Les guerres se succèdent depuis la nuit des temps et sont toujours aussi stupides et inutiles. Je viens de finir de lire « Le soldat oublié » de Guy Sajer, un témoignage vertigineux d’un modeste soldat franco-allemand, enrôlé à moins de 17 ans dans la Wehrmacht sur le front de l’Est, face à l’Union- Soviétique.
Ce livre est fascinant et ne peut laisser indifférent d’autant qu’il retrace les combats d’une extrême violence qui se déroulent, pour l’essentiel, en Ukraine entre 1942 et 1945. Après avoir refermé ce monument de plus de 700 pages je suis resté un long temps muet et sonné, envahi d’une immense tristesse. « La guerre atteint ainsi son paroxysme d’horreur à cause d’imbéciles qui, sous le prétexte d’une vengeance logique, perpétuent l’épouvante de génération en génération à travers l’histoire… »
La fin est bouleversante, lorsqu’à la fin de la guerre l’auteur est libéré et retourne en Alsace où vivent ses parents et doit se cacher du voisinage, couvert de la honte d’avoir combattu dans l’armée Allemande. « Seuls les vainqueurs ont une histoire. Nous autres cochons de vaincus, nous n’étions que des couards débiles, et nos souvenirs, nos peurs comme nos enthousiasmes n’ont pas à être raconté ».
Après avoir subi pendant des mois le terrible hiver Ukrainien, participé depuis 3 ans à des combats effroyables, perdu ses meilleurs copains, et fini épuisé par une retraite meurtrière, Guy Sajer retourne à la maison, meurtri jusque dans son âme. « Mes parents m’imposeront un silence absolu et jamais conversation sur ce qu’il me soulagerait de raconter ne sera envisagé. J’écouterai avec beaucoup d’attention l’histoire des héros d’en face, des héros tout court auxquels je n’ai pas eu la chance d’appartenir. Des gens haineux me poursuivront de leur malédiction… ».
Il reçoit le baptême du feu à Kharkov en 1942. « Le froid engourdit tout, la gaité comme la tristesse, le courage comme la peur… Je me souviens bien des premiers morts que j’ai croisé au début de ma campagne. Ceux qui suivirent, des milliers et des milliers, n’ont plus de visage. Ils forment un immense et lugubre cauchemar. Cauchemars silencieux où m’apparaissaient les plus atroces… On ne peut pas comprendre ce qui n’est plus explicable… Je vais essayer d’atteindre et de traduire le fond de l’aberration humaine, ce que je n’aurais jamais pu imaginer, ce qui me semblait impossible si je ne l’avais connu ».
Au printemps 1943, il intègre l’unité d’élite Gross Deutschland et participe à sa première grande bataille à Bielgorod et puis à Voronej sur les bords du Don : « Nous étions fous, harcelés, fatigués, anéantis physiquement, et seuls nos nerfs tendus à l’extrême nous permettaient de faire face aux alertes successives…Lorsqu’au bout de notre progression, nous nous retrouvons écroulés au fond d’une fondrière, nos regards ahuris et pitoyables se croisèrent longtemps avant que l’un d’entre nous puisse émettre un son ».
« Nous découvrîmes en avançant une affreuse hécatombe des Hitlerjugend que le bombardement d’hier avait mêlés à la terre. Ainsi nous vîmes comme dans un rêve des jeunes hommes hurlant, aux deux avant-bras écrasés. Les blessés du ventre regardant avec effroi et incompréhension le monticule de leurs intestins qui gonflait la toile rougeoyante jetée hâtivement sur leur abdomen … J’étais à bout, au bord de l’abime, comme tous mes compagnons… La tête me tourna et je me mis à vomir ».
Les mois passent ainsi au milieu des pires dangers et il voit ses compagnons mourir les uns après les autres sous la mitraille ou les bombes Russes. « Nous poursuivîmes notre marche comme des somnambules. Un bruit de moteur surgit derrière nous. Une masse sombre, tous feux éteints, avançait rapidement en cahotant. Avec ce qui nous restait de volonté nous essayâmes de nous éparpiller. Les explosions alentour jetèrent des reflets sur le camion qui était déjà sur nous ».
