1150 – IMAGINER L’AVENIR !

Nous le sentons tous, nous arrivons à un tournant historique, nous empruntons de nouveaux chemins, éloignés de nos points de repères traditionnels. Derrière nos prouesses et nos certitudes technologiques, nous sommes soudain envahis par l’angoisse d’une civilisation qui doute d’elle-même.

En cette période estivale qui incite à la réflexion, je conseille à mes lecteurs français de se précipiter pour acheter en kiosque un numéro spécial édité par le journal Le Point et intitulé « Les visionnaires ». Vous y trouverez un survol des penseurs du XXème siècle qui ont imaginé un futur qui est devenu notre présent. (1)

Il est instructif de découvrir comment ces penseurs imaginaient notre temps présent avec ses joies, ses malheurs et ses interrogations. Cette longue réflexion est salutaire pour mieux comprendre notre époque et son destin. Nous suivons tous une trajectoire aléatoire et nous aimerions savoir où elle nous mène.

Le doute démocratique

Parmi les grandes interrogations de ce siècle figurent nos doutes sur la pérennité des démocraties occidentales, bousculées par les idées simplistes et la résurgence de l’autoritarisme, comme on peut le voir aux USA et en France. Le fossé s’élargit entre les politiciens et les citoyens qui finissent par se désintéresser de la chose publique, laissant les gouvernements décider à leur guise.

L’actuel gouvernement américain convertit les USA en une démocratie illibérale qui chaque jour nous apporte son lot de diktats émanant du prince. Ne parlons pas de l’Ukraine, soutenu par tout l’Occident, qui se refuse à procéder à des élections pourtant indispensables pour sortir de la guerre. La France, quant à elle, est dans le déni de sa dérive non démocratique. Après avoir été élu sur un faux programme il y a 9 ans, le chef de l’État n’en fait qu’à sa guise en matière de relations internationales et s’est toujours refusé à consulter les Français par référendum sur des sujets qui engagent l’avenir de tous…

La démocratie s’est rétrécie partout et connait un recul impressionnant ; elle ne concerne plus que 6% de la population mondiale, le dernier carré qui résiste encore. Quand on mesure l’efficacité de certains régimes non-démocratiques, à commencer par la Chine, nous ressentons comme un frisson de peur face à cette question fondamentale : la lourdeur inhérente aux systèmes démocratiques n’est-elle pas un handicap majeur ?

Il convient ici de se remémorer les paroles de J.J. Rousseau pour qui une institution n’est sage que si elle donne au plus grand nombre les moyens de briser la domination de l’oligarchie. Or, c’est précisément ce qui survient dans les démocraties d’aujourd’hui, dominée par une caste de technocrates qui ont capté le pouvoir sans se soucier de l’avis du peuple. L’exemple de la France illustre parfaitement ce type de démocratie illégitime.

Les dérive de la démocratie

Alexis de Tocqueville, le visionnaire, a remarquablement raconté la naissance de la démocratie en Amérique, mais aussitôt perçu le ver qui était dans le fruit dès l’origine : « La démocratie ! N’apercevez-vous pas que ce sont les eaux du déluge ? Au lieu de vouloir élever de puissantes digues, cherchons plutôt à bâtir l’arche tutélaire qui doit porter le genre humain sur cet océan sans rivage. Quelles seront les conséquences probables de cette révolution sociale ? Quel ordre nouveau sortira des débris de celui qui tombe ? Qui peut le dire ? ».

Il anticipe néanmoins cet ordre nouveau, ce despotisme des petits plaisirs qui préfigure déjà, avec deux siècles d’avance, notre affaissement contemporain : « Je veux imaginer sous quels traits nouveaux le despotisme pourrait se produire dans le monde : je vois une foule innombrable d’hommes semblables et égaux qui tournent sans repos sur eux-mêmes pour se procurer de vulgaires et petits plaisirs, dont ils remplissent leur âme… Chacun d’eux retiré à l’écart, est comme étranger à la destinée de tous les autres : ses enfants et ses amis particuliers forment pour lui toute l’espèce humaine… Il n’existe qu’en lui-même et pour lui seul, et, s’il lui reste encore une famille, on peut dire du moins qu’il n’a plus de patrie ».

