458 – LA LIBERTE D’EXPRESSION PEUT-ELLE ÊTRE SANS LIMITES?

Posted on août 26, 2013 par

1


Cette question constitue un excellent sujet de philosophie au baccalauréat. Nous connaissons assez bien les graves inconvénients des régimes où la liberté de s’exprimer est brimée et entravée. Nous revendiquons tous le droit à cette liberté fondamentale, mais peut-on imaginer une société dans laquelle on peut tout dire, sans aucune entrave et sans aucun interdit quel qu’il soit ?

9782707154934 C’est le parti pris de l’essayiste  Raoul Vaneigem, dans un petit ouvrage fort bien écrit, revigorant et décoiffant intitulé : « Rien n’est sacré, tout peut se dire ». L’auteur a pris soin de mettre en exergue de son livre cette phrase magnifique de Voltaire, expert en polémique virulente : « Je ne suis pas d’accord avec ce que vous dites mais je me battrai pour que vous puissiez le dire librement ». Raoul Vaneigem rappelle aussi le principe inscrit dans la constitution américaine selon lequel « la liberté de la presse est l’un des puissants bastions de la liberté et ne peut jamais être restreinte que par des gouvernements despotiques ».

 

Il nous est facile d’approuver sans réserve l’auteur lorsqu’il montre comment les limites à la liberté d’expression sont toujours le fait de régimes autoritaires ou de pouvoirs abusifs qui utilisent à leur profit « l’odieuse cohorte des pratiques inquisitoriales et policières ». Mais le projet de l’auteur consiste à appliquer son principe de liberté absolue, et de tout pouvoir dire, à nos sociétés contemporaines qui se targuent d’être démocratiques mais qui ont mis en place quantité de zones interdites qui limitent singulièrement les droits d’expression. Vous pouvez être condamné si vous critiquez les juifs, les musulmans, les noirs, les arabes, les homosexuels, la justice, la démocratie, la république, les livres d’histoire, la médecine officielle, etc.

 

Dans le même temps, nous sommes abreuvés des mensonges des politiques, des journalistes ou de la 

Deux poids, deux mesures de la liberté d'expression...

Deux poids, deux mesures de la liberté d’expression…

publicité qui pratiquent « l’art d’occulter l’essentiel », sans que nous soyons conviés à poser des questions ou à y répondre. Ainsi, « le spectacle du monde auquel nous assistons en spectateurs passifs nous est donné à voir et à entendre selon une apparente diversité de scenarios, qui servent les intérêts des metteurs en scène et de leurs commanditaires plus que les nôtres ». Nous sommes entourés de « secrets d’Etat », de non-dits cachés, de « refuges de confidentialité qui servent de chambre forte aux corporations ».

 

C’est dans ce contexte que l’auteur exprime son manifeste :

« Aucune idée n’est irrecevable, même la plus aberrante, même la plus odieuse ».

Et son corollaire :

« Aucune idée, aucun propos, aucune croyance ne doivent échapper à la critique, à la dérision, au ridicule, à l’humour, à la parodie, à la caricature, à la contrefaçon ».

Il revendique un droit de regard sur tout et sur tous, une sorte de transparence totale et absolue qui aurait pour effet de conjurer les excès de cette libre expression tout azimut.

 

images-1 Il faut reconnaître à Raoul Vaneigem le courage de ses opinions et de ne pas esquiver les difficultés : que faire face aux blasphèmes, aux calomnies outrancières, aux mensonges flagrants, aux appels au meurtre, à la pornographie réservée aux enfants ? Il a réponse à tout, sans être toujours totalement convaincant : si rien n’est sacré, il n’y a plus de blasphèmes ; pour ce qui est de la calomnie, il convient de se moquer pareillement du blâme et de la louange ; pour le mensonge, « Il existe un droit au mensonge ; la vérité est un choix, pas une obligation ». Dans l’appel au meurtre, cela revient à passer de la parole à l’action, nous nous retrouvons donc sur un autre terrain et donc « la menace exige davantage que des mesures de rétorsion verbales».

 

En ce qui concerne les enfants, il devient plus catégorique en faveur de la protection de l’enfance qui devient en quelque sorte un devoir sacré, même s’il a affirmé plus haut que rien n’est sacré. Il s’en prend avec vigueur à la publicité commerciale qui, selon lui, serait responsable de tous les maux et porterait atteinte au « droit humain » et qui constitue un vrai lavage de cerveau auquel l’enfant est particulièrement vulnérable. « La véritable obscénité tient à l’appât du gain » affirme t-il, c’est pourquoi il propose de poursuivre en justice « les firmes responsables d’un mensonge publicitaire ». Nous arrivons ici aux limites de la cohérence de la théorie de Raoul Vaneigem. Mais finalement la meilleure protection de l’enfant, « c’est lui donner les moyens de se protéger lui-même ». Certes oui, mais il ne faut pas être naïf !

 

J’ai beaucoup apprécié la posture de l’auteur contre toute forme de censure de type autoritaire, mais ceci ne vaut qu’entre gens de bonne compagnie et pour une poignée d’intellectuels. Sur Internet, aujourd’hui, il ne court pas que des pamphlets d’érudits, il circule des images et des incitations dangereuses ou perverses.

 

Finalement Raoul Vaneigem ne propose qu’un seul interdit, c’est celui de la publicité qui « appâte avec la pacotille du bonheur consommable pour assujettir à la tyrannie de la mode à suivre, du produit à posséder, de l’apparence à respecter, de l’argent à acquérir sans vergogne pour acheter les plaisirs factices d’une existence sans attrait ». Le point faible de sa thèse, c’est son idéologie anti-mercantile qui l’aveugle.