284 – ON NE JETTE PAS L’AMOUR PAR LES FENÊTRES

Posted on mai 18, 2012 par

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Sculpture de Christian Malézieux

 Ce ne fut pas simplement une ondée de printemps, mais une averse d’Avril, soudaine et diluvienne, une pluie qui vous trempe jusqu’aux os, en moins d’une minute. Le hasard, qui parfois fait bien les choses, avait fait que j’avais cru bon de me munir d’un parapluie, ce qui me permis de me frayer un chemin, sans trop d’encombre, au milieu des flaques d’eau. Pendant que chacun courait à l’abri, j’aperçu, assise sur le trottoir, une femme hagarde, hébétée, immobile sous la pluie glacée. Elle avait glissé un maigre balluchon sous ses jambes repliées, mais la couverture sale sur laquelle elle était assise était déjà trempée. Elle n’eut pas la présence d’esprit, ou la force, ou le courage de se mettre à l’abri sous l’abribus voisin. A quoi bon ? La pluie était sans doute pour elle une des moindres vicissitudes de sa vie. Quand on est seule, pauvre, abandonnée et à la dérive sur un océan d’indifférence, quelle importance d’être sèche ou mouillée ?

 Pas une aide, pas une main secourable, pas une parole de réconfort, pas même un regard humain pour cette forme, ce paquet qui encombre le trottoir et gêne le flux de ce sauve-qui-peut, de ce troupeau apeuré.. Nous avons tous fui, sans que notre démarche ne fut même un seul instant hésitante, sans qu’aucun d’entre nous ne détourna la tête. Elle n’était qu’un objet encombrant, oublié sur le trottoir, comme une poubelle qui traînerait encore à deux heures de l’après midi sur un trottoir de la ville.

 Il eut fallu, pour secourir cette pauvre femme, avoir un peu d’amour à donner, à donner gratuitement, sans rien attendre en échange. Il eut fallu, pour s’arrêter sous la pluie battante, un sens du don ou tout simplement un peu d’humanité. Mais peut-on demander de l’humanité à un troupeau ? J’ai donc suivi le troupeau.

Qu’avait-elle d’ « aimable » cette femme ? Elle était laide, elle était vieille, elle était sale et probablement elle sentait mauvais . Qui d’entre nous pouvait lui donner une once d’amour ? Elle n’avait rien à donner en partage, pas même un sourire, pas même un regard. Rien, absolument rien à donner pour flatter si peu que ce soit notre bonne conscience.

Et, comme en ce monde rien n’est gratuit, chacun passa son chemin…

Je t’aime parce que tu m’aimes en échange, je t’aime parce que tu es ma femme ou mon mari, je t’aime parce que tu es mon fils, je t’aime parce que tu es mon père ou ma mère. Je t’aime parce que…Il y a toujours un parce que, il y a toujours un échange, un donnant-donnant, un « gagnant-gagnant », comme on dit dans les séminaires de marketing. Si tu ne fais pas ce que je désire, je coupe le robinet de l’amour, si tu me déçois je ne t’aime plus, si tu n’es plus conforme à l’image que j’ai de toi, si tu t’écartes du chemin, si tu dis ces choses là, si tu penses cela, si tu ne m’écoutes pas, si tu n’obéis pas, si et si…

L’amour c’est du troc, pour être aimé il faut avoir quelque chose à donner en échange. Même une infime parcelle d’amour a besoin d’un justificatif pour s’exprimer, il faut un bordereau des entrées et sorties. On comptabilise nos grains d’amour et rien ne doit jamais se perdre. On investit en amour comme dans l’immobilier, on ne jette pas l’amour par les fenêtres.

Au pays des hommes, tout s’achète, la puissance, l’estime, l’amour, un sourire…

Mais dis-moi donc pourquoi tu m’aimes ?

Posted in: Histoires de vie