1050 – DESTINÉE OU LIBERTÉ ?

Quelle serait notre degré de liberté face à une destinée qui serait la résultante d’une cascade de causes et d’effets ? Ce questionnement fondamental occupait déjà les philosophes Grecs puis Romains.

Dans l’esprit occidental la dualité est trop souvent perçue comme une opposition entre deux termes opposés, l’esprit et la matière, la rationnel et l’émotif, le bien et le mal… Dans cette perspective on oppose souvent les notions de destin et de liberté, comme si ces deux termes s’annihilaient réciproquement.

En effet, le destin serait une puissance extérieure qui fixe les évènements de façon irrévocable, nous enlevant de ce fait une grande partie de notre liberté. Même si l’on réfute l’existence possible des dieux ou d’un Dieu unique, plusieurs éléments plaident néanmoins en faveur d’une destinée.

Les entraves à la Liberté

Sommes-nous le jouet d’un enchainement de causes et d’effets auquel on ne peut échapper ? Tout est-il inscrit comme une nécessité ? Dans ces conditions, notre espace de liberté est extrêmement restreint et limité aux menues décisions quotidiennes. Nous avons la liberté d’ouvrir ou de fermer notre fenêtre, mais sommes-nous libres de nos engagements politiques, religieux ou amoureux ? Quelle injonction inconsciente nous guide ?

Cette liberté restreinte serait encore amputée de toutes les injonctions culturelles, familiales, religieuses et transgénérationnelles qui nous entravent. Sans compter nos peurs et nos névroses qui nous tiennent prisonniers en de maintes occasions. Nous sommes souvent assujettis à un inconscient immergé dans les profondeurs de notre psyché et qui, à notre insu, guide une partie de nos pensées et de nos actes.

A cela il faudrait ajouter les prisons de nos habitudes, bonnes ou mauvaises. On peut citer, par exemple, ceux qui sont prisonniers de l’alcoolisme ou une certaine jeunesse, de plus en plus nombreuse, qui use et abuse de la drogue, véritable prison chimique. Après cet énuméré, nous pourrions en conclure que notre espace de liberté est très étroit…

Mais, comme si cela ne suffisait pas, il faut faire intervenir la génétique dont on hérite et qui prédétermine une grande partie de qui nous sommes, physiquement, intellectuellement et au niveau de notre caractère.

Par ailleurs, ceux qui ont étudié l’astrologie savent à quel point le lieu, la date, et l’heure de notre naissance déterminent de nombreux aspects de notre vie. Nos goûts, nos penchants et nos talents seraient ainsi prédéterminés dans le ciel de notre naissance. Aussi invraisemblable que cela puisse paraitre, il est incontestable qu’il en est ainsi… Chacun peut facilement le vérifier.

Enfin, il faut prendre en compte le mimétisme, la suggestibilité et la contagion collective, si bien décrite par Gustave Le Bon en 1895 dans « Psychologie des foules », et qui nous fait perdre notre libre-arbitre et notre personnalité. « L’homme descend alors plusieurs degrés sur l’échelle de la civilisation… L’individu en foule est un grain de sable au milieu d’autres grains de sable que le vent soulève à son gré ». Plus loin il ajoute : « l’individu faisant partie d’une foule n’est plus conscient de ses actes ».

Il faut cependant admettre que, parmi les nombreuses entraves à notre liberté que nous venons d’énumérer, il faut distinguer celles auxquelles on ne sait pas échapper et qui concourent à notre destin et celles qui dépendent de notre volonté ou désir. Il est ainsi plus facile d’échapper à l’usage de la drogue qu’à notre patrimoine génétique, bien que l’épigénétique permette d’influencer les gènes !

Fatum

Ainsi, entravé dans tous ces carcans et ces nécessités qui constituent notre destin, nous pourrions en conclure que la liberté est une illusion. Mais, si le destin est immuable et constitué d’une suite logique de causes et d’effets, il devient possible de prévoir l’avenir, ce que font avec un certain succès les pythies, les oracles, les devins, les haruspices, les voyants et les cartomanciennes depuis la nuit des temps, jusqu’à notre époque post-moderne… Ce fut le point de vue des Stoïciens dont le cœur de la doctrine repose sur le lien entre le destin et les oracles.

En effet, l’étymologie du mot destin en latin est le mot fatum, dérivé d’un mot qui signifie parler, dire et donc prévoir. Le fatum désigne le destin en tant qu’il est dit, énoncé et même annoncé. La clé de voute de l’argumentation stoïcienne a été élaborée par le philosophe Grec Chrysippe qui soutient l’idée d’un déterminisme universel, notion qui ne peut être contestée par la physique contemporaine.

En effet, tout advient nécessairement par une cause qui précède chaque évènement. Cette idée proprement stoïcienne du destin implique qu’il existe un lien entre tous les êtres, « une sympathie universelle » comme disaient les anciens, c’est-à-dire une vision qui englobe l’ensemble du monde. (Relire Chronique 1049 ” Dualité, synergie et symbiose”).

