1044 – LE PEUPLE ET LES ÉLITES

La coupure entre les citoyens ordinaires et les classes dirigeantes n’a jamais été aussi nette. Ce phénomène conduit à « la trahison de la démocratie » pour reprendre l’expression du sociologue américain Christopher Lasch. Pour servir ses intérêts et ses desseins, le milieu politico médiatique manipule notre cerveau…

L’origine des inégalités

Les sociétés traditionnelles étaient subdivisées en classes sociales assez imperméables, déterminées une fois pour toute par la naissance. Puis vint l’ère industrielle et l’urbanisation qui vit naitre une classe moyenne de plus en plus importante et dont le niveau de vie s’est amélioré au fil des années.

Puis vint le développement du secteur tertiaire, la quasi-suppression de la classe ouvrière, et la suprématie d’une classe moyenne largement majoritaire et relativement aisée. C’est dans ce contexte nouveau qu’est survenue la société de consommation dont j’ai mentionné les dérives dans la Chronique-Libre 1043 intitulée « Hyperconsommation ».

Tout parait donc pour le mieux dans le meilleur des mondes dans une société occidentale de plus en plus permissive, de plus en plus orientée vers la diminution du temps de travail et les loisirs, et dans laquelle tout le monde mange à sa faim. Choyés par les media et le pouvoir politique, les citoyens semblent arrivés à l’âge d’or de l’époque moderne.

Aujourd’hui, les syndicats ne font plus recettes, les grèves et les manifestations deviennent sporadiques et anecdotiques. Le peuple est devenu sage en s’embourgeoisant, fidèle en cela à la devise romaine « panem et circenses » mise en lumière par Juvénal au deuxième siècle, stigmatisant l’apathie du peuple face à la tyrannie de l’Empereur. « Du pain et des jeux » semblent suffirent au bonheur des peuples !

Les nouvelles inégalités

Néanmoins, la société de consommation, malgré ses promesses, recèle quelques désillusions lorsqu’elle se transforme en hyperconsommation. Le peuple, fasciné par l’abondance de biens et de loisirs, s’est trouvé peu à peu anesthésié et son esprit a perdu de son acuité, de sa clairvoyance et du goût de la révolte.

Non seulement le peuple endormi se fait manipuler par un marketing consumériste qui exploite toutes les failles de notre psychisme mais, de plus, il a remis son pouvoir entre les mains d’une caste qui le domine et le manipule.

C’est ainsi que s’est créée une cassure entre une petite minorité de privilégiés dominants et une masse de citoyens dociles et consentants. Le fossé est à la fois économique, éducatif et culturel, entre une classe dirigeante internationaliste, hyperdiplômée, cooptée par ses pairs, qui monopolise les postes de direction, et la masse des citoyens électeurs, hypnotisés par les discours politiques et médiatiques …

« C’est la cohésion sociale qui est mise à mal aujourd’hui par un processus presque invisible à l’œil nu », comme le dénonçait déjà, il y a quelques années, le politologue Jérôme Fourquet qui ajoutait : « Un séparatisme social qui concerne toute une partie de la frange supérieure de la société ; les occasions de contact et d’interactions entre les catégories supérieures et le reste de la population étant en effet de moins en moins nombreuses ».

De son côté, l’anthropologue Emmanuel Todd, considère que l’origine de la fracture est avant tout éducative. Une classe sociale privilégiée, qui perpétue indéfiniment ses privilèges en envoyant ses enfants dans l’enseignement privé de bien meilleur niveau afin, ensuite, d’intégrer les meilleures universités françaises ou étrangères.

Ces éduqués supérieurs, contents d’eux-mêmes, détenteurs d’un capital éducatif et culturel, plurilingues, mobiles, à l’aise dans le domaine de la communication, fonctionnent en circuit fermé, sans contact avec la plèbe qu’ils dominent et manipulent à leur guise.

Le double déni de démocratie

Tant au niveau national qu’au niveau européen, la démocratie est bafouée et devenue un mot creux, utilisé de façon emphatique par l’élite politico-médiatique pour mieux endormir le bon peuple.

Au niveau national, les récentes élections législatives qui eurent lieu en France illustrent parfaitement cette captation de la démocratie par une classe dirigeante qui n’entend pas céder le pouvoir. Le premier parti, sorti vainqueur des élections, s’est vu marginalisé par un subterfuge concocté par le Président lui-même, digne représentant de la classe dirigeante dont il entend protéger les privilèges.

