1125 – QU’EST-CE QUE LA NORMALITÉ ?

On considère comme normal ce qui est conforme aux normes en vigueur. Mais les normes évoluent avec le temps et sont à géométrie variable. L’erreur courante, commise par de nombreux commentateurs, est de juger le passé avec les normes d’aujourd’hui… La normalité dépend finalement du système de valeur de chacun et de chaque époque. Est-ce raisonnable d’être conforme à la normalité ?

Chaque civilisation possède son système de valeur, parfois gravé dans le marbre ou dans des lois que l’on croit immuables. Il suffit d’avoir vécu un peu pour observer la dérive progressive des points de vue, des mœurs et des lois. En l’espace d’une vie, j’ai pu constater un renversement total du système de valeur occidental, qui défend aujourd’hui ce qu’il condamnait fermement hier !

C’est ainsi que je suis devenu « relativiste », c’est-à-dire que j’ai pris conscience que rien n’est immuable, comme le temps qu’il fait. Tout jugement est subjectif et incertain, perméable à l’air du temps, aux modes passagères et aux idéologies changeantes. Ce recul permet la lucidité sur une humanité lunatique, au risque de paraitre cynique.

Mais, ce qui me parait le plus étrange, c’est la difficulté que rencontrent beaucoup d’individus pour imaginer que le monde puisse être autrement qu’il n’est dans le présent. Ils jugent avec une extrême sévérité les modes et les présupposés du passé, en oubliant que leur vérité d’aujourd’hui sera tout aussi éphémère.

Nombreux sont ceux qui aiment être conformes aux normes, qui suivent les modes et les idéologies sans critique et sans le recul nécessaire. On le constate aussi bien dans la mode vestimentaire que dans les idées politiques ou les comportements sociétaux. Cela semble plus facile de suivre aveuglément l’idéologie dominante, celle qui s’impose à travers les media qui dictent aussi bien nos comportements que notre façon de penser.

La mode

La mode vestimentaire, naturellement, est l’archétype de cette normalité mouvante. Il suffit de jeter un œil sur les accoutrements des générations qui nous ont précédés pour mesurer la distance qui nous sépare du passé. Certaines modes nous paraissent ridicules, laides, encombrantes, compliquées ou stupides.

Jadis, les modes variaient avec les générations mais, avec l’accélération des moyens de communications et leur universalité, elles suivent le mouvement au point de donner le vertige. La valse des modes vestimentaires en atteste ! Ce printemps, il a fallu moins d’un mois pour que l’immense majorité des jeunes filles échangent leurs jeans moulants pour des pantalons flottants et informes…

De son côté, notre habitat n’est plus le même et l’agencement des pièces est bouleversé par rapport à ce qu’il était, il y a seulement quelques dizaines d’années. Dans ma jeunesse, le mobilier ancien valait fort cher et constituait le nec plus ultra d’un intérieur bourgeois chic. Aujourd’hui, non seulement les meubles anciens ne valent plus rien et finissent dans les déchetteries, mais ce type d’ameublement devient ringard. Désormais, la norme est celle édictée par la multinationale Ikéa, et dont rêvent tous les jeunes et moins jeunes couples.

Des mœurs versatiles

Il est plus facile de s’adapter aux changements de mode qu’aux modifications des mœurs. Les premières ne concernent que la superficie de nos vies, tandis que les secondes heurtent notre système de valeur dans ce qu’il a de plus intime et de plus profond. Il est plus facile d’enlever sa cravate que d’abandonner des convictions ancrées en nous depuis des lustres.

J’ai connu l’époque dans laquelle l’homosexualité était cachée et regardée avec réprobation, elle est devenue une revendication fondamentale et une fierté assumée. Les couples hétérosexuels non-mariés étaient montrés du doigt et rejetés par la société. Désormais les homosexuels réclament le mariage et les hétéros s’en éloignent !

