557 – LE RÊVE… OU QUOI D’AUTRE?

Posted on mars 23, 2015 par

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«  Il fixa son regard sur une petite gouttelette d’eau qui frayait son chemin le long de la vitre sale du train. Il vit la trace qu’elle laissa derrière elle en s’ajoutant aux multiples zébrures qui dégoulinaient comme des pleurs. Tristesse des trains de banlieue au petit matin. Il s’était assoupi quelques minutes et chercha dans l’obscurité du quai à reconnaître le nom de la station. Quand le train redémarra la pluie gicla avec force contre la vitre. Sa pensée flottait et se laissait ballotter comme son corps mal réveillé, au gré des contorsions du wagon.

"Y-a-de ces gueules" "Ne pas saluer, s'asseoir, se taire, vider son regard, méditer ou s'assoupir, rêver, descendre"

« Y-a-de ces gueules »
« Ne pas saluer, s’asseoir, se taire, vider son regard, méditer ou s’assoupir, rêver, descendre »

 Le train se remplissait au fil des stations et se peuplait de corps fatigués et de visages tristes, défaits par une nuit trop courte et un sommeil incomplet. Où allaient-ils ainsi chaque matin, avant l’aube, ces ombres de la nuit, somnambules aux pas saccadés, marchant à tâtons vers leur destin ? Il ressentit au plus profond de lui-même ce mélange de tristesse et de résignation quand son regard égrena un à un les visages assoupis qui l’entouraient. Il fut saisi par la torpeur et la mélancolie en observant ces corps tassés sur leur siège comme des sacs informes, ces têtes inclinées cherchant un appui pour se reposer, ces visages bouffis, sans expression, et ces yeux gonflés au fond desquels il pouvait apercevoir parfois, comme le reflet d’une âme meurtrie. Ils venaient tous d’horizons divers et ils ne savaient plus comment ils avaient échoués là, dans cette banlieue pluvieuse d’une grande ville du nord. Chaque matin, ils reprenaient inlassablement leur migration quotidienne, résignés à ce voyage sans fin qui ne mène nulle part, absurde destin se répétant chaque jour, sans nouveauté, sans imprévu, sans changement, sauf l’usure.

"J'ai quitté mon chez moi, je suis pris dans un ailleurs. Mes père et mère ne m'imaginent même pas assis là, voyageur fatigué, à peine vainqueur entre soir et matin"

« J’ai quitté mon chez moi, je suis pris dans un ailleurs. Mes père et mère ne m’imaginent même pas assis là, voyageur fatigué, à peine vainqueur entre soir et matin »

 Pourtant, avec la foi de la jeunesse, ils quittèrent un jour leur lointaine province et abandonnèrent les rivages du Tage, du Niger ou de l’Indre pour ce mirage dans lequel sombrent leurs espoirs déçus. Par quelle ironie du destin a-t-il fallu que chaque jour ils refassent, comme par dérision, ce mini-voyage, cette migration quotidienne, comme si leur déracinement les condamnait à cette errance absurde et douloureuse?

Mais derrière les paupières closes, derrière les visages résignés, subsiste l’ultime richesse, la dernière pierre précieuse, le dernier éclat : le rêve…

C’est ce rêve qui permet de discerner la clarté derrière le rideau gris de la nuit ; c’est le rêve qui transcende l’absurde, qui métamorphose le banlieusard aliéné en nomade libre. Le rêve, cette merveilleuse et indispensable illusion.

L’aube se levait lorsque le train entra dans la gare terminale. Une dernière fois il regarda ces visages familiers, avant qu’ils repartent chacun vers leur destin. L’homme assis en face de lui eut le temps de feuilleter une dernière fois son journal et il aperçut les titres qui défilaient, imprimés en gros caractères noirs sur un papier blanchâtre : « Halte à la pollution », « agression dans le métro », « 3 millions de chômeurs », « 85% des français pessimistes », « un ministre mis en examen », « hausse de la TVA », « taux record de suicides », « les confidences de Madona », « les mensonges de la télé », « l’argent sal du sport ».

Il se leva songeur et une pensée fugitive s’imposa à lui comme une évidence : s’il n’y a plus de place pour le rêve, il y a de la place pour la révolution. »

 

J’ai écrit ce texte en 1995, il y a vingt ans !…

Qu’est-ce qui a changé ?

Il n’y eut pas de révolte et les mêmes, ou presque, sont toujours en place à la manœuvre, au mieux de leurs intérêts, sans jamais vouloir lâcher une once de pouvoir, sans jamais demander au peuple où il aimerait aller et avec qui…mais ils savent si bien faire rêver!

Les croquis et les textes en dessous ont été réalisés dans un train de banlieue par Huguette Galante.

Vous pourrez consulter ses très beaux croquis, toujours émouvants à l’adresse suivante:

trainsurtrainghv.com

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"Chacun voyage avec sa chair enveloppée de hardes évocatrices, de couleurs, de traces d'usure ou de coquetterie qui sont aussi langage"

« Chacun voyage avec sa chair enveloppée de hardes évocatrices, de couleurs, de traces d’usure ou de coquetterie qui sont aussi langage »