1019 – EST-IL MINUIT MOINS UNE ?

Les dangers qui menacent nos sociétés semblent s’accumuler. Les signaux d’alarme et les mises en gardes arrivent de toutes parts. S’agit-il de peurs irrationnelles et de pessimisme exagérés ? Sommes-nous l’objet d’une paranoïa collective et contagieuse ? Ou sommes-nous à la veille d’un véritable effondrement ?

L’heure est au déclinisme dans nos sociétés occidentales vieillissantes et frileuses. Une démographie anémique rend notre avenir incertain et nous manquons d’une jeunesse dynamique pour construire un avenir meilleur.

La peur de l’avenir semble étreindre nos sociétés post-modernes, blasées, fatiguées et cyniques. Le déclinisme est à la mode et se traduit par quantité d’essais, de romans d’anticipation et de films catastrophes dont on finit par craindre qu’ils ne soient autoréalisateurs.

« Le monde court au désastre » nous assène le philosophe et sociologue Edgar Morin ! Il ajoute : « Nous allons vers de probables catastrophes. Est-ce du catastrophisme ? La polycrise que nous vivons sur toute la planète est une crise anthropologique : c’est la crise de l’humanité qui n’arrive pas à devenir Humanité. »

Bien sûr, me direz-vous, mais l’humanité en a vu d’autres et elle est toujours là, plus satisfaite d’elle-même que jamais. Mais dans le même temps Pablo Servigne nous explique « Comment tout peut s’effondrer » dans un petit livre bien documenté, au titre évocateur.

Pour Edgar Morin, « Les crises s’entretiennent les unes les autres dans une sorte de polycrise écologique, économique, politique, sociale, civilisationnelle qui va s’amplifiant. »

Inhibition de l’action

Quand il risque de pleuvoir, nous prenons un parapluie avant de sortir. Nous sommes capables d’anticiper à court terme, en préparant à manger pour le soir, en prévision d’une petite fringale. Généralement, nous roulons prudemment en voiture afin d’éviter un accident.

Les sociétés développées savent organiser des caisses de retraites ou des assurances en cas de maladies. Les humains sont donc capables d’un minimum d’anticipation, sauf dans certaines circonstances dans lesquelles ils semblent tétanisés, inhibés et inconscients face aux dangers…

Ainsi, nombreux sont ceux qui ne prennent aucun soin de leur santé, malgré l’abondance des informations dont nous disposons sur l’importance de notre hygiène de vie sur la genèse des maladies : alimentation trop grasse et trop sucrée, manque d’exercice physique, pollution chimique, etc.

Plus les dangers sont grands, plus nous semblons inhibés dans nos actions qui pourraient les éviter. Par exemple, aucun gouvernement ne songe à maitriser l’énorme poids de la dette qui ronge l’économie et risque de nous anéantir tous. Pire, un politicien qui prônerait des économies, afin de limiter la dette de l’Etat, n’a aucune chance d’être élu, comme si nous étions aveugles face au danger.

L’exemple le plus flagrant concerne le réchauffement climatique, généré en partie par nos émissions massives de gaz carbonique dans l’atmosphère. Nous en parlons beaucoup dans toutes les instances internationales, nous faisons des prévisions de plus en plus précises, nous organisons des congrès et des débats, nous finançons des études et nous suivons à la loupe la montée du thermomètre.

Les citoyens ont peur, mais finalement aucune décision concrète et effective n’est jamais prise. Cela fait déjà 20 ans que nous sommes alertés, mais l’année 2023 fut celle au cours de laquelle l’humanité -dans son ensemble- a pulvérisé les records d’émission de gaz à effet de serre ! Certains pays ont même remis en route des centrales électriques à charbon … Comment comprendre cette attitude ? Tous se passe comme si nous étions tétanisés à l’approche d’un grand danger et que nous l’attendions de façon résignée : est-ce le signe d’une ultime sagesse de l’humanité ou de sa dernière folie ?

Selon Keynes, les risques sont probabilisables, l’incertain ne l’est pas. Par définition, l’effondrement est incertain quant à sa date et à son intensité. Pourquoi donc s’en soucier puisque nous ne savons ni où, ni comment ? Et, de toutes façons, s’il est minuit moins une, il est trop tard…

Prévisions d’effondrement

Les réseaux sociaux, les journaux écrits ou parlés, et les livres abondent en prévisions alarmistes diverses et variées. Les dangers semblent s’accumuler sans que l’on puisse déterminer quel est celui qui démarrera le processus d’effondrement prévu urbi et orbi

« Nous avons beau examiner les innombrables données et articuler un raisonnement sur celles-ci, il nous est impossible, même d’un point de vue systémique, de forger une interprétation rationnelle complète de ce que pourrait être l’effondrement du monde. Simplement, nous en ressentons l’intuition, au bord de la certitude », écrit l’écologiste Yves Cochet.

