Les media, certains politiciens et les élites dénomment avec mépris « les populistes », une catégorie importante de la population, aussi respectable que les autres citoyens, mais dont le défaut principal serait de n’avoir pas fréquenter les universités prestigieuses, de n’être pas bardés de diplômes et d’être les laissés pour compte de la mondialisation.
Le thème de cette chronique m’a été inspirée par la lecture du livre du philosophe américain Michael Sandel : « La tyrannie du mérite ». L’auteur décrit cette nouvelle aristocratie du mérite qui dirige désormais le destin des démocraties occidentales.
Les deux aristocraties
L’aristocratie traditionnelle était un acquis de naissance, indépendant du mérite. Elle constituait une classe sociale non seulement à part, mais aussi supposée supérieure par la filiation noble et par l’éducation raffinée porteuse de valeurs élevées. Les nobles ne se mélangeaient pas au peuple mais ils étaient sensés le protéger et lui enseigner les bonnes manières.
Tant que cette aristocratie remplissait son rôle social et restait au contact du peuple dans un respect mutuel, elle était acceptée et souvent même admirée, parfois un peu jalousée, mais sans conséquence pour l’équilibre et la cohérence de la société. Seul le hasard de la naissance présidait au destin des aristocrates, indépendamment de leurs mérites individuels, comme l’on nait grand ou petit, blond ou brun !… Il n’y avait donc pas de place pour la jalousie aussi longtemps que les aristocrates agissaient avec dignité et noblesse…
Depuis le XIXème siècle, avec l’émergence de la science et de la technique, s’est développée une bourgeoisie ingénieuse, cultivée et diplômée qui a su s’enrichir et qui constitue désormais une sorte d’aristocratie du mérite. Grâce au développement vertigineux de la technique, ce phénomène s’est considérablement amplifié au cours du XXème siècle. Avec les nouvelles technologies digitales, et l’émergence de l’Intelligence Artificielle, cette bourgeoisie industrieuse, méritante et riche, a pris conscience de son importance et s’est transformée en une nouvelle aristocratie du mérite, progressivement coupée des attentes et des besoins du reste de la population qui s’est sentie méprisée.
La méritocratie
Le diplôme s’est désormais substitué au titre de noblesse avec une différence fondamentale : le diplôme est de l’ordre du mérite et le titre de noblesse de l’ordre du hasard ! La nouvelle aristocratie pense qu’elle doit son rang à son seul mérite, à son travail, à son ambition, à ses talents.
Elle oublie souvent que les talents sont de l’ordre du hasard et que les études qu’elle peut entreprendre dépendent beaucoup du milieu familial d’origine. Malgré tous les efforts pour démocratiser l’enseignement, ce sont toujours les milieux aisés qui décrochent les diplômes les plus prestigieux.
Les super-diplômés ont certes du mérite, mais ils doivent leur succès à bien d’autres paramètres, à commencer par le niveau social, l’éducation et le niveau de revenus. L’atmosphère familiale est prépondérante ainsi que l’investissement psychologique des parents. C’est ainsi que, d’une certaine manière, les diplômes se transmettent de génération en génération, pour donner naissance à cette aristocratie du mérite.
La tyrannie du mérite
Il ne semble pas exagéré de dire que la nouvelle aristocratie du mérite abuse de son rang de façon similaire aux abus de l’aristocratie de naissance avant la Révolution française. Certaines universités et certains diplômes jouissent d’un tel prestige qu’ils confèrent aux bénéficiaires un prestige et un ascendant sur le reste de la population.
Non seulement ils héritent des postes de direction et des meilleurs salaires mais ils constituent une classe à part, hors-sol, comme propulsée dans des sphères supérieures, hors d’atteinte des critiques. Cette aristocratie du mérite dirige les sociétés et l’État à leur guise, sans avoir à rendre de compte. Elle peuple la haute administration et la direction des grands groupes, détachée des contraintes démocratiques.
Cette tyrannie du mérite a envahi les Etats-Unis et l’Europe, où le peuple n’est plus consulté, comme s’il n’était pas capable d’avoir un avis raisonnable, dans un monde devenu trop complexe pour ses capacités de compréhension. Les parlements ont un rôle subsidiaire et constituent plus des lieux où se perpétue le folklore national, associé de diatribes creuses et inutiles qui n’intéressent plus personne : les vraies décisions se prennent ailleurs !
« Les précurseurs de la méritocratie ne croyaient pas que les individus les plus talentueux étaient plus méritants que les autres. Ils ne pensaient pas que la sélection par l’éducation génèrerait les sentiments de supériorité sociale ou de prestige qui caractérisaient l’ancien système de privilèges héréditaires », comme le remarque Michael Sandel.
