1139 – LE TEMPS EST LE JUGE

Souvent, le temps lamine les certitudes les plus fortes, les convictions les plus profondes qui se dissolvent avec les années qui passent. Les idéologies, les modes, les illusions et les rêves disparaissent avec le temps qui passe et qui lamine tout. Parfois, une idée reste et prend de l’ampleur, elle se popularise et s’enfle. Le temps sera le juge de nos paroles et de nos actes…

Il est étrange de constater que les idées politiques, les mœurs, les façons de penser et de voir le monde, se transforment radicalement au fil des générations. En quoi, la vie d’aujourd’hui en Occident ressemble-t-elle à celle de nos parents ou de nos grands parents ? Tout le système de valeur a été bouleversé, sans que l’on sache encore si c’est pour le mieux ou pour le pire…

Mais, à la fin, qu’est-ce qui reste ? Tout est-il éphémère comme la vie ? Où sont nos certitudes ? Si tout est mouvant, à quoi se raccrocher, à qui faire confiance, quelles règles suivre ? Faut-il suivre le courant sans savoir où il nous mène ? Si tout est fluctuant, les règles et les lois d’aujourd’hui ne valent pas plus que celles d’hier…

Nos idoles d’aujourd’hui ne sont pas celles d’hier, ce qui était jadis condamnable est aujourd’hui promu comme un droit, les lois sont à géométrie variable, les structures qui autrefois nous soutenaient se sont effondrées, la morale qu’on m’a enseignée est obsolète.

Il y a deux mille cinq cents ans, un penseur Grec écrivit : « Vos lois doivent être anciennes, mais votre nourriture fraiche ». Ce qui veut dire que les préceptes religieux millénaires ont plus de chance de perdurer que les dernières lois à la mode votées par le parlement. Même les publications scientifiques qui paraissent sérieuses se contredisent les unes les autres. Une idée, une découverte ou une loi doivent subir l’épreuve du temps et, comme le bon vin, elles se bonifient en vieillissant.

Qui juge de la pertinence de nos paroles et de nos actes ? Quel expert ou quel censeur est habilité à séparer le bon grain de l’ivraie ? Nous le savons tous, la loi des hommes varie avec les lieux et les époques. A qui se fier pour diriger notre vie de façon durable, c’est-à-dire qui ne sera pas périmée ou condamnée par la génération suivante ? « Mon seul véritable juge, c’est le temps » écrit Nassim Taleb dans un de ses livres. « Plus une idée a perduré sans être falsifiée, plus son espérance de vie future sera importante ». (1)

Finalement, sur le temps long, qu’est-ce qui a fait ses preuves ? Les mathématiques, la philosophie grecque, les dix commandements qui furent le fondement des religions monothéistes, des vertus universelles comme le courage, le sens du bon et du beau, l’argent et la réussite matérielle, le goût de l’aventure et de la découverte, la famille et le désir d’enfant, le besoin de rêve, de spiritualité et de merveilleux, le besoin de dieux et de religions, le goût du pouvoir ? …

La famille éternelle

La famille a porté l’humanité depuis la nuit des temps, c’est elle qui relie le passé et l’avenir. Elle fut toujours un lieu de repos, de chaleur, d’affection et de réconfort dans les moments difficiles. La famille est une valeur fondamentale dans le temps long, malgré les vicissitudes. On peut se fâcher en famille, mais on se réconcilie dès que survient une épreuve et on sert les rangs.

Cette famille éternelle est aujourd’hui contestée et fragilisée de diverses manières, sources de vulnérabilité pour la société et pour les individus. Elle est fragilisée par la perte progressive du désir d’enfant dans les sociétés économiquement développées. Il s’agit d’une rupture anthropologique, une rupture dans la filiation, une rupture du lien passé-avenir.

La banalisation de l’homosexualité, qui caractérise les sociétés dites avancées, constitue un facteur aggravant de cette rupture. Il s’agit d’une relation stérile par nature, un cul-de-sac générationnel qui provoque une rupture dans la transmission.

