – Mort sur ordonnance

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Ne soyez pas effrayés si aujourd’hui je vous parle de la mort et même de la mort assistée. La mort est un sujet tabou car nous en avons peur. « Le soleil ni la mort ne peuvent se regarder fixement » écrivait La Rochefoucault.

Le sujet qui me préoccupe est celui du suicide assisté tel qu’il se pratique en Suisse de plus en plus couramment. En lisant « La carte et le territoire », dernier roman de Michel Houellebecq dont j’ai déjà parlé ici même le 8 Septembre dernier, j’ai été intrigué par la description qu’il fait de l’organisation Dignitas qui offre ses bons services dans une banlieue de Zurich. La mort sur ordonnance y est facturée 10.500 Francs Suisse, payable d’avance, cela va de soi. Houellebecq précise que Dignitas est implanté dans une ruelle de Zurich à côté du plus grand bordel Suisse dénommé Babylon FKK Relax-Oase. J’ai cru à une plaisanterie de romancier, trouvant succulent de mettre Eros et Thanatos ainsi côte à côte, pour ainsi dire main dans la main. Mais renseignements pris, tout est parfaitement exact et le bordel en question est la succursale Zurichoise de la société Allemande du même nom qui pratique la prostitution de façon industrielle. Cette digression bienvenue nous permet maintenant de revenir au sujet qui nous préoccupe.

Dignitas n’est pas la seule organisation à procéder au suicide assisté puisque Exit à Genève est la concurrente directe. Dignitas est tout à fait internationale et reçoit des clients du monde entier, tandis que Exit, au nom évocateur, n’administre le pentobarbital qu’aux Suisses. Cette pratique assez unique en Europe est possible grâce à une subtilité dans l’interprétation de l’article 115 du code pénal qui stipule que : « Celui qui, poussé par un mobile égoïste, aura incité une personne au suicide, ou lui aura prêté assistance en vue du suicide, sera puni d’une peine privative de liberté de cinq ans au plus ou d’une peine pécuniaire ». Ce qui veut dire qu’en l’absence de mobile égoïste, l’aide au suicide n’est pas condamnable. Il suffit donc à Ludwig Minelli, patron de Dignitas, et à Jérome Sobel patron d’Exit de ne pas avoir de motifs égoïstes, ce dont on leurs sera gré.  Précisons que selon l’article 8.1 de la Convention européenne des droits de l’homme, chacun aurait le droit de la date et de la méthode de sa mort. En Suisse, personne ne conteste cette pratique, largement approuvée dans les sondages d’opinions. Seule la hiérarchie religieuse s’y oppose, rejoint par l’industrie pharmaceutique qui voit ainsi disparaître ses meilleurs clients.

Il est vrai que certaines maladies conduisent à une extrême déchéance ou à des douleurs épouvantables et que face à ces épreuves ultimes nous ne pouvons qu’être humbles. Il est probable qu’avec l’évolution des mœurs cette pratique se libéralisera ; c’est tant mieux diront certains, c’est un risque de dérives graves diront d’autres. Puisque aujourd’hui nous parlons sans tabou, il nous faut aller jusqu’au bout. Nous assistons en occident à un allongement de la durée de vie et surtout à une augmentation quasi exponentielle du nombre d’invalides et de grabataires qui coûtent de plus en plus cher à la communauté qui bientôt ne pourra plus financer. On voit bien où nous irons progressivement, de l’aide au suicide pour des volontaires lucides vers une véritable euthanasie active, pour les impotents d’abord et en particulier pour ceux atteint de la maladie d’Alzheimer, puis ensuite pour les vieillards.

Mon questionnement ira vers ceux qui militent activement au sein d’Exit et de Dignitas. Si leurs mobiles ne sont pas égoïstes, quels sont-ils ? Je ne parviens pas à croire que leurs mobiles soient purement humanitaires. Quelles peuvent être leurs pulsions inconscientes qui les poussent à administrer la mort ? Il m’est arrivé de voir un film réalisé par Exit dans lequel on voit la mort en direct, assistée par quelques bonnes âmes dont on ne perçoit pas les motivations profondes. On ressent au contraire un grand malaise face à une atmosphère morbide. Je laisse la conclusion à Michel Houellebecq qui évoque l’enrichissement personnel des dirigeants : « Sur un marché en pleine expansion, où la Suisse est en situation de quasi-monopole, ils doivent en effet, se faire des couilles en or ».