« Il n’y a pas de sépulture pour le feldgrau tombé en Russie, disait l’ancien. Un moujik, un jour, retournera nos restes et les enfouira, avec son fumier, dans son sillon, puis il sèmera des graines de tournesol ».
A partir de 1943, commença la longue, l’humiliante et meurtrière retraite, « au mois de septembre, Kharkov tomba définitivement aux mains des soviets. Tout le front sud et centre fut sérieusement ébranlé et des brèches importantes y furent faites. Par ces brèches déferlèrent les chars ennemis qui démantelèrent tout le système de défense… Un désespoir profond s’abattit sur les grands enfants que nous étions et qui durent envisager un deuxième hiver de guerre ».
« Jamais, on n’a suffisamment exprimé la détresse du soldat souvent abandonné à un sort qu’on cherche à éviter même à un chien galeux. Jamais on a évoqué les heures de détresse ajoutées aux milliers d’heures de détresse, le ressentiment évident de l’individu perdu dans un grand troupeau où chaque homme, submergé par ses propres tourments, ne peut tenir compte de la désolation de l’autre. Jamais on n’a parlé de ces troupeaux tantôt glorieux, tantôt défaits, harcelés par la hargne d’un autre troupeau d’ennemis auquel on a permis de déverser sa haine et qui se confond dans le meurtre et l’abjection ».
Le recul est un long calvaire avec une lutte acharnée sans répit, et la phrase qui suit pourrait avoir été écrite en 2026 : « Nous ne sommes pas en train de conquérir : en fait nous protégeons le grand repli de nos troupes au-delà du Dniepr … Un temps de cochon couvrit heureusement notre retraite. Tant pis pour la fièvre, pour les malades sous-alimentés, déshydratés, tant pis pour les plaies mal soignées et purulentes, tant pis pour les morts de fatigue et de tout, qui furent à peine ensevelis. Chaque éclaircie apporta la mort jaillie du ciel au rythme lancinant des Nähmaschinen s’acharnant comme des corbeaux sur un cadavre ».
“À trente kilomètres au sud de nos positions, le deuxième front du Dniepr cédait sous l’irrésistible poussée Russe. Des milliers de soldats allemands et roumains périssaient dans une fin apocalyptique. Une vingtaine de régiments, n’ayant pu se dégager à temps, déposaient enfin les armes et recevaient l’injuste salaire de leur bravoure : la captivité, la dégradation, l’humiliation ».
L’auteur de ces lignes se trouve blotti dans un creux de terrain lorsqu’une bombe tombée à proximité l’ensevelit : « Dans cet instant si proche de la mort, j’eus un accès de terreur qui faillit me faire éclater le cerveau. Emprisonné par la masse de terre, je me suis mis à hurler d’une façon anormale. Le simple souvenir de cet instant m’affole encore maintenant… À côté, à cinquante centimètres, un masque horrifié, d’où s’échappait un bouillonnement de sang, hurlait de façon inhumaine. Mon corps restait bloqué. Des hurlements de rage et de désespoir fusèrent de ma gorge. Je compris à ce moment seulement, la signification de tous les cris d’horreur et de désespoir que j’avais perçus lors des divers combats auxquels j’avais participé ».
Puis, survient l’hiver : « Le thermomètre doit atteindre -35 ou -40°. Le matériel est paralysé. L’essence gèle, l’huile des moteurs devient une pâte, puis un ciment qui bloque la mécanique. La forêt retentit d’un bruit bizarre. L’écorce des arbres éclate sous l’action du gel… Le plus dur est pour la garde. Tout homme restant debout risque de geler vivant… De vives douleurs montent des mains et des pieds jusqu’au cœur… Un homme pleur comme un enfant. Quatre hommes emmènent les évanouis pour les réchauffer… Mes pieds me font mal à hurler ».