Par ailleurs, de nombreuses familles sont éclatées, d’une part, avec la dissolution du lien qui unit certains parents et, d’autre part, avec l’éparpillement géographique des membres de la famille sous l’effet de la mondialisation.

Pour toutes ces raisons, l’institution du mariage, pivot de la famille, perd de sa force et de son utilité. La famille est fragilisée et, par-conséquent, les individus sont plus vulnérables aux aléas de la vie. Ils sont moins protégés par la structure familiale et souvent leur vie s’en trouve profondément perturbée.

Les religions millénaires

Les religions remontent à la nuit des temps. Le christianisme qui a deux mille ans n’est qu’une forme plus moderne du judaïsme plurimillénaire. L’Hindouisme a plus de trois mille ans. Le Bouddhisme et le Confucianisme ont 2500 ans, le shintoïsme et l’islam remontent à environ 1500 ans en arrière !

Quelle institution humaine, mise à part le mariage et la famille, a mieux résisté à l’épreuve du temps ? Le besoin de religion semble consubstantiel de la nature humaine. J’ai souvent écrit que notre besoin de transcendance est sans doute une nécessité vitale, pour faire contre-poids à la conscience. En effet, la vie devient absurde si elle n’est que rationnelle et matérielle, sans autre dimension. Le développement de l’intelligence et de la conscience amenait une lucidité insupportable qu’il fallait atténuer d’une façon ou d’une autre.

Nos sociétés athées, et sans transcendance, ne savent pas le danger qu’elles courent ! L’Europe, en particulier, qui tente de chasser le religieux par tous les moyens, est particulièrement fragile. Car, pour atténuer la vision lucide d’une vie absurde, il faut désormais recourir à l’alcool et à la drogue. La consommation exponentielle de divers drogues constitue le signe majeur d’une société en voie de délitement.

Le paradis est peut-être une illusion, Dieu est peut-être le fruit de notre imagination, c’est à chacun d’en décider, mais ce qui est certain, c’est que le recours aux paradis artificiels constitue la solution la plus destructrice. Voltaire avait peut-être raison de comparer la religion à « l’opium du peuple », mais si cet opium là nous aide à vivre, sans nous détruire, pourquoi s’en passer ?

La patrie chérie

On peut assimiler la patrie à une grande famille, qui nous protège et dont nous sommes fiers. Une famille exigeante et souvent tyrannique pour laquelle il faut accepter de mourir. Mais une famille qui nous protège aussi des vicissitudes et qui organise la vie en société, sans laquelle nous ne pourrions survivre.

Très tôt dans l’histoire, l’humanité s’est construite autour de clans qui protégeaient les individus, au point que certains s’identifiaient au clan et plus tard à la nation, de façon excessive. Ainsi est né le nationalisme qui était un amour démesuré de la nation, considérée comme une nation supérieure et dominatrice. Ce nationalisme exacerbé et pathologique a conduit naturellement à la haine des autres nations. Nous connaissons la suite qui s’est répétée plusieurs fois au cours de l’Histoire.

Ce nationalisme fou, qui a conduit les peuples vers l’abime, nous a fait haïr toute forme de nationalisme, même le plus pacifique. Dans ces conditions nous devenons symboliquement des apatrides, nous rejetons la notion de nation ainsi que la culture qui s’y rattachait, nous devenons des citoyens du monde, sans protection et sans appartenance.

C’est ainsi que le nationalisme a mauvaise presse. Défendre sa patrie et s’y identifier est devenu suspect. Désormais, on peut défendre des idées mais il devient inconvenant d’aimer et de défendre son pays. A la place, on nous propose la mondialisation, l’humanité entière, mais de façon abstraite, désincarnée. Aimer son pays, son terroir, sa culture, son histoire et son drapeau, est devenu inconvenant.

