72 – Homo economicus occidentalis

Posted on janvier 9, 2011 par

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Toutes affaires cessantes, je vous recommande de relire le deuxième tome de « La démocratie en Amérique » d’Alexis de Tocqueville. C’est un régal parce que personne n’eut tant de clairvoyance pour décrire l’homme moderne des sociétés démocratiques, que ce lumineux prophète, il y a 180 ans ! Disons que cet homme moderne peut être défini par trois critères essentiels :

1- Le goût immodéré de la consommation comme on peut le voir dans les innombrables galeries marchandes, cathédrales modernes à la gloire des nouvelles idoles. Les statuts des saints y sont remplacés par les logos lumineux des marques commerciales planétaires. La frénésie consommatrice atteint son apogée à l’époque des soldes, moments d’hystérie collective où chacun, sous le prétexte de faire de bonnes affaires, se précipite en foule pour acheter des biens dont il n’a pas besoin avec de l’argent qu’il n’a pas. Posséder un vêtement « de marque », avec si possible le logo bien en évidence, confère à celui qui le porte un supplément de puissance. Ainsi nous courons sans cesse pour devenir riches afin de pouvoir consommer. Il n’y pas beaucoup de temps pour le reste. « Celui qui a renfermé son cœur dans la seule recherche des biens de ce monde est toujours pressé, car il n’a qu’un temps limité pour les trouver, s’en emparer et en jouir » remarque de Tocqueville qui ajoute : « dans la confusion de toutes les classes, chacun espère paraître ce qu’il n’est pas et se livre à de grands efforts pour y parvenir ».

Santa Monica

2-     La recherche de bien être, de bonheur individuel, de jouissances et de plaisirs. Du pain et des jeux ont été, de tous temps,  les deux ingrédients essentiels pour satisfaire le peuple. « Le goût du bien-être forme comme le trait saillant et indélébile des âges démocratiques ». Dès lors que, d’une manière générale, l’occidental moderne est nourri à profusion et même bien au-delà, il demande des jeux pour occuper ses loisirs, de l’entertainment comme disent les américains qui, avant les autres, ont su saisir cet immense marché : Hollywood, les parcs d’attraction, les jeux télévisés, les émissions récréatives qui fleurissent à foison, les consoles vidéos, etc. La recherche effrénée du bonheur passe nécessairement par l’amusement, du moins on le croit. « Faire la fête », c’est l’alpha et l’oméga de la majorité de nos concitoyens, dés lors qu’ils ont un peu de temps libre, après le shoping. Nous sommes désormais tous égaux dans l’amusement comme l’avait prévu notre prophète : « Ce que je reproche à l’égalité, ce n’est pas d’entraîner les hommes à la poursuite des jouissances défendues ; c’est de les absorber entièrement dans la recherche des jouissances permises ». Cette jouissance tout azimut fait l’affaire de ceux qui nous gouvernent, car elle nous rend plus dociles. Dominés par ce « Monstre doux » nous perdons peu à peu nos libertés individuelles, grignotées progressivement au nom de notre confort, de notre santé, de notre sécurité, de notre bien-être. Admirons la clairvoyance d’Alexis de Tocqueville lorsqu’il écrit encore : « Ce pouvoir aime que les citoyens se réjouissent, pourvu qu’ils ne songent qu’à se réjouir ». Réjouissons-nous et taisons-nous !

3-     « Dans les sociétés démocratiques, chaque citoyen est habituellement occupé à contempler un très petit objet qui est lui-même ». Cette remarque cuisante, du même auteur, résume assez bien quelles sont les passions qui animent aujourd’hui nos âmes. Nos concitoyens sont généralement peu curieux de géopolitique, de philosophie, d’éthique ou encore moins de métaphysique ou de quelconque grand débat d’idées. « Les peuples démocratiques n’ont qu’une estime fort médiocre pour l’érudition, et ils ne se soucient guère de ce qui se passait à Rome ou à Athènes ; ils entendent qu’on leur parle d’eux-mêmes, et c’est le tableau du présent qu’ils demandent » ajoute l’auteur de Démocratie en Amérique.

Le culte du corps, dans les salles de fitness ou les solariums ; les semaines de thalassothérapie constituent la fin du fin de ce qu’il faut faire pour s’occuper de soi, de sa petite santé, de son look et de son bronzage; le développement personnel en séances individuelles ou collectives sont autant d’occasions de se regarder le nombril avec complaisance. C’est parfois nécessaire, mais on pleure à profusion sur nos malheurs personnels, sur nos traumatismes d’enfance, sur nos ego contrariés. « L’individualisme est d’origine démocratique et il menace de se développer à mesure que les conditions s’égalisent ».

Tel serait donc cet « honnête homme du 21éme siècle » dans lequel nous nous reconnaissons, consommateur invétéré, chercheur éperdu de bonheur et de plaisirs hédonistes, totalement préoccupé de son propre épanouissement. Nous sentons intuitivement où se situent les limites de ce modèle d’homo economicus occidentalis, se souciant exclusivement de la matière, coupé de toute transcendance, désenchanté et cynique : un morceau de glaise que l’esprit ne féconde plus.

Citation du jour :

« Seul l’esprit, s’il souffle sur la glaise, peut créer l’homme ».

Antoine de Saint-Exupéry

Dernière phrase de Terre des Hommes

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