La démocratie supposerait que les citoyens soient libres et éclairés dans leurs choix, supposés rationnels. Mais, en fait, l’opinion des électeurs est soumise aux influences subjectives, mouvantes et éphémères de leur environnement.
La démocratie ne porte pas au pouvoir les plus compétents et les plus crédibles dans leurs promesses. Bien souvent elle élit ceux qui font les promesses les plus extravagantes, les beaux-parleurs et les flatteurs. Elle peut même plébisciter les pires tyrans, comme l’Histoire l’a maintes fois démontré, pourvu qu’ils sachent parler aux foules.
Dans ces conditions, après l’illusion de la liberté, la démocratie est une autre illusion de l’humanité, qui est davantage sous l’emprise des émotions que de la raison. (Relire chronique n°1050 « Destinée ou liberté ? »).
En démocratie, comme en régime autoritaire, il importe au leader de plaire au peuple, pour mieux le convaincre. Tout grand leader sait d’instinct comment susciter l’adhésion, il sait qu’un groupe ou une foule constitue une entité, à part, qui détient sa propre personnalité. Dans « Psychologie des foules », livre remarquable publié en 1895, Gustave Le Bon écrit qu’une foule se caractérise par « l’irresponsabilité, la contagion et la suggestibilité ». Autrement dit, une foule est facilement influençable, cette influence est contagieuse et cette foule peut agir de façon tout à fait irresponsable…
Tout ce préambule pour dire que le leadership ne doit pas échoir dans n’importe quelles mains.
Les meneurs des foules
Dans le monde animal, comme chez les humains, tout groupe, tout rassemblement et a fortiori toute foule, est à la recherche d’un leader qui va prendre l’ascendant et galvaniser les individus par sa présence charismatique ou par sa parole. « La foule est un troupeau qui ne saurait se passer de maitre », affirme Le Bon. (Relire la chronique N° 985 « psychopathologie des foules »).
En 2018, le mouvement des « Gilets jaunes », qui submergea la France et fit peur au gouvernement, échoua lamentablement. Il était sans structure et, surtout, sans chef pour fédérer les revendications. Aucun tribun ne prit l’ascendant sur la foule qui finit par se disperser… Les gilets jaunes n’ont pas retenu ce précepte édicté par Le Bon : « Ce n’est pas le besoin de la liberté, mais celui de la servitude qui domine toujours l’âme des foules. Leur soif d’obéissance les fait se soumettre d’instinct à qui se déclare leur maitre ».
Si Moïse, Jésus ou Mahomet sont passés à la postérité, c’est qu’ils étaient doués d’un immense talent de persuasion qui incitait le peuple à les suivre, les yeux fermés. Ils pouvaient peut-être accomplir des miracles, mais leur pouvoir de persuasion était à lui seul un miracle…
L’Histoire est émaillée de tels personnages, hors du commun, qui ont marqué leur époque et souvent au-delà. A une plus petite échelle, nous avons tous connu des individus marquants qui ont exercé un fort ascendant sur les autres : un camarade de classe, un professeur, un ami, un patron, un délégué syndical ou un politicien…
Cet ascendant peut être justifié, mais souvent il ne repose sur rien de raisonnable et sur aucun autre talent que celui de convaincre. C’est le talent des grands avocats qui, contre toute attente, peuvent emporter l’adhésion d’un tribunal. Je me souviens avoir entendu la voix d’airain de Maitre Tixier-Vignancour lors du procès contre le général Raoul Salan, le chef du « quarteron de généraux » qui déclenchèrent le putsch d’Alger, le 22 Avril 1961. J’ai mesuré pleinement la force de la parole qui sauva la vie de Salan.
En son temps, Cicéron fut un maitre en la matière. Il savait placer les arguments pathétiques, ceux qui suscitaient l’indignation ou la sympathie. Le grand orateur ne joue pas avec les arguments raisonnables, mais avec les émotions des auditeurs.