« Un autre combat aussi formidable a été livré. Celui de la grande nuit de l’hiver russe qui semble s’être allié avec l’ennemi pour contribuer à notre anéantissement. C’est aussi celui de la fatigue et de la crasse. Celui des poux que l’on ne sent presque plus… ».
L’armée allemande épuisée et harcelée jours et nuits est ensuite confrontée aux maquisards qui ne respectent rien et surtout pas les codes de la guerre et poursuivent sans relâche une armée aux abois : « six hommes pratiquement nus et affreusement mutilés gisent dans leur sang gelé et noir. Certaines mutilations sont si horribles que chacun se tient à l’écart, figé, incrédule devant le spectacle. Deux soldats s’éloignent en se cachant le visage dans les mains. Ces hommes ont combattu devant Moscou, à Koursk, à Briansk, à Belgorod… ils ont vu des choses impensables, mais jamais rien d’aussi gratuit. La guerre des partisans leur semble plus ignoble, plus illogique que tout ce qu’ils ont déjà vu. La troupe ôte bonnets, calots, casques et expose sa tignasse hirsute aux rigueurs du froid. Le chant funèbre roule parmi le décor de l’âge de pierre, poussé par un millier de voix, sans fanfare, sans drapeau, mais avec une profonde consternation : ich hatte einem Kameraden ».
Les mois passent dans des conditions chaque jour plus terribles : « Chaque colline, chaque futaie, chaque masure cache sa mine ou son embuscade. Il n’y a pratiquement plus de véhicules à notre disposition, plus d’essence, plus de pièces de rechange. Le ravitaillement fait, lui aussi, défaut. Des convois disparates circulent encore sous une suite d’attaques aériennes…Nous les avons aperçus, à cinq cents mètres. Ils étaient au moins dix mille. Dix mille hommes, c’est une toute petite chose dans la plaine d’Ukraine. Ils étaient là dans un état pitoyable qui avait assailli nos misérables camions à la recherche de médicaments ou de nourriture… Les malheureux, issus de plusieurs régiments, se repliaient en guerroyant depuis des jours devant un ennemi implacable, qui se jouait d’eux et les décimait à volonté. Ils allaient à pied, en haillons, le visage livide après tant d’épreuves, trainant des blessés nauséabonds sur des claies de branchage à la façon des Sioux. Ces hommes que trop de déboires avaient sanctifiés ne combattaient plus pour aucune valeur spirituelle terrestre mais avec le seul instinct des loups horrifiés de famine ».
A l’automne 1944, le régiment décimé de Guy Sajer se retrouve en Pologne. « Nous ne pouvions imaginer le désastre à venir. Nous nous sentions momentanément incapables de poursuivre le combat. Il n’y avait rien à espérer des soldats à bout de souffle, écroulés dans cette cour de ferme ». Mais ils furent mis dans un train à destination de la Prusse orientale où ils durent tenter de consolider un front qui craquait de toutes parts.
« Dans la nuit brumeuse et noire, les Russes continuaient à s’installer devant nos précaires positions. Peut-être allions-nous en finir ce soir : Ivan nous déborderait cette nuit et mettrait un terme à cette poursuite lancinante qui durait depuis près de deux ans, sur des milliers de kilomètres balisés de peur et de sang. Cette nuit peut-être ! Nous ne savions plus que souhaiter… une colonne de char progressait vers le village inerte, là où les fantassins russes attendaient, calmes et détendus, que sonne notre halali… Trop d’exemples, trop de drames sans pitié s’étaient déroulés sous nos yeux. Aujourd’hui jour maudit entre tous, aujourd’hui plus qu’hier, c’était notre tour… Les Russes passaient le village au laminoir. Les chars évoluaient parmi les ruines fumantes. Nous étions tous partagés entre une envie de crier au secours et de pleurer. Une envie de fuir et de courir au-devant du danger… »
Mais face au danger imminent, Guy Sajer qui est alors responsable d’un petit groupe de soldats est incapable de décider la retraite salvatrice avant qu’il ne soit trop tard. Son camarade et ami Lensen vient d’âtre tué : « que ne suis-je suffisamment maudit pour ne pas avoir, à cet instant précis, à ce moment particulier, su imprimer à d’autres hommes ce qu’il est bon de faire. Je demeurais là, inerte, incapable d’engager ou de dégager ceux qui attendaient de moi une quelconque initiative… C’était ici, à cent mètres de la tombe de Lensen, que se manifestait mon incapacité. C’était comme un symbole. Je demeurai là, affligé, terrassé par mille misères de toutes espèces, pleurant à l’intérieur de moi de lourdes larmes de détresse ».
