1049 – DUALITÉ, SYNERGIE ET SYMBIOSE

Le monde est-il blanc ou noir ? Les idées sont-elles vraies ou fausses ? L’homme est-il bon ou méchant ? L’univers est-il binaire, avec d’un côté la matière et de l’autre l’énergie ? Notre monde est-il éparpillé en de multiples frontières géographiques, frontières dans le vivant, frontières idéologiques, frontières dans la connaissance ? Ou sommes-nous dans un tout unifié dans lequel chacun coopère ?

Nous sommes élevés dans la compétition, entourés de murs et de certitudes. Nous défendons des frontières géographiques mais aussi idéologiques. Nous prétendons connaitre le vrai du faux. Nous avons des idées politiques ou religieuses pour lesquelles nous sommes parfois prêts à mourir…

Depuis la nuit des temps l’humanité n’a eu de cesse de combattre ses semblables, pour dominer, pour convaincre, pour avoir raison, pour accumuler, bref pour gagner ! L’abominable jeu politique auquel nous assistons ici ou là, avec ses querelles, ses coups bas et ses hypocrisies, illustre assez bien cette pensée étriquée et la difficulté que nous avons à coopérer et à appréhender les choses de façon globale.

La prétention des humains s’exerce de façon particulièrement aigüe dans les deux activités les plus dominatrices : le domaine religieux d’abord et le domaine scientifique qui lui a succédé. Dans l’un et l’autre cas les Grands prêtres sont à l’œuvre, prêts à excommunier ceux qui ne suivent pas les diktats académiques. Dans les deux cas, il y a le camp du diable et celui du bon Dieu…

La recherche scientifique n’est qu’une accumulation de chapelles, de clans et de forteresses imprenables. Chacun dans son coin défend son territoire et il y a encore des scientifiques qui croient que tout n’est que matière observable et mesurable, ils nient qu’il puisse exister une face cachée du réel, une réalité impalpable qui souvent nous gouverne !

Ainsi fonctionne l’humanité, tant bien que mal. Chaque clan s’abrite derrière des frontières et prétend que tel lopin de terre, telle race, telle idée ou telle parcelle de connaissance lui appartient. Au fil du temps, le monde s’est ainsi émietté, fragmenté, pulvérisé en milliers de morceaux éparses que nous avons la mission de défendre, génération après génération… Est-ce bien raisonnable ?

Nous sommes tous atteints de myopie et regardons le monde avec une loupe. Chacun dans son coin détient SA vérité, mais l’arbre lui cache la forêt, l’idée simpliste fait l’impasse sur la complexité et le dernier slogan à la mode remplace la pensée. Pourquoi avons-nous tant de difficultés à prendre du recul, à sortir de la dualité, à faire des liens entre les phénomènes et à imaginer la globalité ?

Le monde est global

Il suffit pourtant d’ouvrir les yeux et de constater qu’il n’existe pas de discontinuité, de différence de nature entre les phénomènes, et que les différences ne sont que des différences de degré.

Les lois de la physique sont valables dans tout l’univers qui déroule son évolution depuis son commencement. Depuis ces débuts, tout se transforme, rien ne se crée. Nous sommes des poussières d’étoiles et rien ne survient par hasard. Chaque galaxie ou chaque planète sont interdépendantes et liées à toutes les autres. Nous en subissons tous les influences.

Après une longue et lente maturation de la matière, la vie est née d’une cellule primitive dont nous sommes tous issus et chacune de nos cellules en porte la trace. Nous sommes tous cousins et nous portons dans nos gènes, non seulement toute l’histoire de l’humanité, toute l’histoire du vivant, mais aussi toute l’histoire du monde.

Il n’y a pas de discontinuité entre l’inerte et le vivant, mais des transitions imperceptibles, des zones incertaines. Les virus possèdent la capacité de se reproduire comme tous les vivants, mais peuvent aussi être cristallisés et rester inertes dans un flacon. L’homme est un proche cousin du singe dont il partage plus de 99% de son patrimoine génétique.

Les physiciens ont longtemps séparé l’énergie et la matière, comme deux entités différentes. Nous savons maintenant que l’une se transforme en l’autre et que chaque parcelle est à la fois énergie et matière. De la même manière, au niveau du vivant, nous ne pouvons pas séparer le psychique du physique. Au niveau de l’humain, peut-on nier des dimensions plus subtiles, plus éthérées et plus spirituelles, qui sont des aspects essentiels de la personnalité ?

Il est nécessaire de prendre conscience que nous faisons partie intégrante d’un tout, d’une globalité dont chaque élément et chaque aspect sont interdépendants et insécables. Aucune parcelle de l’univers ne peut être isolée de l’ensemble et chacune de nos cellules communique avec toutes les autres.

Compétition ou synergie ?

Le credo fondamental de l’humanité repose sur la notion de compétition. Dès notre plus jeune âge on nous apprend à se battre, à être le meilleur, à gagner. On fait sienne l’expression de Darwin « struggle for life » !

Il faut dire que Darwin a considérablement influencé la pensée moderne. Mais s’il est vrai que dans la nature, au cœur du processus évolutif, c’est le meilleur qui gagne, Darwin a négligé la coopération entre les espèces et à l’intérieur d’une même espèce, comme facteur de survie.