Cicéron fut un athlète de la parole, un styliste de l’émotion. On se pressait à ses discours pour admirer son art qui tient en trois principes : éclairer, charmer, émouvoir (docere, delectare, movere). Il fut le digne descendant de l’Athénien Démocrite dont la trilogie oratoire reposait sur logos, ethos et pathos…
Depuis, nous n’avons rien inventé de nouveau afin d’émouvoir les foules et susciter leur adhésion. De Bouddha à Hitler, en passant par Jeanne d’Arc ou Napoléon, tous ont su retourner les foules, pour le meilleur ou pour le pire.
L’ascension fulgurante de Napoléon Bonaparte, ce Corse inconnu, ne peut se comprendre si l’on ne mentionne pas son immense prestige inné et son sens du verbe. Il galvanisa non seulement les soldats mais aussi les plus rudes et les plus grossiers des généraux révolutionnaires tel ce Vandamme qui, en 1815, confia au général d’Ornano : « Ce diable d’homme exerce sur moi une fascination dont je ne puis me rendre compte. C’est au point que moi, qui ne craint ni dieu ni diable, quand je l’approche, je suis prêt à trembler comme un enfant, et il me ferait passer par le trou d’une aiguille pour me jeter dans le feu ».
C’est la même étonnante puissance de fascination qu’il exerça à son retour d’exil à l’Ile d’Elbe. Il retourna en sa faveur les généraux et leur armée qui étaient venus pour l’arrêter ! Tous se soumirent sans discussion, au point que les Anglais en furent stupéfaits. Le général anglais Wolseley écrivit : « L’ascendant personnel d’un homme s’affirma-t-il jamais plus étonnamment ? Mais d’un bout à l’autre de cette campagne, combien est remarquable l’ascendant qu’il exerçait sur nos Alliés, les obligeant à suivre son initiative, et combien peu s’en fallut qu’il ne les écrasât ? ».
Les méthodes de persuasion
Selon Le Bon, les meneurs ont recours à trois procédés simples : « l’affirmation, la répétition, la contagion ». Il ajoute : « Plus l’affirmation est concise, dépourvue de preuves et de démonstration, plus elle a d’autorité ».
Récemment, nous avons tous été soumis à pareilles injonctions auxquelles la très grande majorité d’entre nous s’est pliée. A l’occasion de l’épidémie du covid et de son pseudo-vaccin nous avons cru, comme un article de foi, ce que répétaient inlassablement les media, sans preuve : le virus est mortellement dangereux et le vaccin est efficace et sans risque. Nous savons, aujourd’hui, que ces deux affirmations étaient fausses.
Il en est de même à propos de la guerre en Ukraine, les media et les politiciens de tout bord répètent à l’envie que la Russie est l’unique agresseur et qu’elle sera vaincue par les forces de l’OTAN. Ces deux affirmations sont hautement discutables, mais sont assez unanimement partagées.
Napoléon, parait-il, disait qu’il n’existe qu’une seule figure sérieuse de rhétorique, la répétition ! C’est la base de toute propagande à commencer par la publicité, il n’est nul besoin de donner des exemples… « La chose répétée finit, en effet, par s’incruster dans ces régions profondes de l’inconscient où s’élaborent les motifs de nos actes », précise Le Bon.
En excellent analyste, Gustave Le Bon enfonce le clou : « Dans les foules, les idées, les sentiments, les émotions, les croyances possèdent un pouvoir contagieux aussi intense que celui des microbes » Il prend comme exemple « l’explosion révolutionnaire de 1848, partie de Paris, qui s’étendit brusquement à une grande partie de l’Europe et ébranla plusieurs monarchies ».
Suite à de nombreux voyages que j’ai effectué en 1968, j’ai assisté personnellement au « Printemps de Prague », aux manifestations étudiantes au quartier Latin, aux mouvements hippies à Berkeley en Californie et aux manifestations massives des étudiants de Tokyo contre l’occupation Américaine à Okinawa… Il y eut en 1968 une contagion contestataire mondiale. Peut-on parler de causes à effets ? C’est un autre sujet…
La contagion est assez puissante pour imposer aux hommes de toutes conditions, non seulement leurs opinions et leurs ressentis, mais aussi leurs actes. Renan compare avec justesse les premiers fondateurs du christianisme « aux ouvriers socialistes répandant leurs idées, de cabaret en cabaret ».