Néanmoins, la prise de conscience de ces chaines qui nous entravent peut nous permettre de nous dégager de certains liens. Il nous est alors possible d’assumer notre destin, de reconnaitre les limites de notre liberté et de prendre le risque, parfois, de franchir ces limites et de s’aventurer en dehors du confort de notre destinée.

Peut-on échapper à son destin ?

L’originalité et la cohérence du stoïcisme réside en ceci que le déterminisme n’est pas en contradiction avec l’idée d’une liberté humaine, le libre arbitre et le déterminisme existent ce qui permet d’échapper au piège de la dualité, apparemment opposée, entre destin et liberté.

Il est intéressant de noter ici que si César, le 15 mars 44 av. JC, avait écouté l’haruspice qui lui prédit qu’il mourrait avant les Ides de Mars et s’il avait écouté sa femme le matin même qui le supplia de ne pas quitter la maison car elle avait rêvé qu’il était assassiné, il ne serait pas allé au Sénat ce jour-là et n’aurait sans doute pas été poignardé par Brutus. Il aurait ainsi déjoué son destin…

Est-ce son destin ou son libre arbitre qui le poussa à se vanter en arrivant au Sénat, en apostrophant l’haruspice qui était venue à sa rencontre ? « Les Ides de Mars sont arrivées ! » et l’haruspice répondit « Oui, mais elles ne sont pas encore passées ». Peu de temps après, il mourait sous les coups de 23 conjurés. Mais est-ce encore un signe du destin, le fait que trois ans après cette journée mémorable, l’ensemble des conjurés étaient morts de différentes causes ?

Pouvons-nous en conclure que ce que nous dénommons le destin est davantage un potentiel qu’une nécessité ? « Le ciel propose, l’homme dispose », dit le proverbe. Si mon caractère m’incite à la paresse et que je le sais, je peux y remédier en me mettant à l’ouvrage. Si le hasard ou le destin me met face à un danger, je peux décider librement de l’esquiver ou de l’affronter. A moins qu’il me rattrape d’une autre manière ?

Œdipe pouvait-il échapper à son destin ? Il n’a pas pu déjouer les oracles prédisant qu’il épouserait sa mère et qu’il tuerait son père ! Heureusement, nous n’avons pas à répondre à cette question complexe, étant donné qu’il s’agit d’un mythe…

Cicéron tente une synthèse dans son célèbre De Fato (Du Destin). Il est assez proche de la pensée stoïcienne et admet que les évènements se déroulent selon un ordre divin de causes et d’effets, mais cet ordre peut et doit être aidé dans son accomplissement. Selon lui, la liberté humaine agit aussi bien sur l’ordre du monde que cet ordre agit sur notre nature et nos penchants. Il s’agit d’une interaction et non d’une influence à sens unique.

Instinct, mission, et destinée

Tentons d’élever le débat et de prendre du recul. Revenons au monde animal dont nous faisons aussi partie. Il est mu par des forces obscures qui le guident dans ses actions. Chaque espèce est animée par ses propres instincts qui l’enferment dans des habitudes stéréotypées qui se perpétuent au fil des générations.

On dénomme instinct l’appel que reçoivent, chaque saison, les hirondelles, les passereaux ou les saumons, pour traverser les continents et les mers vers leur destin. Nous dirions que l’homme accomplit sa mission ou son sacerdoce lorsqu’une force le pousse vers l’aventure, la découverte, la création ou la spiritualité.

Les humains en général, et chaque homme en particulier, sont mus par des instincts qui nous dépassent et nous poussent à accomplir des actes ordinaires ou sacrés. Faire l’amour et faire la guerre semblent, l’un et l’autre, inscrit au cœur de l’humanité. Sommes-nous libres lorsque nous sommes attaqués ? Notre devoir n’est-il pas de défendre notre famille ou notre patrie, comme le dicte notre instinct ?

Nous partageons avec les animaux cet appel du sexe qui nous pousse à copuler pour transmettre nos gènes et assurer la survie de l’espèce. L’animal en rut est soumis à un appel auquel il ne peut se soustraire. Les humains, soumis au même appel, ont la liberté de s’en dégager de diverses manières. Ils peuvent se soustraire à cette force par la volonté, par le rêve, par la transcendance ou par l’imaginaire.

Il se situe précisément là notre espace de liberté, dans ce qui fait la différence entre l’homme et l’animal. Notre espèce a la capacité d’échapper aux forces de l’instinct. Il nous faut, au préalable, prendre conscience de ces forces et d’évaluer si elles nous agréent.

Finalement, notre mission, en tant qu’humains, consisterait à se libérer des diverses chaines que nous avons énumérées, afin de gagner un peu de liberté. La prise de conscience de ce qui nous ligote, nous guide, ou nous asservis, est sans doute le premier pas indispensable… Quoi qu’il en soit, nous serons toujours, au mieux, qu’en semi-liberté !

 

 

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4 commentaires

  1. Sadly, even a president, any president in excellent physical shape can not stand up to the MIC.

  2. Auteur/autrice : COLETTE (adresse IP : 85.1.40.126, 126.40.1.85.dynamic.cust.swisscom.net)
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    BIEN DOCUMENTÉ ET GRAND POINT D’INTERROGATION EN CE QUI CONCERNE QUI NOUS SOMMES

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