Mais bien d’autres périls menaçaient la démocratie naissante. Gustave Le Bon (1841-1931), autre visionnaire, décèle le danger des foules dans lesquelles s’évanouissent les personnalités conscientes, envahies par la contagion mentale : « L’individu dans la foule acquiert un sentiment de puissance invincible lui permettant de céder à des instincts que, seul, il eut refrénés. La foule anonyme, et par conséquent irresponsable, le sentiment de responsabilité, qui retient toujours les individus, disparait entièrement. »

Rien ne résume mieux la pensée de Le Bon que cette phrase choc : « Isolé, c’était peut-être un individu cultivé, en foule c’est un barbare ». Cette phrase préfigure la dictature et les idées développées par George Orwell (1903-1950) dans ses différents ouvrages : « Un monde de cauchemar dans lequel le chef, ou n’importe quelle clique au pouvoir, contrôle non seulement l’avenir mais aussi le passé », et il ajoute : « Cette perspective me terrifie bien plus que les bombes ».

La dictature de la technologie

L’ère industrielle a continué de dépouiller l’homme de ses prérogatives ancestrales dont l’une d’entre elles consistait à maitriser ses propres outils. L’industrialisation massive qui a caractérisé le XXème siècle a rendu l’ouvrier esclave de sa machine et à son service.

« Le meilleur des mondes » d’Aldous Huxley, écrit en 1931, décrit comment le développement technologique peut aller jusqu’à gommer toute individualité au profit d’un ordre collectif totalisant, qui peut être l’État ou l’entreprise. « C’est le meilleur des mondes possibles, tel qu’il sera si les techniciens ont les mains libres » écrivait Primo Levi à propos de cette fiction prémonitrice immensément célèbre.

À l’heure de l’intelligence artificielle les mots d’Huxley résonnent dans nos têtes : au sommet de la pyramide hiérarchique : les Alphas ; au bas de l’échelle : les Epsilons aux capacités intellectuelles réduites et qui exécutent les tâches indispensables. Les Epsilons subissent régulièrement un lavage de cerveau par une voix qui leur dit, comme un mantra : « Chacun travaille pour tous. Tout le monde est indispensable. Même les Epsilons sont utiles. Chacun travaille pour tous. Tout le monde est indispensable… »

Cette mainmise de la technique sur nos vies a été particulièrement bien illustrée par le philosophe Mathieu Corteel qui met en lumière cette hybridation fondamentale entre l’humain et la technique par un dialogue ininterrompu : « Il faut accepter de ne pas savoir qui, de l’humain et de la technique, a fait l’autre » ; Sans compter « ce désir de devenir une machine avec cette recherche obsessionnelle de la performance qui nous pousserait à admirer nos créations au point de vouloir en devenir une ». Cette aliénation à la machine fut magnifiquement illustrée par Charlie Chaplin dans « Les Temps modernes ».

Jules Vernes (1828-1905) avait imaginé les rêves prométhéens de l’humanité avec une clairvoyance qui nous émerveille encore bien que, depuis, la télévision, les satellites, les robots humanoïdes et l’IA ont surpassé les rêves les plus fous. Mais que devient l’homme quand ses propres inventions prennent le relai de ses rêves ?

Allons-nous vers l’âge d’or ou vers le néant ?

Le grand rêve du XXIème siècle est porté par le visionnaire Elon Musk qui pense que la révolution produite par l’Intelligence Artificielle va débarrasser l’humanité de la quasi-totalité du travail. La question de savoir si la technique industrielle libère ou aliène l’ouvrier, anime les débats idéologiques depuis l’apparition des premières machines.

Se peut-il qu’avec les robots et l’IA, le maitre n’ait plus besoin d’esclaves ? Le Travail salarié, qui fut élevé depuis des lustres au rang d’une tache sacrée, sera-t-il très prochainement réservé à une sous classe d’individus Epsilons, dont l’activité ne mérite même pas d’être robotisée ?

Paul Lafargue (1842-1911) était-il un avant-gardiste lorsqu’il considérait le travail salarié comme une dégradation qu’il assimilait à un esclavage moderne ? Lorsqu’il considérait que « la machine est le rédempteur de l’humanité, le Dieu qui lui donnera des loisirs et la liberté », était-il en avance sur son temps et préfigurait-il la venue des machines intelligentes qui prennent la place des humains dans les bureaux et les usines ? C’est la grande question qui anime notre époque. L’émergence de la robotique, alliée à l’IA, va-t-elle libérer l’homme ou l’asservir un peu plus, ou bien encore l’annihiler définitivement ?