On affirme souvent que le processus évolutif fut une succession de compétitions avec des gagnants et des perdants. C’est à mon avis un abus de langage et il vaudrait mieux parler de stimulation créatrice. Il est vrai que de nombreuses espèces ont disparu, mais par manque d’adaptation face à des situations nouvelles et non pas à la suite de la compétition des autres espèces. En revanche, l’homme est directement responsable de la disparition de très nombreuses espèces…

Rien n’illustre mieux l’esprit moderne de compétition que le jeu de Monopoly auquel nous avons tous joué, un jour ou l’autre, et qui a lui seul symbolise le capitalisme. « Le Monopoly a formé des générations entières à ruiner leur adversaire », remarque l’essayiste Alexandre Cadain dans Homo Ludens.

On est loin du temps où Montesquieu voyait dans « le doux commerce » un jeu coopératif qui augmente l’interdépendance des régions et des nations. La compétition est devenue globale. Il y a aujourd’hui les perdants et les gagnants de la mondialisation, l’élite et les autres. Les relations sociales sont sous tension dans une nouvelle lutte des classes. (Relire la chronique n° 1044 « Le peuple et les élites).

Cette compétition effrénée a abouti à l’impasse dans laquelle nous sommes. Nous avons cru que les limites du monde étaient infinies et nous avons épuisé nos ressources jusqu’à un point de non-retour : changement climatique, perte de la biodiversité, épuisement des sols, acidification des océans, gaspillage de l’eau, destruction de la couche d’ozone, pollution chimique outrancière, etc…

L’homme voulait être le gagnant exclusif du jeu total. Il est le premier perdant et entraine avec lui l’ensemble du monde vivant. Il est urgent de remplacer la compétition par la coopération et la synergie. La nouvelle mission de l’humanité consistera à travailler de concert avec l’ensemble des forces qui constituent notre monde. Agir en synergie avec tous les êtres et tous les éléments. C’est-à-dire mettre tous notre énergie au service d’un but commun et non pas pour notre seul profit à court terme…

Symbiose et interdépendance

La coopération et la synergie conduisent à la symbiose, c’est-à-dire à des avantages pour chacun et non pas aux dépens de l’autre. Le monde vivant qui nous entoure nous donne mille exemples de symbiose gagnant-gagnant. Par exemple, nous abritons des milliards de bactéries qui prolifèrent dans notre tube digestif et qui sont essentielles à notre santé. Un microbiote déséquilibré est, au contraire, source de nombreuses maladies.

L’ensemble du monde vivant n’est que la somme de multiples symbioses. Chaque élément est interdépendant des autres dans une myriade d’interactions. C’est ainsi que le monde végétal représente 85% de la biomasse et tient sous sa dépendance tous les autres organismes vivants. A travers la photosynthèse, la flore produit la totalité de l’oxygène libre nécessaire aux autres êtres vivants.

« L’abattage de 2000 milliards d’arbres en deux siècles, témoigne de notre incompréhension totale des règles qui régissent le fonctionnement d’une communauté d’êtres vivants » prévient Alexandre Cadain. Par notre arrogance, nous avons détruit l’équilibre symbiotique que nous avions avec le reste du monde vivant.

Désormais, il ne s’agit plus d’exploiter la nature mais de travailler avec elle. La nature est d’ailleurs une source inépuisable d’inspiration et recèle quantité d’exemples de symbioses. Ainsi, grâce aux bactéries présentes dans leurs racines, les légumineuses fixent l’azote dont elles ont besoin, ce qui enrichit le sol.

Les extraordinaires capacités de notre cerveau sont la résultante de la coopération de plusieurs milliards de neurones. Plusieurs cerveaux qui travaillent ensemble, dans le même but, acquièrent une super-puissance, une intelligence hyper-collective. N’est-ce pas cette super-intelligence qui fut à l’œuvre depuis 4 milliards d’années pour donner naissance à cette extraordinaire biodiversité dont nous pouvons nous inspirer comme modèle de coopération et de symbiose ?

L’observation de la nature nous offre en effet une merveilleuse palette de toutes les formes de coopérations et de symbioses dont nous pouvons nous inspirer, à tous les niveaux, depuis l’agriculture régénératrice et l’économie circulaire jusqu’à une forme de gouvernement coopératif qui s’appuient sur l’intelligence collective. L’intelligence du Web, de Wikipédia ou de la blockchain nous donne des exemples de ce que peut générer une intelligence collective…

A l’épreuve de philosophie du baccalauréat, j’avais eu à disserter sur cette phrase célèbre et prophétique de Paul Valéry : « Le temps du monde fini commence ». Presque un siècle plus tard, Alexandre Cadain dit cela autrement : « l’homme doit passer d’un jeu fini dans un monde infini à un jeu infini dans un monde fini ».

Nous avons besoin d’acquérir une pensée globale qui tient compte de toutes les interactions. Au niveau cellulaire, comme au niveau des idées ou des nations, aucune frontière n’est étanche. Les communications et les influences sont globales. Pas une cellule, pas une pensée ou une action n’est isolée du reste du monde dans lequel nous sommes immergés. Pour subsister, l’humanité doit impérativement reprendre humblement sa place au milieu du vivant vis-vis duquel il a une responsabilité particulière, héritée de l’évolution naturelle…

« L’humanité a le choix, coopérer ou périr. C’est soit un pacte de solidarité, soit un pacte de suicide collectif » affirmait le secrétaire général de l’ONU à la COP 27 le 7 Novembre 2022.

 

 

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