L’époque féodale se caractérise par une classe sociale dirigeante, jouissant de privilèges exorbitants, dominant une classe sociale laborieuse, corvéable et soumise. Entre les deux, un clergé chargé d’encadrer le peuple. La naissance, plus que le mérite, décidait de son appartenance sociale. Ce déséquilibre, et cette inégalité fondamentale, devinrent insupportables au peuple lorsqu’il en prit conscience.
L’époque contemporaine semble nous faire revivre la féodalité avec, d’un côté, une élite dirigeante privilégiée et riche, détentrice des nouvelles technologies et, de l’autre, une classe moyenne laborieuse, Tiers-État en voie de paupérisation. Sommes-nous à l’aube d’une révolution sociale qui bouscule cet ordre établi ?
Les anciens régimes monarchiques
Les sociétés traditionnelles d’Europe, ou d’ailleurs, se caractérisaient toutes par une classe dirigeante à la dévotion d’un monarque doté de prérogatives divines. Au service de cette aristocratie, on trouvait une armée de clercs ou de religieux, chargée d’inculquer au peuple la soumission et le respect.
Toutes les traces historiques attestent de cette structure sociétale qui assura la pérennité des sociétés pendant des périodes plus ou moins longues. Ces structures féodales furent toutes ébranlées et détruites, à la fois par des révolutions internes et des interventions étrangères.
En Occident, nous avons vécu la chute de l’Empire Romain, suite à la déliquescence de l’élite romaine et à l’attaque des Huns, et d’autre part, l’effacement des monarchies européennes, suite à des révolutions internes et à des attaques extérieures.
Au cours de l’histoire, des évènements semblables survinrent en de nombreuses régions d’Asie et d’Amérique su Sud qui firent disparaitre les sociétés féodales. Nous pouvons citer pêle-mêle, les Empires et les civilisations des Hittites, des Assyriens, des Babyloniens, des Egyptiens et bien d’autres. Il faudrait ajouter les Phéniciens, les Grecs, les Étrusques, Carthage, Constantinople, puis les Perses, les Arabes du royaume Abbasside, sans oublier le royaume de Charlemagne, les Celtes, l’Empire Russe et les Ottomans.
En extrême Orient, il convient de citer la civilisation de l’Indus et plus tard les Grands Moghols dans le sous-continent Indien, puis les Tang et les Song en Chine puis les Ming et les Mandchous, la civilisation de Yamato au Japon. De son côté, l’Afrique fourmille d’empires rivaux ou qui s’ignorent à cause des distances. L’Amérique du Sud a connu aussi ses âges d’or avec des civilisations hautement raffinées telles celle des Incas ou des Mayas…
A chaque fois il s’agit de petits ou de grands royaumes, plus ou moins éphémères, mais ce qui les caractérisent c’est qu’il s’agit de sociétés féodales constituées de trois classes sociales, une aristocratie dominante, une caste de prêtres et une classe laborieuse dominée… Toutes ces civilisations périrent !
La nouvelle aristocratie
Les sociétés post-modernes, d’Orient ou d’Occident, sont toutes plus ou moins structurées sur un modèle identique que l’on pourrait qualifier de néo féodal. La classe dominante étant constituée d’une élite très éduquée, familière des nouvelles technologies et enrichie récemment grâce au modèle capitaliste qui prévaut partout, y compris en Chine.
Cette classe dominante mondialiste supervise à la fois les moyens de production et les moyens de communication. Elle dirige le système au mieux de ses intérêts et elle a la capacité d’influencer les décisions politiques car elle possède une puissance économique transfrontalière, souvent supérieure à celle des nations.
En Occident, cette élite est très américanisée, elle est désormais éduquée en Anglais et partage la vision anglo-saxonne du monde. Elle puise ses représentants, d’une part parmi les dirigeants des grands complexes industriels et en particulier dans le complexe militaro-industriel et, d’autre part, parmi les politiciens les plus mondialistes. (Relire chronique 1047 « Le complexe militaro-industriel »).
Nous assistons à la concentration de plus en plus inégalitaire de la richesse et du pouvoir, entre les mains de « seigneurs » de la tech et de la finance qui ont « fait alliance avec les intellectuels pour mettre en place une nouvelle vision de la société et remplacer les valeurs traditionnelles » affirme le géographe Joel Kotkin (1).
Le nouveau clergé
Il existe une élite intellectuelle et managériale qui a la capacité d’orienter la démocratie par l’intermédiaire de ses réseaux d’influence dans les media, véritables machines à penser. Ce nouveau clergé, soigneusement sélectionné, et chargé d’éduquer le peuple dans le sens qu’il convient, est porteur des nouveaux dogmes à la mode.
Les media sont entre les mains des grands industriels, qui souvent les financent à fonds perdus mais qui, en contrepartie, s’arrogent le droit d’orienter et de superviser les lignes éditoriales. Dans la réalité, la censure est sévère vis-à-vis des opinions qui contestent les points de vue officiels. Dans les réseaux sociaux, la voix des dissidents est rapidement « blacklistée », pour reprendre le terme à la mode.
Le nouveau clergé transcende les partis politiques traditionnels qui continuent à s’affronter à la marge. Cet affrontement est souvent assez fictif et donne aux citoyens qui votent l’impression d’un choix démocratique alors que l’information est manipulée.