Au contraire, il faudrait non seulement renier sa culture mais battre sa coulpe pour les erreurs qu’auraient pu commettre nos ancêtres. Notre fierté de jadis s’est transformée en contrition et en pardon. Il faut baisser les yeux, incliner la tête et raser les murs. Tel est l’état de la situation d’une Europe qui fut la maitresse du monde et qui, maintenant, renie son passé. Cette Europe-là n’a pas d’avenir. Non seulement elle ne nous protège pas, mais elle nous fragilise…

La science, le progrès, l’argent

Nos valeurs fondatrices, la famille, la patrie et la religion sont démodées et ringardes. L’homme moderne est un homme nu, sans attache, sans valeurs, sans éthique, sans famille, athée et apatride, citoyen du monde …

L’homme moderne croit en la matière, mesurable et palpable, éloignée des notions floues et abstraites. Désormais le quantitatif prime sur le qualitatif. Toutes les valeurs qui ne se mesurent pas, sont des fausses valeurs, impondérables et donc sans utilité. L’amour de la famille, de la patrie ou de son Dieu, est une notion trop ésotérique pour être retenue par une modernité dominée par la technique et l’efficacité.

L’humanité moderne a tout misé sur la science et la technique. C’est la valeur ultime qui nous sauvera tous et nous conduira à l’éternité. La science sauvera le monde et lavera l’humanité de ses erreurs passées et de ses péchés ! Avec l’émergence de l’Intelligence Artificielle, la technique est la nouvelle valeur pour laquelle nous avons mis toute notre espérance.

L’IA est le nouveau dieu tout-puissant qui nous dicte notre conduite. Désormais, nous interrogeons et nous confions nos secrets intimes à Claude ou à ChatGPT, comme jadis à un confesseur ou un confident. L’IA est la nouvelle valeur suprême qui gouverne nos vies. Nous ne prenons plus de décision sans la consulter. Dans les domaines juridiques, philosophiques, techniques, économique et sanitaire, l’IA surpasse déjà les meilleurs experts.

Face à ces performances, nous attribuons à L’IA des pouvoirs quasi surnaturels et magiques. Sa parole devient aussi forte que celle de Dieu et nous lui obéissons aveuglément comme autrefois aux directives religieuses… L’IA devient une valeur transcendantale dominant une humanité qui devra lui obéir. On nous annonce pour bientôt une super-Intelligence Artificielle qui va totalement bouleverser la place de l’humain sur la planète…

Interrogé sur ce sujet, voici la réponse de Claude : « Si la superintelligence artificielle est bien le défi existentiel de notre temps, alors il revient à chaque génération — scientifiques, responsables politiques, philosophes, théologiens, citoyens — de prendre la mesure de cet enjeu et d’agir en conséquence, avant que la fenêtre pour le faire ne se referme. »

L’IA sera-t-elle la révolution qui sauvera le monde déboussolé ? Sera-t-elle la nouvelle valeur à laquelle nous fier ou le plus grand des dangers pour l’humanité ? Sauvera-t-elle l’humanité de son désarroi ou, au contraire, prendra-t-elle son contrôle pour l’asservir ? Les avis sont partagés et il est donc trop tôt pour le dire. Seul le temps nous apportera la réponse… (Relire la Chronique-Libre N° 1137, entièrement rédigée par l’IA et intitulée :« La Superintelligence artificielle : Périls existentiels, alerte scientifique et réponse morale ».

Nous vivons un temps de grande incertitude et donc de grande angoisse. Nos valeurs traditionnelles, sur lesquelles nous étions appuyés, s’effondrent progressivement pour laisser place à un grand vide existentiel. Le progrès scientifique, l’amélioration constante de notre confort et l’émergence récente de l’Intelligence Artificielle, représentent un soutien dans notre désarroi, une nouvelle valeur presque transcendantale. A tort ou à raison, nous sommes prêts à nous soumettre, cœurs et âmes, à cette nouvelle valeur suprême, comme à une nouvelle religion. Laissons le temps en décider…

(1) – Nassim Nicholas Taleb : « Jouer sa peau : asymétries cachées dans la vie quotidienne » – éditions Les Belles Lettres

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