L’attitude avec l’avortement est encore plus radicale, puisqu’en une génération nous sommes passés d’un crime punissable à un droit inaliénable et remboursé par la sécurité sociale. Le rapport à la vie et à la mort se modifie devant nos yeux. Le droit à la vie qui fut le fondement sacré de notre civilisation est ébranlé par la banalisation de l’avortement d’une part, et par la pratique de plus en plus fréquente de l’euthanasie.

Il n’est pas nécessaire d’avoir un grand esprit de prospective pour voir venir, assez prochainement, la pratique courante de l’euthanasie obligatoire à partir d’un certain âge, d’un certain degré de dépendance ou de certains types de malformation à la naissance. Nos sociétés vieillissantes, avec une démographie anémique, seront incapables de prendre en charge la masse des personnes âgées…

Le droit à la vie sera encadré et normé, balisé de la naissance à la mort, de la même façon que la vaccination ou l’école obligatoire. Le droit à la vie, jeunes ou vieux, sera attribué à ceux qui seront jugés aptes suivant des normes qui, au fil des ans, deviendront de plus en plus sévères. La décision sera sans doute déléguée à un système régi par l’intelligence artificielle… Les normes d’aujourd’hui ne seront pas celles de demain : Les media nous dicteront nos comportements !

Les idéologies

Chaque époque véhicule ses idéologies et ses propres systèmes de valeur. L’époque récente a connu l’apogée de la démocratie, des libertés individuelles, du développement de la personnalité, de l’ouverture au monde, du libéralisme économique et social. En bref, les droits de l’individu prime sur les droits de la société dans son ensemble.

Ce système libertaire apparait de plus en plus fréquemment comme trop laxiste, trop peu structuré, sans contraintes fortes, avec beaucoup de droits et peu d’obligations. La société semble de moins en moins structurée et de plus en plus fragile, sans frontière, ouverte à tous les vents pour les biens et les personnes.

Il est probable que nous arrivions au bout de cette période d’ouverture et de laxisme généralisé, sauf si nos sociétés contemporaines perdent l’instinct de survie et soient résolues à disparaitre. L’Histoire est faite de cycles d’expansion et de rétraction, comme une respiration nécessaire et utile.

Nous sommes à un tournant de l’Histoire et il nous appartient de décider si nous voulons nous adapter pour survivre et modifier nos institutions et notre système de valeur, ou bien si nous acceptons de décliner et de disparaitre. Les normes d’aujourd’hui, que nous croyons immuables, sont appelées à être remplacées par de nouvelles… Ainsi va la vie !

Le sens de l’Histoire

C’est une affaire entendue, le monde bouge, les idéologies varient, les valeurs se transforment et nos croyances les plus ancrées sont appelées à s’évaporer. Mais ces changements, que nous qualifions volontiers de progrès, sont-ils de réels progrès ? Les nouvelles normes sont-elles meilleures ou plus efficaces ?

Actuellement elles ont tendance à privilégier l’individu, à flatter son ego et son individualisme, mais souvent au détriment du groupe. Ce progrès est donc relatif et subjectif, avec recul cela peut aussi être considéré comme une régression. Demain, les « progrès » d’aujourd’hui seront jugés avec sévérité par les générations futures.

Aujourd’hui, certains esprits simples s’engouffrent, avec enthousiasme, dans le wokisme et la cancel culture, en pensant monter dans le train du progrès et de la modernité. Il ne s’agit, en fait, que d’une tocade et d’une philosophie mortifère, qui peut conduire à un déclin irréversible ou disparaitre aussi vite qu’elle est apparue.

En fin de compte, les normes sociétales sont généralement d’autant plus tyranniques qu’elles sont éphémères. Seules les religions ont réussi à perdurer et à imposer leurs normes au cours des siècles, avec l’assentiment des fidèles… Quel est leur secret ? Les normes célestes, prétendues dictées d’en haut, semblent plus durables que les normes terrestres soumises aux influences humaines !

 

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