Si vous avez apprécié cette chronique faites la suivre à vos amis et n’hésitez pas à faire vos commentaires.

6 comments

  1. Bonjour Yves,

    Oui, l’euthanasie pose de nombreuses questions, et ce n’est qu’un début…
    J’ai encore le souvenir d’un film vu dans le cadre d’un cours de psychologie clinique consacré à l’éthique, ainsi qu’une intervention dans un groupe Balint d’un médecin y étant confronté : cela ne peut laisser indifférent.

    Y ayant quelque peu réfléchi, je crois que le malaise vient de deux choses notamment : l’absence de réflexions morales et spirituelles qui devraient accompagner nos vies et éducations; le refus des institutions médicales de considérer clairement qu’accompagner vers la mort fait également partie de leur mission.

    Par réflexion morale et spirituelle, j’entends un questionnement et une ouverture quant aux « choses » de la vie que même les religions ne savent plus apporter aux citoyens. maintenir un principe dogmatique ne peut servir une réflexion évolutive et aidante !

    Quant au « pouvoir médical » : comment peut-on défendre la vie sans intégrer la mort ?

    Au final, bien que l’euthanasie soit une réalité bien présente aujourd’hui, elle demeure cachée, honteuse, voire criminalisée. Surtout, comme tout ce qui est dans l’ombre, les motivations les plus douteuses peuvent se répandre et se développer.
    Du coup, la souffrance est bien réelle, et pas seulement pour le mourant : personnel soignant rongé par la culpabilité et le sentiment d’impuissance, familles ne sachant que faire et se retrouvant bien souvent seule face au choix…

    Nous ne comprendrons jamais la vie et ne la respecterons pleinement tant que nous n’accepterons pas de voir la mort en face…

    Sébastien

  2. Une seule réponse à ce billet.
    Quand on voit les politiquement puissants donner des leçons à tout le monde sur des fondements exclusivement religieux ou dogmatiques, dans une république qui se prétend laïque, on a tout autant envie d’ aider à mourir dignement les vieux qui veulent mourir, qu’aider à vivre dignement les jeunes qui n’aspirent qu’à vivre.
    Suspendez vos lectures et allez visiter les maison de retraite. Vous comprendrez mieux la vie, les vieux, et la mort.

  3. peut-être que cela a démarré avec de bons sentiments ? Après tout, Pierre et Marie Curie n’ont-ils pas cru qu’ils allaient pouvoir soigner des gens en inventant la radioactivité ?
    Malheureusement, on se rend compte que l’être humain n’évolue pas beaucoup et reste un prédateur. la route est longue, et même ! vont-ils comprendre un jour qu’ils ne sont pas sur terre pour faire du pognon à tout crin, car ils ne l’emportent pas vers leur dernière demeure et entre temps ils font beaucoup de dégâts

  4. Bonjour à tou(te)s.

    Que je dise tout d’abord que je suis favorable à une fin de vie décidée, mûrement réfléchie, en toute liberté de conscience, en accord avec la conception de ma dignité.

    Houellebecq : « Sur un marché en pleine expansion, où la Suisse est en situation de quasi-monopole, ils doivent en effet, se faire des couilles en or »…

    J’adhère, peut-être à tort, à cette assertion en ce qui concerne Dignitas, dont j’ai été adhérente plusieurs années. L’appel aux dons y est récurrent et indécent. Un appel de fonds avait même mentionné un compte bancaire personnel de Ludwig Minnelli, en Allemagne

    En ce qui concerne Exit, je vous invite, éventuellement, à regarder « Le choix de Jean » ici :
    http://www.dailymotion.com/video/xz9gi_le-choix-de-jean_shortfilms

    En septembre dernier, j’ai eu le plaisir de rencontrer Margrit Weibel, présidente de l’Association suisse « Ex International ».
    Voir ici : http://www.exinternational.ch/frame.html
    Cette association, discrète, offre les mêmes prestations que Dignitas (pour la moitié du prix demandé par Dignitas) aux non résidents suisses. Les tarifs y sont clairement détaillés.
    Un reportage, du Mardi 27 mai 2008, à 21h45, « L’enquête de 66 minutes : le tourisme de la mort en Suisse » de Stéphane Haussy avait permis la comparaison entre Ex International et Dignitas. Ce reportage avait pu avoir lieu grâce à Daniel Gall qui avait accompagné sa sœur et son beau-frère chez Dignitas. Il a, par la suite, écrit son récit : « J’ai accompagné ma sœur », aux éditions Michalon.
    Margrit Weaible se déplace personnellement en France pour y rencontrer préalablement toute personne qui souhaite faire appel à Ex International. Adhérente depuis quelques années, je puis vous assurer de sa non-cupidité. L’histoire personnelle de sa présidente en est le seul moteur.