Le célèbre économiste John Maynard Keynes (1883-1946) publia en 1930 la « Lettre à nos petits enfants », exercice périlleux s’il en est ! Dans cette lettre mémorable, Keynes, à partir de l’étude du capitalisme, tente de déterminer ce que sera le niveau de vie dans cent ans. Nous y sommes presque, puisqu’il vise 2030. (Qui oserait aujourd’hui anticiper ce que sera devenu l’humanité en 2126 ?) Il pense tout d’abord que les besoins essentiels des humains seront tous assouvis. Cette prédiction est à peu près réalisée dans les principaux pays industriels, mais il demeure de vastes zones de pauvreté en Afrique et en Amérique du Sud.Il prévoit que « le niveau de vie dans cent ans sera quatre à huit fois celui d’aujourd’hui ». Mais, de façon prémonitoire, il met en garde contre l’amour de l’argent « un penchant morbide… une de ces pulsions mi-criminelles, mi pathologiques » dont nous sommes hélas témoins aujourd’hui, tous les jours…

Keynes envisage « un chômage technologique qui apparait lorsque nous découvrons plus rapidement de nouveaux moyens d’économiser la main-d’œuvre que de nouvelles façons de l’utiliser ». Puis il pose la question fondamentale qui aujourd’hui nous interpelle plus encore qu’hier : « Que faire de sa liberté arrachée à l’urgence économique ? » Il ajoute : « Je m’attends donc, à un horizon pas si éloigné, au plus grand changement qui se soit jamais produit dans l’environnement matériel de la vie pour tous les êtres humains » : nous y sommes !

Les nuages noirs

Puis il y a la vision des Cassandres, les mal-aimés parce qu’ils voient venir les dangers et ils peuvent être nombreux. Au sortir de la deuxième guerre mondiale, le cri d’alarme du théologien protestant Jacques Ellul fut inaudible lorsqu’il énonça cette vérité fondamentale : « On ne peut concevoir un développement infini dans un monde fini » et qui faisait écho à cette autre formule lapidaire de Paul Valéry : « Le Temps du monde fini commence »

Précurseur de l’écologie contemporaine, Jacques Ellul (1912-1994) est aussi l’auteur d’une phrase choc et devenue célèbre : « Penser globalement, agir localement ». Il prônait déjà la décroissance, c’est-à-dire un projet de société pensé et choisi, centré sur la personne et non sur la puissance technique. Il opposait la décroissance à la récession qui constitue une crise dramatique dans une société qui mise tout sur la croissance. Ellul est l’un des premiers à analyser la tension entre une société de croissance sans croissance, condamnée à l’austérité, et le projet d’une société d’abondance frugale ou de sobriété heureuse. « Si on n’accepte pas l’organisation à la croissance zéro, il n’y a pas d’autre issue que la faillite collective et la désagrégation de notre société ».

De son côté, Georges Bernanos (1888-1948) publie en 1947 un livre de réflexion fondateur : « La France contre les robots », dans lequel il règle ses comptes avec la « civilisation des machines » et de la technique élevée au rang de religion qui travaille à une organisation du monde vouée à l’efficacité, à la puissance, à la quantité.

Bernanos prend la défense de l’humain qui refuse de se laisser réduire à son utilité sociale ou économique. Il propose de s’insurger contre les deux mots d’ordre de la civilisation des machines : « obéissance et irresponsabilité ». Dans ce schéma, l’homme n’est plus seulement esclave mais objet. N’est-ce pas précisément la peur et le risque engendrés par l’IA ?

Avant de conclure, penchons-nous un instant sur le danger du nihilisme, d’une société sans morale et sans transcendance, qui nous menace : « Dieu est mort, Marx est mort, et moi-même je ne me sens pas très bien… »

Nous sommes à l’aube de bouleversements considérables dans notre façon de vivre, de travailler et de nous amuser. Les tempêtes qui se préparent seront historiques, elles peuvent nous débarrasser de nos servitudes ancestrales et préparer l’âge d’or comme l’anticipent John Keynes et Elon Musk. Elles peuvent aussi confronter l’humanité au mur des réalités écologiques, à l’épuisement des matières premières, à l’abêtissement des humains par les loisirs, et au nihilisme selon la vision de Jacques Ellul ou de Georges BernanosL’avenir est ouvert !

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