Savoir se salir les mains

Posted on novembre 15, 2010 par

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Nous avons la chance de posséder une maison en Provence, dans le Nord Vaucluse, et je ne vais pas ici me plaindre. Seulement je m’interroge devant certaines énigmes spécifiquement françaises.

Les français se plaignent d’un taux élevé de chômage et je les comprends. Or il se trouve que nous avons un jardin et que nous avons besoin d’une aide régulière pour l’entretenir à raison d’une demi journée par semaine. Nous n’avons trouvé personne dans le village mais on nous a indiqué un jardinier à 15 kilomètres de là et qui a bien voulu nous « donner » quelques heures de façon parcimonieuse parce qu’il est débordé. Il a fallu presque que je le prie à genoux pour qu’il veuille bien accomplir sa mission avec régularité. C’est un homme travailleur et courageux qui ne rechigne pas à la tâche, mais, comme il dit : « les journées n’ont que 24 heures ». De guerre lasse, je me suis proposé pour faire office d’aide jardinier !…

Nous avons également dû faire quelques travaux d’aménagement avec la construction d’un garage. Nous nous félicitons en outre d’avoir trouvé des artisans excellents. Cependant une caractéristique les concerne tous : ils croulent sous le travail ! Le maçon était stressé car dans la région il ne trouvait pas de personnel pour l’aider. Il finit par s’adresser à une officine spécialisée qui a fait venir de jeunes polonais qui se sont révélés très compétents. De son coté l’électricien garde toujours le sourire mais il passe son temps à courir d’un chantier à l’autre afin d’essayer de contenter chacun et réussit fort bien à mécontenter tout le monde. Je lui ai suggéré d’engager du personnel pour l’aider. Il m’a regardé d’un air étonné et m’a dit : « Si vous en trouvez un, vous me l’amenez ! » : Le ferronnier ne sait plus où donner de la tête et est celui qui  fut le plus en retard sur son travail. Mais me dit-il : « Qui veut aujourd’hui travailler le fer ? ». Que dire encore du carreleur qui nous a prévenu au mois de septembre qu’il ne pourrait intervenir avant l’année prochaine ? Je pourrais aussi vous parler du peintre qui refuse du travail et du plâtrier qui refuse d’embaucher à cause de la charge administrative. L’autre plainte récurrente consiste à dire : « Si j’embauche et que le travail vient à manquer, je ne peux plus licencier, cela me coûte une fortune et l’on me traîne au Prud’homme. »

Tel est donc mon témoignage et mon étonnement qui tranche singulièrement à ce que l’on entend partout dans les media : « Il n’y a plus de travail en France ». En tout cas, cela illustre à quel point le travail manuel est dévalorisé. Les jeunes ne veulent plus se salir les mains et préfèrent les atmosphères douillettes des bureaux surchauffés. Et pourtant on peut admirer la somme d’intelligence et de savoir-faire qu’il faut à l’artisan. On peut admirer son goût du travail bien fait et sa fierté quand il maîtrise son art. Ces temps derniers, j’ai admiré le geste du plâtrier quand il lissait son mur ; j’ai admiré le talent et la précision du maçon pour exécuter le plan de l’architecte sans oublier le moindre détail, le passage d’un fil, l’emplacement d’une colonne ou la hauteur d’un seuil de porte. J’ai admiré l’art du ferronnier pour réaliser une tonnelle élégante. J’ai admiré le regard du peintre lorsqu’il traçait une limite bien droite entre deux couleurs.

Perovskia

J’ai admiré le jardinier lorsqu’il faisait ses plantations d’automne et décrivait un à un les soins qu’il faut prodiguer au Perovskia, au Lobelia ou au Caryoptéris …Et pardessus tout, ce que j’ai le plus admiré chez tous, c’est l’amour du travail bien fait et le goût du beau.

Dites aux jeunes autour de vous que leurs mains sont nobles, leurs mains sont intelligentes, leurs mains sont créatrices. Les mains sont des outils qui prolongent le cerveau et ne sont pas faites pour être mises dans les poches. Dites leurs que l’on peut tirer une fierté de savoir se salir les mains et qu’il y a encore du travail pour ceux qui aiment se retrousser les manches. Il est dommage que les hommes politiques ne savent faire que des discours, que l’administration ne sait pondre que des règlements et que l’éducation nationale ne sait former que des fonctionnaires.

Mais qui va redonner aux jeunes l’usage de leurs mains ?

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Posted in: Economie, Education