    Voilà mon témoignage, que je souhaite partager.

    Cordialement.

    Dominique (fille !)

  5. Bravo pour vos commentaires que nous apprécions tous et qui sont de qualité. Je recommande le témoignage de Dominique.
    La mort choisie semble rencontrer une assez large adhésion dans l’opinion.
    Il ne faut cependant pas se cacher les risques évidents de dérives. N’oublions pas que d’ici quelques années la charge des malades et des personnes âgées deviendra insupportable par la société. Nous verrons donc s’installer progressivement une sorte de « pression morale » sur les personnes âgées de la part de l’entourage afin de le convaincre de prendre la décision de partir. La notion de « maladie incurable » va s’imposer à nos esprits et à partir de là tout deviendra possible, car après un certain âge toute maladie est incurable!!!…
    Mais peut-être est-ce bien ainsi ???
    Yves

  6. Connaissez-vous des personnes qui font quelque chose de façon purement désintéressée ? Moi pas. Et sûrement pas Mr Luc FERRY qui vient présenter son bouquin écrit à 4 mains avec Axel Kahn (Faut-il légiférer sur l’euthanasie) sur une antenne publique (France-inter) et qui ose marteler, à propos d’euthanasie : « JE ne veux pas de cela ».
    Tous les deux se disent en parfaite santé, l’un dit avoir son chauffeur qui l’attend au pied de la Maison de la Radio…
    Ils ne savent pas de quoi ils parlent.
    En ce qui me concerne, j’ai malheureusement pu voir comment les médecins sont incompétents pour nous soigner quand nous les consultons pour cela ; il ne leur suffit pas d’être incompétents quand nous leur demandons de nous rendre la santé, quand on ne peut plus vivre, ils refusent de nous aider à mourir.
    J’ai pu voir leurs comportement indignes quand mon beau-père, puis ma mère ont été malades, refusant la morphine à l’un qui était (bien qu’encore jeune) en phase terminale d’une cancer de la prostate ; et grondant brutalement ma mère la veille de sa mort (à 69 ans) parce qu’elle avait mouillé son lit : cela faisait plus d’1/2 heure qu’elle sonnait pour qu’on lui donne le bassin…
    Pourtant, elle ne les avait pas beaucoup importunés : lucide sur le milieu soignant, ayant bien compris qu’on ne pouvait rien pour elle, elle a évité l’hospitalisation pendant plusieurs mois, étant prise en charge chez ses enfants à tour de rôle. Il a fallu l’hospitaliser quelques jours seulement avant sa mort. Comme elle voulait rester digne jusqu’au bout, elle ne voulait pas de sonde (qu’on voulait lui imposer, pour avoir la paix n’est-ce-pas).
    Bon, il s’agissait là de malades en phase terminale, et puisque la médecine était impuissante à les soigner, ils auraient eu le droit de mouri’r un peu plus dignement.
    Je pense à toutes ces personnes -isolées- dans leur maison de retraite à des âges avancés, qui demandent qu’on mette un terme à tout çà, et qu’on ne veut pas entendre. Qu’on martyrise en leur faisant des examens, des traitements, pourquoi ? puisqu’ils ne vivent plus depuis longtemps.
    Dans d’autres cas, ce désir de mourir peut concerner des personnes plus jeunes, qui peuvent avoir pour cela des raisons légitimes et respectables, et non pas sur un coup de blues évidemment.
    Cela fait partie de la liberté.
    Tout le monde n’a pas la possibilité de se procurer l’arme ou les produits (milieu social, connaissances ou relations dans le milieu médical) pour se donner la mort, sans se rater, et proprement, c’est à dire en ménageant l’entourage.
    Jocelyne

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