Il poursuit, de façon prophétique : « L’effondrement est inévitable, non pas parce que la connaissance scientifique de son advenue serait trop incertaine, mais parce que la psychologie sociale qui habite les humains ne leur permettra pas de prendre les bonnes décisions au bon moment ». Autrement dit, cela dépasse nos capacités d’anticipation !

Le naufrage du Titanic fut le résultat de l’insouciance des passagers, incrédules à l’alerte qui fut donnée par le commandant. Notre situation est pire, puisque les gouvernements, minés par les rivalités nationales, sont incapables de prendre des décisions qui remettraient en cause nos organisations économiques et politiques. Seule une dictature mondiale serait, peut-être, susceptible d’agir de façon énergique…

Les mots ont leur importance …  En français, le mot effondrement fait peur et tétanise, tel le titre donné à l’Essai des historiens Naomi Oreskes et Erik Conway : « L’effondrement de la société occidentale ». Certains auteurs utilisent des euphémismes plus optimistes, tels les mots « mutation » d’Alber Jacquard, « métamorphose » d’Edgar Morin, « transition » de Rob Hopkins. En Anglais, le mot « collapse » ne rassure pas beaucoup…

Comprendre le processus

« Toutes les civilisations qui nous ont précédés, aussi puissantes soient-elles, ont subi des déclins et des effondrements » affirme Pablo Servigne. Les raisons de leur déclin ont été analysées par nombre d’historiens qui sont assez unanimes pour décrire, dans toutes les sociétés, des périodes d’essor puis de déclin, pouvant aller jusqu’à l’effondrement.

En Occident, c’est naturellement la grandeur, la décadence et la chute de l’Empire Romain qui a frappé les imaginations et préoccupé les historiens, depuis Montesquieu et Edward Gibbon jusqu’à Arnold Toynbee.

Dans son best-seller, « Effondrement, comment les sociétés décident de leur disparition ou de leur survie », Jared Diamond a de son côté étudié la disparition des communautés de l’Ile de Pâques, des Mayas et des Vikings du Groenland, attribuée en partie à des questions écologiques.

Parmi les causes de l’effondrement, Jared Diamond a identifié 5 facteurs dans les sociétés qu’il a étudié : dégradation environnementale avec manque de ressources, changement climatique, les guerres, perte soudaine de partenaires commerciaux, et désordres sociopolitiques. Il semblerait que le cinquième facteur soit prépondérant dans la mesure où il serait le facteur déclenchant, suite à l’incapacité des dirigeants ou de la population à réagir de façon appropriée à des évènements potentiellement catastrophiques.

Des auteurs plus récents signalent la fragilité grandissante de nos sociétés de plus en plus complexes, avec des besoins croissants en énergie et en matière. Le politologue américain William Ophuls apporte cette précision imagée : « Lorsque les quantités disponibles de ressources et d’énergie ne permettent plus de maintenir de tels niveaux de complexité, la société commence par se consumer en empruntant au futur et en se nourrissant du passé, préparant ainsi la voie à une éventuelle implosion ».

Sur ces bases, nous pouvons commencer à poser un diagnostic de nos sociétés contemporaines. La dégradation environnementale avec manque de ressources et le changement climatique sont déjà fortement impliqués. Par ailleurs, les inégalités croissantes constituent des facteurs sociopolitiques explosifs.

Une aggravation des deux premiers facteurs est susceptible de déclencher des guerres locales, puis internationales, pour les ressources. Une guerre serait alors un facteur déclenchant conduisant à l’effondrement comme un château de cartes.

Une crise financière systémique pourrait constituer un autre facteur déclenchant, si une monnaie majeure, dollar, euro ou même yuan, perdait de sa crédibilité suite à une croissance de la dette non contrôlée ou une crise économique systémique. Dans une société complexe, la perte de confiance peut être dévastatrice…

Le scénario suivant nous parait le plus vraisemblable : une crise financière due à une dette excessive, conduirait à une grave crise économique avec chômage massif. Surviendraient des troubles sociaux et/ou des guerres pour la survie. Pris de panique, l’Occident transgressera ses valeurs de liberté et de justice…

Mais, si l’on en croit Ken Rogoff, ancien chef économiste au FMI : « Les systèmes tiennent souvent plus longtemps qu’on ne le pense, mais finissent par s’effondrer beaucoup plus vite qu’on ne l’imagine ».

Conclusion

Le déni est un processus cognitif salutaire qui permet de se protéger de l’angoisse. La possibilité que notre monde aille droit vers une fin horrible nous est trop intolérable et difficile à accepter. Il en est de même de notre mort, nous savons tous qu’elle va survenir, mais ce n’est que lorsqu’elle est imminente que nous nous confrontons au sens véritable de notre condition de mortel.

Restons optimiste avec Pablo Servigne : « Il n’est jamais trop tard pour construire des petits systèmes résilients à l’échelle locale et qui permettront de mieux endurer les chocs économiques, sociaux et écologiques à venir ». Si on ne peut pas sauver l’humanité, pratiquons la résilience localement…

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