Croyance et intolérance
Une fois la persuasion mise en place, sous les effets conjugués de la répétition et de la contagion, les foules sont volontiers intolérantes et jalouses de leurs nouvelles croyances qui se transforment vite en certitudes.
En général, les révolutions servent à rejeter et à abandonner de vieilles croyances qu’il faut remplacer. Lorsque les peuples commencèrent à critiquer la royauté et douter de son bien-fondé, sa fin devint inéluctable. Le même phénomène emporte aujourd’hui la religion catholique et emportera demain la démocratie.
Les peuples et les individus ont besoin de croire en une idée, en un homme providentiel ou un Dieu tout-puissant. « Les croyances générales sont les supports nécessaires des civilisations ; elles impriment une orientation aux idées et seules peuvent inspirer la foi et créer le devoir ». Les peuples savent d’instinct qu’ils ont besoin de croire et la disparition des croyances constitue un indice de déclin. La décadence des peuples survient lorsqu’ils n’ont plus rien à défendre…
« Le culte fanatique de Rome fut la croyance qui rendit les Romains maitres du monde. Cette croyance morte, Rome dut périr » avance Gustave Le Bon. Aujourd’hui, quelle est la croyance pour laquelle les européens sont prêts à se battre ? Une croyance se transforme vite en certitude qui a besoin d’être défendue. « Ce n’est donc pas sans cause que les peuples ont toujours défendus leurs convictions avec intolérance », ajoute Le Bon.
C’est ainsi que le Moyen-âge éleva des buchers, que l’Église Catholique pratiqua l’inquisition, que nombre d’inventeurs moururent dans le désespoir ou sous les supplices et des millions d’hommes moururent à la guerre pour défendre des idées.
« Une conspiration abattra un tyran, mais que peut-elle sur une croyance bien établie ?». En effet, les plus grandes tyrannies s’exercent sur les âmes plus que sur les corps. Nous n’avons plus peur de Tibère, de Gengis khan ou d’Hitler mais nous agissons toujours au nom de Bouddha, de Jésus ou de Mahomet !
L’illusion démocratique
Ce qui précède nous aide à comprendre les difficultés et les faiblesses des démocraties par rapport aux régimes autoritaires. La démocratie suppose la responsabilité des citoyens qui sont par nature, et par penchant, irresponsables comme des enfants qui ont besoin d’un maitre. (Relire Chronique N° 992 « La démocratie est-elle une illusion ? »).
Les crises des régimes démocratiques surviennent en absence de leader incontesté, situation que nous vivons actuellement dans la majorité des pays occidentaux, à l’exception de la Hongrie. Les leaders faibles pratiquent la démagogie pour plaire au peuple, mais ils conduisent les pays concernés au déclin, par manque d’énergie. (Relire chronique N°1040 « La démocratie dévoyée »).
La seule ressource qui demeure aux gouvernements démocratiques pour se faire entendre et respecter, c’est la peur ! Les gouvernants n’ont jamais été si peu contestés que durant la période du Covid car ils ont su déclencher une immense peur qui s’est répandue par contagion. La leçon fut bien apprise car, désormais, les gouvernements sont à la recherche permanente de la prochaine peur. Le réchauffement climatique et la guerre en Ukraine semblent avoir actuellement la préférence des leaders, arguments qu’ils utilisent comme une arme de dissuasion… (Relire Chronique N°301 « La peur, maitresse de tout pouvoir»).
La tâche des gouvernements démocratiques devient néanmoins de plus en plus complexe à mesure de l’émiettement des sources d’informations et donc des moyens de contestation. Fini le temps d’une télévision contrôlée par l’État et de media aux ordres.
Nous avons une nouvelle foule qui est apparue, une foule bien plus vaste, dangereuse, déresponsabilisée et anonyme que l’Histoire n’a jamais connue : l’Internet et les réseaux sociaux qui sont la quintessence de la foule. L’homme civilisé et poli peut se transformer en monstre devant son écran, en ayant perdu sa capacité de raisonnement.
Nous atteignons une rupture dans notre civilisation. Le véritable danger de notre époque est de succomber au pouvoir virtuel de la foule. Les démocraties paraissant alors bien faibles face aux pouvoirs autoritaires…