203 – EXISTE T-IL UNE MORALE UNIVERSELLE ?

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Il est probable que l’un ou l’autre d’entre vous ait eu un jour 4 heures devant lui, à un examen, pour répondre à cette épineuse question : « Existe t-il une morale universelle ? », c’est à dire valable pour tous, en tout lieu et en tout temps.

« Le penseur » – Auguste Rodin

Ce questionnement a animé les débats de toutes les générations de philosophes occidentaux depuis Platon. Disons que globalement, comme pour toutes les grandes questions philosophiques, deux camps s’opposent et sont apparemment irréconciliables. D’un côté ceux qui affirment qu’il n’y a pas une seule et unique vérité morale, mais au contraire la morale est fondamentalement relative et dépend des points de vue et de la culture. D’un autre côté, d’autres pensent qu’il existe une morale objective, vraie et universelle. Pour ceux-là, une morale qui ne serait que relative, c’est-à-dire à géométrie variable, ne serait plus une morale mais un arrangement assujetti aux convenances personnelles et aux modes. Le Pape Benoit XVI est intervenu récemment dans le débat pour affirmer qu’une morale relativiste conduit « à une confusion morale et intellectuelle, à un abaissement des standards, à une perte du respect de soi et même à une désespérance ». Qui a raison ? Qui a tort ? Nous sommes tous tiraillés car nous n’avons pas de réponse claire.

Or, il existe aujourd’hui une nouvelle génération de philosophes qui ne se contentent pas de pensées profondes et de réflexions obtuses. Ils pratiquent une « philosophie expérimentale », avec une approche scientifique. Comme l’astronome et le biologiste s’interrogent sur la fiabilité de leurs télescopes ou de leurs microscopes, les philosophes expérimentaux portent leurs investigations sur leur outil privilégié : l’esprit humain. Le centre d’intérêt de la philosophie expérimentale concerne les cas litigieux comme celui de la morale absolue ou du libre-arbitre qui font encore l’objet de débats dans les salles de classe ou même le soir en famille. Sur de nombreux problèmes, notre esprit est en effet appelé par deux voix qui nous donnent deux réponses opposées à la même question. Si nous pouvions avoir une meilleure connaissance du processus psychologique qui est en jeu derrière nos intuitions philosophiques, nous pourrions mieux savoir si ces points de vue sont dignes de confiance ! 

C’est avec cet état d’esprit que les philosophes expérimentaux abordent la question de la morale absolue ou relative. John Darley, de l’Université de Princeton, a soumis un groupe important de sujets à un test qui consistait à arranger de façon très particulière les éléments d’un puzzle. Ce test, d’apparence simple, était en fait assez futé et nécessitait d’être appréhendé de multiples points de vue. Certains ont donc réussi le test et d’autres pas. L’ensemble des participants a ensuite été classé en deux catégories : ceux qui étaient en faveur d’une morale universelle et ceux qui, au contraire, penchaient pour une morale relative. Étrangement, les chercheurs ont constaté que ceux qui avaient effectué le test correctement étaient généralement ceux qui étaient en faveur d’une morale relative. En conclusion, il apparaît que ceux qui sont capables d’ouvrir leur esprit à d’autres possibilités et points de vue sont enclins au relativisme.

Les philosophes expérimentaux n’en sont pas restés là. Avec d’autres approches, ils ont mis

« Les carabiniers » – Jean Luc Godard, 1962

en évidence que si le problème de la morale est abordé de façon abstraite et éloignée de la réalité concrète, nous avions tendance à privilégier la morale relative. Mais, dès lors que le problème est posé de façon réelle, proche de nous et concrète, nous prônons une morale plus absolue. Si, par exemple, nous parlons d’un inconnu qui a tenté d’abuser d’une femme de chambre dans un hôtel de New York, pour pouvons relativiser l’événement et être compréhensif. Mais si l’homme en question nous est bien connu et s’il s’agit de la fille de notre voisin, nous abandonnons le point de vue relativiste. Dès que notre émotion entre en jeu et que nous sommes concernés de près, notre morale devient plus absolue.