Comme dans l’Ancien Régime, les nouveaux prêtres que sont les journalistes sont proches du peuple mais ils sont supervisés par une hiérarchie lourde et verticale qui délivre les imprimaturs. Le nouvel évangile est aussi sacré que l’ancien mais sert un nouveau maitre, le libéralisme.
La classe moyenne : nouveau Tiers-État
« Du pain et des jeux » suffisent généralement au bonheur des citoyens désormais plus préoccupés à leur confort personnel qu’au bien public… Dans ces conditions, l’élite peut façonner le monde à sa guise et à son service.
Cette classe moyenne paupérisée, nouveau Tiers-État, est méprisée par l’élite post-moderne, qui la qualifie de populiste. Elle est soumise aux lois des délocalisations, de la globalisation et de la financiarisation de l’économie.
Il est cependant intervenu une modification assez fondamentale. Autrefois, les citoyens étaient éduqués dans la rigueur et la privation, tandis que désormais, démagogie oblige, ils sont choyés dans la facilité et le consumérisme outrancier. Le consumérisme est la nouvelle religion qui remplace le culte de la pauvreté, il possède l’avantage de promettre le paradis terrestre, alors que l’ancien culte ne pouvait promettre que le paradis céleste !
Il suffit de se promener dans les temples modernes que sont les grands centres commerciaux pour constater avec quelle ferveur religieuse les foules accourent, pour partager leur foi et leur soumission aux nouveaux dieux que sont les marques à la mode. Dans le même temps elles enrichissent leurs maitres qui possèdent ces marques !
Autrefois, le clergé se voulait l’intermédiaire entre Dieu et les hommes, ce qui lui apportait un pouvoir immense. Aujourd’hui, les moyens de communication, nouveau clergé, jouent le rôle d’intermédiaire entre les marques et les consommateurs. Dans les deux cas, le Tiers-État est soumis et sous contrôle, tandis que l’élite aristocratique et industrielle accroit sa puissance…
Quand la chute ?
Depuis l’aube des temps, les civilisations se ressemblent donc dans leur structure fondamentale qui repose sur la trinité que nous venons d’analyser. En outre, elles ont toutes un point commun : elles sont périssables…
Notre civilisation occidentale n’échappera sans doute pas au périssement. Mais il est justifié de se poser la question du délai qui nous reste avant la chute. Est-ce de l’ordre des siècles, de quelques générations ou de quelques années ? Nous vivons dans le siècle de la vitesse, tout s’accélère, les innovations comme les destructions, nous sommes sans cesse surpris par des évènements nouveaux. La chute peut nous surprendre, mais quand ?
Il est difficile de répondre de façon précise à cette question lancinante à laquelle nombreuses de mes chroniques précédentes ont apporté des débuts de réponses. Deux éléments se conjuguent généralement pour provoquer une chute, d’un côté, une déliquescence des mœurs et des institutions qui fragilise l’édifice, de l’autre, un évènement extérieur qui précipite la chute finale.
Sur le plan des mœurs, le laxisme qui prédomine depuis quelques dizaines d’années a tout d’abord banalisé un certain nombre de déviances, autrefois condamnées. Cette banalisation a été suivie à la fois par une démocratisation et une aggravation de ces déviances dont je ne vais pas faire la liste. Il existe comme une surenchère provocatrice dans la permissivité, qui finit par s’imposer à la place de ce qui semblait subjectivement normal.
Il s’agit sans doute d’un épiphénomène, d’un symptôme sans doute insuffisant pour s’alarmer définitivement. Mais il est un élément plus déterminant pour notre avenir, c’est la dissolution de la notion de famille et le désintérêt grandissant pour la procréation. La dénatalité s’est considérablement accélérée ces dernières années ce qui conduit à un vieillissement rapide de nos sociétés. (Relire la chronique 963 « Menaces sur la survie de l’humanité ? »).
La société occidentale, en perte des valeurs traditionnelles, ne parvient pas à s’enthousiasmer pour de nouvelles valeurs. Elle vieillit très rapidement au point qu’elle parviendra difficilement à supporter le poids économique cumulé des retraites et des maladies.
On peut imaginer que, d’ici le milieu du siècle, nous perdions le contrôle de notre destin pour des raisons économiques et démographiques, n’étant plus en mesure d‘assumer nos charges et d’arrêter une immigration massive plus ou moins hostile.
Un ou plusieurs évènements extérieurs peuvent précipiter la chute : accident climatique, affrontement armé, épidémie, pollution chimique ou désordre socio-politique ? (Relire chronique 1019 « Est-il minuit moins une ? »).
Nos sociétés post-modernes sont bâties sur le modèle féodal avec trois classes sociales très hiérarchisées et une inégalité abyssale. Ce modèle peut fonctionner un certain temps avec un équilibre précaire. Mais, lorsque l’aristocratie abuse de son pouvoir et que ses mœurs se délitent, le Tiers-État s’affranchit, aidé en cela par un évènement extérieur fortuit. Après la chute de Rome, l’Europe a mis mille ans pour se redresser !
- Joel Kotkin « The coming of neo-feudalism: a warning to the global middle class”.
Colette
Tout à fait d’accord