Néanmoins, au fil des années, le pouvoir a perdu le contact avec le reste de la population qui se sent, à juste titre, incompris, mal représenté et méprisé. Ce ressentiment profond a donné naissance à ce qui est communément dénommé « le populisme », nouveau tiers-état qui est parfois animé d’un sentiment de révolte. Les nouveaux aristocrates devraient prendre conscience qu’ils sont ultra minoritaires et qu’ils pourraient subir un nouveau 1789 !…
La machine méritocratique
Mais cette nouvelle aristocratie du mérite est aussi soumise à de dures contraintes. Vouloir faire partie de l’élite demande souvent des sacrifices personnels lourds à supporter. Comme son nom l’indique, la méritocratie se mérite ! « L’éducation est de plus en plus efficace, elle hisse les plus capables au sommet, mais le processus de tri devient de plus en plus rude pour tout le monde », fait remarquer John Gardner, ancien ministre américain de la santé et de l’éducation, témoin de cette impitoyable chasse aux talents. Et il défendait encore l’idée que « la réussite ne devait pas être confondue avec la valeur » (2).
Puis, la machine s’est emballée : Le passage au système d’admission méritocratique a augmenté le prestige des meilleures universités les plus sélectives, vers lesquelles se sont tournés les étudiants des familles aisées. Les établissements sélectifs sont devenus irrésistiblement attrayants parce qu’ils se situent au sommet de la hiérarchie émergente du mérite et sont pris d’assaut par les étudiants aux parents ambitieux. Ainsi « La gloire associée à la fréquentation d’un lieu hautement sélectif ouvre, après le diplôme, la voie des opportunités professionnelles » (1).
Mais cette redistribution, dans laquelle les vainqueurs raflent toute la mise, est extrêmement exigeante. La nouvelle élite méritocratique doit conquérir sa place, péniblement et laborieusement. Et ceux qui sont engagés dans cette lutte hyper-compétitive pour l’admission ne peuvent pas voir dans leur succès autre chose que le résultat d’efforts et de réussite individuels. Ils pensent qu’ils y sont arrivés seuls et ont mérité leur succès.
En contrepartie, pour les étudiants le prix à payer est lourd : « Ils transforment leurs années d’études en période de stress, d’angoisse et de manque de sommeil. Ils sont contraints aux cours de spécialisation, aux tutorats » … etc. Par ailleurs, le succès des enfants est devenu le succès des parents, ce qui a donné naissance à cette génération de « parents hélicoptères » avec une nouvelle « anxiété parentale », affliction largement répandue !
Les enfants sont cependant ceux qui paient le plus lourd tribut à la machine méritocratique. Une psychologue californienne note que les adolescents qui réussissent bien sont, en vérité, fort malheureux, déconnectés, et manquent d’indépendance : « Grattez la surface et vous verrez que beaucoup d’entre eux sont déprimés, angoissés et en colère ». Elle fustige « l’épidémie de maladie mentale au sein de la jeunesse privilégiée » (3).
De façon paradoxale, les adolescents issus des bonnes familles éduquées américaines constituent un nouveau « groupe à risque » ! Ces étudiants sont 2,5 fois plus nombreux à rencontrer des problèmes d’abus ou de dépendances aux drogues… Le message qu’ils reçoivent dès leur plus jeune âge est le suivant : « il n’y a qu’une voie vers le bonheur ultime- gagner de l’argent- et la voie est tracée par la fréquentation d’une université prestigieuse ».
Le fardeau psychologique de la pression méritocratique se traduit par des chiffres alarmants : aux USA, « un étudiant sur cinq déclare avoir eu des pensées suicidaires dans l’année écoulée et un sur quatre a été diagnostiqué ou traité pour des désordres mentaux… les étudiants meurent aujourd’hui plus de suicide que d’homicide » (1).
Par ailleurs, le perfectionnisme est la maladie emblématique de la méritocratie. « La jeune génération d’étudiants est devenue vulnérable face à l’injonction de réussir, aux jugements des parents, des professeurs, des commissions d’admission et, in fine, de leurs propres jugements » (1).
Et pour terminer, voici un constat accablant : la situation est devenue si grave que des responsables des admissions à Harvard ont dit craindre que, après avoir passé des années à se soumettre aux chicanes déplaisantes de la performance, les jeunes deviennent des « survivants ahuris d’un camp d’entrainement permanent » … Tout est dit !
(1) – Michael Sandel, « La Tyrannie du mérite », Albin Michel, 2021
(2) – J. Gardner « Excellence : can we be equal and excellent too ? » Harper & Brother 1961
(3) – Madeline Levine, « The price of privilege : how parental pressure and material advantage are creating a generation of disconnected and unhappy kids », Harper Collins.