L’auteur termine cet épisode par cette phrase terrible : « Jamais je ne me pardonnerai cet instant dont la réalité me toucha au plus intime de moi-même ». Mais, la guerre n’est pas fini. Les Russes atteignent la Baltique et l’armée allemande est acculée dans une poche de résistance entre Königsberg et Dantzig où affluent des milliers de réfugiés civiles, affamés, qu’il faut prendre en charge et tenter d’évacuer. « Pitoyable cortège implorant qui se traine pratiquement à pied parmi le froid sévissant, parmi la bouillasse des premières neiges fondues ».
« Tout ce qui possède encore un semblant de vie mécanique ou humaine avance encore, oubliant ses plaies, bénissant le ciel de ce sursis de misère. Les bombardements ne ralentissent que ceux qui meurent de façon définitive. Les morts d’angoisse continuent à avancer, le regard flamboyant, parmi ceux qui s’écroulent et qui jalonnent la piste… Mais, une fois encore le vocabulaire est de peu d’aide pour exprimer ce que mes yeux ont pu voir. Rien parmi les mots ne peut exprimer la fin de la guerre en Prusse… Jamais cruauté ne fut si pleinement atteinte, jamais le terme « horreur » ne parviendra vraiment à signifier ce qu’il veut dire ».
« Le drame est si grand que l’héroïsme devient banalité. Des vieillards se suicident, des femmes également, des mères de famille abandonnent leurs enfants à une autre mère en la priant de faire bénéficier son enfant de la ration qui lui aurait été accordée. L’héroïsme se mêle au désespoir… Il faut mourir ou vivre. Toutes les conditions intermédiaires ne peuvent être prises en considération ».
Le paroxysme de la folie semble avoir été atteint à Memel, dernière poche de résistance sur la baltique. « Il existe des choses qui sortent de nos échelles coutumières. Pour moi, Memel en est une, et aujourd’hui encore il me faut le témoignage de d’autres hommes pour me persuader que tout cela ne relève pas d’une grande maladie que l’on appelle la folie… Je ne fais pas appel à l’humanité et ne crie pas vengeance. Pour Memel, il serait trop tard en tout. J’ai appris dans ma solitude qu’il n’est pas de force plus immuable que le pardon ».
« Je me rend compte hélas que cette angoisse me poursuivra jusqu’au bord de la tombe… C’est en fait à cela que se borne ma tâche : retransmettre avec le plus d’intensité possible les cris de l’abattoir… C’est bizarre un homme qui meurt : ça manque bien souvent de panache… »
Et puis, ces phrases terribles : « La guerre marque les hommes pour la vie. Ils oublient les femmes, l’argent. Ils oublient qu’ils ont été heureux. Ils n’oublient jamais la guerre. La Guerre gâche tout, la joie qui va suivre, comme la victoire. Le rire des hommes qui ont vécu la guerre a quelque chose de désespéré. Il y a comme quelque chose de détraqué ». Puis, cet aveu : « Je n’ai jamais retrouvé les mêmes raisons de vivre, la même foi d’aimer, le même sentiment d’absolu ».
Si vous voulez un livre puissant, un livre choc, un livre que vous n’oublierez jamais: lisez “Le soldat oublié” ! Ce n’est pas un roman, mais un témoignage vécu. Un livre qu’Emmanuel Macron devrait lire au lieu de souffler sur le feu en Ukraine…