Il apparaît donc que les cas abstraits nous donnent une largeur de vue et un recul suffisant pour envisager plusieurs points de vue. C’est alors notre cerveau droit qui fonctionne, celui qui donne de la souplesse à notre pensée et nous permet de résoudre des situations complexes. Lorsque les cas deviennent concrets et que notre émotion est touchée, le cerveau gauche prend le pouvoir pour rétablir des règles strictes et intangibles. La leçon que nous avons à tirer de cette histoire, c’est qu’il nous appartient de réconcilier les contraires et de vivre avec les deux parties de notre cerveau. Mais cet exercice est particulièrement difficile pour un esprit occidental qui a toujours tendance à opposer les contraires comme le montre le débat sur la morale relative ou absolue. Il convient sans doute de nous rapprocher de la pensée Taoïste qui, précisément, sait faire vivre ensemble les deux faces de la dualité…

6 comments

  1. bien sûr qu’il existe une morale universelle ! la morale est à mon sens une adéquation entre l’intelligence et nos choix et d’ailleurs nombre de citations en sont un exemple frappant : qui sème le vent récolte la tempête, comme on fait son lit on se couche, etc Ce qui veut dire qu’il existe une façon de vivre naturelle et que ne pas la suivre nous expose à des déboires. Et si le test dont vous parlez fait la part belle à ceux qui préconisent une morale relative, c’est que les questions elles même étaient à tendance relative…..

    1. Qui sème le vent récolte la tempête, OK, mais que fais-tu de toutes les actions qui restent impunie ? Que certaines choses étaient acceptables à une certaine époque puis impardonnable à une autre ? La notion de justice est variable entre les personnes et à travers le temps, je ne pense pas qu’il y ai une façon de vivre « naturelle », ou alors je ne la connais pas.
      Je connais un bon nombre de citations et de proverbes qui se contredisent, il faudra que tu me donne un exemple impossible à contré pour que je te crois, mais en attendant pour moi, la morale est relative.

      1. Nous sommes en effet nombreux à préférer une morale relative; c’est beaucoup plus confortable et moins exigeant! C’est aussi plus souple et peut varier avec les époques et les lieux car rien dans ce monde ne peut être figé. Mais une morale relative signifie aussi, dans un certain sens, qu’il n’y a pas de morale puisque tout dépend du point de vue de chacun.

  2. Vaste sujet en effet ! Je relis en ce moment , » Veritatis splendor  » ( la splendeur de la vérité ,- la plus belle expression que je connaisse ! ) de Jean-Paul II. J’en retiens un passage : « Il convient assurément de rechercher et de trouver la formulation la plus appropriée des normes morales universelles et permanentes selon les contextes culturels divers, plus à même d’exprimer constamment l’actualité historique, d’en faire comprendre et d’en interpréter authentiquement la vérité.Cette vérité de la loi morale, – de même que celle du « dépot de la foi » – se déploie à travers les siècles: les normes qui l’expriment restent valables dans leur substance, mais elles doivent être précisées et déterminées « eodem sensu eademque sententia » selon les circonstances historiques par le Magistère de l’Eglise ….. »

  3. Cette citation de Jean-Paul II est en effet très belle. Je crois aussi qu’il existe une morale valable pour toute l’humanité, en tout lieu et en tout temps. Mais il ne s’agit pas de lois, de préceptes ou d’interdits variables, mais un état d’ESPRIT qui enveloppe notre manière d’ÊTRE.

  4. Pour parler de la morale, il faut déjà la définir : qu’entend-on par ce mot, dans le discours qui va suivre?
    Définition prise de Wikipédia ce jour :

    « La morale (du latin moralitas, « façon, caractère, comportement approprié ») désigne l’ensemble des règles ou préceptes relatifs à la conformation de l’action humaine aux mœurs et aux usages d’une société donnée.

