120 – UNE BANDERILLE AU COEUR DE L’ANDALOUSIE

Posted on mai 2, 2011 par

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Cordoue : où trouve-t-on mieux réunies qu’ici à la fois le génie et la bêtise humaine ? Les premiers pas du visiteur arrivant à Cordoue se dirigent naturellement vers la Mesquita Catedral, implantée dans le bas de la ville, face au pont romain qui enjambe le Guadalquivir.

  Immense bâtisse rectangulaire avec de hauts murs enserrés au milieu d’un quartier de petites maisons blanches et de ruelles étroites. À l’intérieur, on se promène dans une immense forêt de piliers de marbre bleu et rose, surmontés de chapiteaux en feuilles d’acanthe et réunis par des haies de doubles arcs lobés qui supportent de magnifiques plafonds à caisson, décorés d’arabesques. Les mosaïques byzantines du Mihrâb brillent de mille feux. Au milieu de cet ensemble se dresse une cathédrale gothique imposante et conquérante, plantée comme une banderille au coeur de la mosquée, depuis le XVIe siècle. On sent dans l’exubérance des décors plateresques et dans les excès sculpturaux du retable combien cette oeuvre fut réalisée comme une vengeance par les rois très catholiques pour bien marquer leur domination sur la civilisation musulmane. Quel étrange spectacle, vu de l’extérieur, que cette nef gothique qui domine la mosquée comme pour mieux la maîtriser !

Chaque recoin de la mosquée a été mis à profit pour dresser autant d’autels ou de chapelles à tous les saints du calendrier. Des murs ont été construits entre deux piliers de la mosquée pour servir d’appui à des autels annexes. Enfin, symbole des symboles, un clocher fut édifié à la place du minaret. Après des siècles d’occupation musulmane, ces modifications étaient sans doute dans la logique des hommes, mais avec le recul on en mesure mieux la stupide vanité.

Il y a cinq siècles à Cordoue, les hommes rivalisèrent pour le pouvoir certes, mais aussi pour la beauté ; après les combattants, les artistes et les artisans eurent donc le dernier mot. Mais, ce qui s’est construit durant les 30 ou 40 dernières années du siècle passé dépasse en barbarie, en laideur et en saleté tout ce que l’on peut imaginer de ce que furent les siècles qui nous ont précédé. La vieille ville est désormais encerclée par ce qui se fait de plus laid en matière d’habitation collective. Des blocs de béton immenses et défraîchis se dressent comme des forteresses, hérissées d’antennes de télévision. Le linge pend aux

fenêtres comme des oripeaux et depuis les rues sales s’élève le fracas des moteurs. Les quartiers tristes semblent rivaliser entre eux de laideur. Ainsi à Cordoue comme ailleurs, notre époque laisse en héritage ce que l’homme a pu générer de plus sale et de plus laid depuis que le monde est monde. À Cordoue comme à Séville ou à Cadiz les plus belles églises et les palais sont souvent perdus au milieu des cités sans âme, comme des joyaux dans les immondices. Les plus beaux jardins d’antan sont envahis désormais de papiers sales, de plastiques et de bouteilles vides. Plus personne ne respecte personne et surtout pas lui-même et dans ces cités du désespoir les hommes errent sans joie. La vie progressivement quitte cette civilisation, il ne reste plus qu’une agitation perpétuelle, frénétique et mécanique tandis que les villes sont envahies d’un bruit assourdissant de motos, de camions et de klaxons qui s’infiltrent partout, jusque dans le moindre patio, sans vous laisser un moment de repos. Qu’est devenue l’Andalousie fière et vaillante ? Est-elle partie avec l’âme de ses poètes exilés qui ont pleuré leur patrie pendant tant d’années ? Après l’avoir tant chantée et à force d’y rêver, ont-ils pris chacun un morceau de l’Andalousie pour l’emmener au-delà des mers ou des Pyrénées ? Depuis qu’ils ne sont plus là, l’Andalousie s’est comme morcelée.

Il reste encore de belles pierres dorées et l’air y est toujours aussi doux au printemps mais dans les ruelles sombres, dans les jardins, dans les cathédrales et les mosquées, des hordes de touristes débraillés parcourent en courant des siècles d’histoire.

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