Le parti gagnant s’est vu affublé des étiquettes de « populiste », de « non-républicain » et « de danger pour la démocratie », ce qui ne manque pas d’ironie ! Tant et si bien que la meute politico-médiatique a hurlé au loup, semant la terreur dans les chaumières…

Il se trouve que les électeurs de ce parti majoritaire font partie de cette plèbe si méprisée par la classe dirigeante. Ils ne seraient pas aptes à gouverner et leurs voix ne doivent donc pas être prises en compte. Ils votent pour le symbole, mais leur opinion n’est pas recevable. L’ostracisme fût jusqu’à leur refuser tout poste à responsabilité à l’Assemblée nationale. Quelle que soit notre opinion personnelle, il est indéniable que cet épisode fera date dans l’Histoire, lorsque viendra le temps de décrire la façon dont la démocratie a sombré…

Pour mieux montrer son autorité et affirmer son mépris pour l’opposition, le pouvoir en place ne renouvelle pas l’autorisation de diffuser des chaines télés qui véhiculent une analyse critique du gouvernement en place. La France n’a plus rien à envier à certaines dictatures…

La situation est tout aussi lamentable au niveau européen où la démocratie est presque totalement absente, les décisions sont prises par une Commission supranationale qui ne tient aucun compte de l’avis des citoyens des États membres et qui ne risque ni les contestations, ni les grèves ! La présidente de cette Commission de Bruxelles, madame Van der Layen, vient d’ailleurs d’être reconduite dans ses fonctions, sans tenir compte des résultats des élections européennes qui viennent d’avoir lieu…

En outre, Les dirigeants de la Banque Centrale Européenne ne rendent pas compte de la politique monétaire qu’ils conduisent. La cour de justice de l’Union Européenne, institution hors sol, ne risque pas la sanction des citoyens, et prend des décisions de dérégulation économique à la chaine, sans contrôle des parlements, et sans tenir compte des réalités économiques et de la féroce concurrence Asiatique.

L’ensemble de ces dénis de démocratie sont devenus chroniques et ont fini par être accepté par les citoyens résignés ou indifférents. Ils permettent surtout de perpétuer à l’infini les privilèges de la classe dirigeante qui a fait sécession et qui prétend être la mieux placée pour savoir et décider ce qui est bon pour le peuple.

« Les élites ont perdu la capacité de partager les passions et les émotions de leur communauté », écrivait le politologue Ivan Krastev qui ajoutait : « Les élites aristocratiques traditionnelles avaient des devoirs et des responsabilités, et leur éducation les préparait à se montrer à la hauteur. En comparaison, les nouvelles élites sont formées pour gouverner mais sont tout sauf prêtes au sacrifice ».

L’auto-asservissement

Dans l’ensemble, les citoyens ordinaires ne sont pas conscients de ce qui se trame au-dessus de leur tête et à quel point ils sont le jouet du pouvoir politico-médiatique qui les tient en dépendance.

Nous savons, depuis longtemps, que notre psychisme est orienté et influencé par les officines de marketing, férues des techniques nouvelles de manipulation psychique. Nos goûts, nos décisions d’achat, nos opinions politiques et nos croyances sont l’objet de cette « persuasion clandestine ».

Mais ce qui est nouveau, c’est la distorsion de la démocratie par la captation réalisée par l’élite qui accapare les pouvoirs à son avantage, pendant que les citoyens se divertissent avec le sport, les jeux vidéo ou les réseaux sociaux.

Le philosophe Éric Sadin insiste sur « la volonté de l’industrie du numérique d’être continuellement à nos côtés afin d’infléchir nos gestes en énonçant ce qui est supposé nous convenir ». L’émergence de l’intelligence artificielle constitue une sorte de piratage du cerveau, de brain hacking, qui oriente nos choix à notre insu, y compris nos choix politiques.  Ceux qui affirment détenir la vérité sont en vérité ceux qui détiennent la maîtrise.  Notre liberté est donc illusoire…

Ce séparatisme élitaire s’accentue d’année en année en Occident et ailleurs, au point que l’on peut douter de la réalité de la démocratie, devenue une sorte de dictature molle. Les citoyens, repliés sur eux-mêmes dans un individualisme généralisé, sont soumis à une « servitude volontaire », dénoncée déjà par le jeune de la Boétie, du temps du pouvoir monarchique.

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