    Ces règles reposent sur la distinction entre des valeurs normatives : le bien et le mal. En ce sens, son domaine se distingue de ceux de la Logique1 (dont les valeurs sont le vrai et le faux), du droit (le juste et l’injuste), de l’Art (le beau et le laid), de l’économique (l’utile et l’inutile), etc.. C’est d’après ces valeurs que la morale fixe des principes d’action, qu’on appelle les devoirs de l’être humain, vis-à-vis de lui-même, ou des autres individus, ou de l’ensemble de la société, ou d’idéaux plus élevés (la Tradition, l’Harmonie, la Paix, Dieu, etc.), principes qui définissent ce qu’il faut faire et comment agir. »

    Il y a selon moi des principes moraux qui sont universels, et qui donnent lieu à diverses morales, relatives, ensuite.

    Pour faire rapide sur mon point de vue actuel :

    La morale pour un être isolé repose sur le principe de survie, le bien étant ce qui lui permet de vivre, le mal étant ce qui le met en danger.
    On peut élargir ce principe en y ajoutant d’un côté, ce qui lui donne du confort, de l’autre ce qui lui donne de l’inconfort.
    On voit tout de suite qu’on va arriver vite au relativisme :
    D’abord, parce qu’estimer ce qui est bien pour sa survie dépend de son niveau de connaissance.
    (On peut manger un champignon pour survivre à la faim, et en mourir plus rapidement car le champignon était mortel, pour prendre un exemple simpliste qui ne relève pas de la morale, mais illustre le rôle de la connaissance).
    Ensuite, parce que pour ce qui dépend du confort, cela dépend fortement de l’individu.

    Pour un être qui n’est pas isolé, s’ajoutent alors des couches.
    Comme la notion d’empathie :
    un être isolé pensera à sa survie, là où un être avec beaucoup d’empathie pourra se sacrifier pour la survie des autres. Une norme d’empathie sera relative, puisque chacun en a une capacité différente, et induira une morale relative.
    Comme la notion de « vivre ensemble », qui relève du même schéma empathique:
    Le « Ne fais pas aux autres ce que tu ne veux pas qu’on te fasse » en est une formulation vague et interprétée souvent de façon simpliste, puisque l’autre peut vouloir pour lui ce que l’on ne veut pas pour soi … Même chose pour « la liberté des uns s’arrête où commence celle des autres, que les gens ont toujours tendance à voir d’un seul côté. Mais on peut justifier l’esclavage par cette formule, puisque la liberté de l’esclave s’arrête là où commence celle de l’esclavagiste …
    (La notion de liberté vue comme le droit de tout faire est erronée … la liberté passe par la connaissance qui ouvre de nouvelles portes, pas par le droit de passer par l’unique porte que l’on connaîtrait, par exemple, et ainsi de marcher sur les plates-bandes des autres).
    Etc.

    Finalement, si on pouvait avoir une connaissance universelle, on accéderait peut-être à une morale universelle.
    Mais comme, à part des prétentieux qui se prennent pour des dieux ou des prophètes, personne ne peut se targuer de connaître « la vérité », on ne peut élaborer que des morales relatives.
    Mais le niveau de ses morales dépend du niveau de connaissance, et plus on a de savoir, plus on a des chances de se rapprocher de l’idéal inaccessible … en théorie (car la connaissance amène aussi à constater son ignorance).

    Une morale doit donc, selon moi, être jugée en fonction du niveau de connaissance de l’Humanité à un moment donné – car on ne peut demander à l’Homme l’impossible, mais au moins de se comporter un minimum rationnellement …).
    Il y a donc, à une époque donnée, possibilité d’y avoir plusieurs morales « valides », justifiables, et d’autres « en retard », se basant sur des visions dépassées du monde …

    Note : ce point de vue est le mien à ce moment précis, après une réflexion rapide, mais est bien sûr susceptible d’évoluer …

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