Cela n’a pas dû vous échapper : il y a de plus en plus de chiens et de chats mais de moins en moins d’enfants ! Ces deux phénomènes sont-ils corrélés ? Peut-on en tirer un enseignement sociologique et civilisationnel ?
En me promenant récemment dans la petite ville où j’habite, j’ai été frappé de voir fleurir de nouveaux magasins luxueux et flambants neufs consacrés au bien-être des animaux de compagnie, marché en pleine expansion !
Il y aurait, en France, entre 26 et 27 millions de ces êtres à quatre pattes, dont 10 millions de chiens. Ce cheptel imposant est en progression constante et l’objet de toutes nos attentions, si l’on passe sous silence les 200.000 abandons chaque année. Il s’agit donc d’un marché qui explose car ces petites bêtes sont de plus en plus choyées, dorlotées et gâtées !
Je me souviens, il y a une quinzaine d’années, avoir été à la fois surpris et un peu choqué, sur la côte ouest américaine, d’observer des chiens dans des poussettes, promenés comme des enfants ! Mais je suis de la vieille école et je ne confondais pas encore les animaux et les enfants. Aujourd’hui, ce spectacle n’est plus rare en Europe…
Jadis, ces animaux dits de « compagnie » avaient un rôle social qui était de meubler la solitude des personnes âgées, de garder les fermes ou les troupeaux, d’aider à la chasse, ou d’accompagner les aveugles… Désormais, les jeunes couples semblent ressentir aussi la solitude et le besoin d’être accompagnés car, dans les rues, se sont surtout les jeunes qui promènent leurs chiens !
Il devient donc difficile de ne pas faire l’analogie avec les enfants et ce n’est sans doute pas un hasard si, dans le même temps, les enfants deviennent plus rares. En France, le nombre d’enfants de moins de 15 ans est inférieur à 12 millions et je ne vous apprendrais rien si je vous dis que ce nombre est en baisse constante, de l’ordre de -20% depuis 2010.
Nous connaissons tous, autour de nous, des jeunes couples trentenaires qui choisissent d’avoir un animal de compagnie, le temps de réfléchir s’ils désirent avoir ou non un enfant. Décider d’avoir un enfant, c’est en effet d’abord une histoire de désir ! Survient alors cette question légitime : comment se fait-il que les jeunes couples semblent avoir perdu ce désir, que l’on croyait fondamental, inscrit quelque part dans notre génome, comme dans celui de toutes les espèces vivantes ?
Les démographes et les sociologues nous expliquent doctement que cette baisse démographique serait la conséquence de difficultés économiques. Cette explication est irrecevable car, d’une part, le niveau de vie moyen des Français n’a jamais été si élevé et, d’autre part, on peut observer partout dans le monde, que la baisse de la natalité est directement proportionnelle à la richesse !
Il va donc falloir trouver d’autres causes au manque de désir d’enfants. Sans faire grande preuve d’imagination, on peut supposer que la venue d’un enfant est une entrave à l’hédonisme ambiant ! Finis les grasses matinées, les longues beuveries entre amis, les coucheries à droite et à gauche, les petits week-end dans tous les coins de l’Europe, les voyages estivaux aux antipodes, etc… Bref, finies les prolongations d’une vie d’adolescents attardés !
La difficulté semble être, aujourd’hui, de devenir adulte, de devenir responsable, de s’engager dans la vie… Existe-t-il plus grand engagement que de devenir parent ? Il est vrai que la tâche semble ardue, si l’on observe les couples qui ont osé procréer et élèvent un ou deux enfants. Ils prennent leur nouvelle responsabilité très au sérieux, et même souvent trop au sérieux, au point que leur vie sociale tourne autour des enfants.
Ces jeunes couples n’ont plus d’yeux que pour leur progéniture qui est l’objet constant de leur attention, de leurs soins, jusqu’à s’oublier eux-mêmes. On peut comprendre qu’à les observer les très jeunes gens soient effrayés par la tâche et renoncent devant l’obstacle. Il est vrai que, par rapport aux générations précédentes, les couples modernes mettent la barre très haut en matière d’éducation des enfants, ce qui fait que les plus jeunes ne se sentent pas toujours de taille à sauter le pas…
On peut donc s’interroger sur cette nouvelle façon d’être parents dans laquelle ces derniers sont au service permanent de ces enfants rois, souvent tyranniques, et qui enchainent caprice sur caprice. Étrange attitude dans laquelle les valeurs traditionnelles sont renversées. Devenir parent semble demander aujourd’hui un dévouement et une astreinte tels que certains renâclent devant l’obstacle…
Il est aussi possible de pousser plus loin notre investigation et revenir sur la question du désir. Nous savons d’expérience que le manque de désir est lié à un état psychologique particulier qui s’apparente aux manques de motivation, d’esprit d’entreprise, de prises de risques et de tonus psychique. L’absence de désir donc, y compris le manque de désir d’enfant, serait lié à une humeur maussade, voire à une pseudo-déprime ambiante…
Il ne fait pas de doute, en effet, que nos sociétés modernes manquent globalement de tonus et d’optimisme. Il y règne comme une appréhension du futur, un avenir sans perspective, une absence de motivation pour entreprendre, ce que l’on pourrait résumer par une faible pulsion de vie. Nous pourrions poser comme hypothèse que cet état d’esprit défaitiste, et ce pessimisme latent, seraient dus à l’effondrement des valeurs traditionnelles qui nous protégeaient jadis : la famille, la patrie, le clan, la spiritualité et, d’une façon générale, le sentiment d’appartenance à une société dont on partageait les valeurs fondatrices.
Aujourd’hui, nombre d’individus se trouvent isolés, sans protection et sans repère, souvent loin de leur famille et de leur culture d’origine, soumis à toutes les influences y compris aux vents mauvais. Ce climat d’insécurité ne prédispose pas à envisager l’avenir et à bâtir une famille. Beaucoup de jeunes vivent ainsi au jour le jour, ballotés par des courants divergents, sans encrage et sans certitude.
Cette morosité ambiante bloque les projets d’avenir et conduit à un repli sur soi morbide. Dans ces conditions, la pulsion de vie est trop faible pour envisager de construire un foyer. En attendant, donc, on se contente d’un animal de compagnie pour combler le désir d’enfant qui sommeille encore quelque part au fond de l’âme !
Beaucoup de mammifères en cage ne parviennent pas à procréer, surtout s’ils ne se sentent pas en sécurité. Je ne sais pas si l’on peut faire l’analogie avec des individus qui ne parviennent pas à envisager un environnement suffisamment protecteur et serein pour s’intégrer dans la longue marche du vivant et transmettre la vie… Beaucoup de jeunes couples préfèrent se réfugier dans un certain hédonisme confortable, mais en jouant quand même au papa et à la maman … avec un animal de compagnie !
Relire la récente chronique-libre intitulée : « Les substituts d’enfants »