612 – BESOIN DE RELIGION?

Posted on avril 11, 2016 par

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Depuis que le monde est monde, les peuples ont inventé des dieux qui les dominent et se sont regroupés autour de ces croyances au sein de religions très diverses. Ce processus universel est-il indissociable du psychisme humain ? Autrement dit, peut-on imaginer des sociétés sans religion ?

Autant que nous sachions, aucune société humaine n’a perduré sans religion et en étant totalement agnostique. Ce n’est qu’à la fin du vingtième siècle que sont apparues en Occident des sociétés rationalistes qui prétendaient pouvoir se passer de dieux et de toute valeur transcendantale. Pour certains, les sociétés modernes devaient être sevrées définitivement de cet « opium du peuple ». La résurgence des guerres de religion dans le monde musulman peut sembler donner raison aux athées et aux laïcs intégristes, partisans de cures de désintoxication. Il est cependant permis de se demander si les religions peuvent être ainsi évacuées et chassées de l’esprit des humains, sans dommage particulier. Les sociétés peuvent-elles survivre sans religion, sans rites, sans tabou, sans magie et sans sacré ?

Le bon sens nous oblige à admettre que si le besoin de religion a été si universellement répandu à travers le monde et à toutes les époques, phénomène qui a infiltré toutes les civilisations que la terre ait portées, il se peut cependant que cet attrait corresponde à un besoin essentiel pour la survie de l’espèce humaine. Il est vrai pourtant que les religions ont souvent fait preuve d’intolérance, de dogmatisme et de persécutions systématiques qui auraient dû leur enlever tout crédit depuis longtemps. Mais il n’en est rien, bien au contraire, les religions continuent de proliférer en bien des endroits et les sociétés qui les remettent en cause paraissent particulièrement mal en point ! Nous avançons donc l’hypothèse que les religions structurent les sociétés et constituent en quelque sorte leur colonne vertébrale, c’est à dire ce qui leur permet de vivre ensemble et de partager une vision commune du monde.

Le problème n’est pas de savoir si l’une ou l’autre de ces religions détient la vérité ou si Dieu existe, mais de déterminer en quoi cette croyance, aussi fantaisiste soit-elle éventuellement, nous aide tout simplement à vivre. Le psychisme humain est d’une très grande complexité, mélange de conscient et d’inconscient, de rationnel et d’irrationnel, de déductif et d’intuitif, sans que l’on puisse déterminer un paramètre plus important que les autres. Se peut-il que l’homme, naturellement porté vers le rationnel pour arriver à vivre dans une nature souvent ingrate et hostile, ait dans le même temps un profond besoin d’irrationnel pour s’échapper du quotidien ? Se peut-il que le fait que nous soyons conscients de la mort, et particulièrement lucides sur notre précarité, nous apporte une profonde angoisse existentielle que seule la transcendance permette d’évacuer ? Nous aurions en nous un besoin de sacré, un besoin de croire à plus grand que nous pour conjurer notre immense vulnérabilité face à l’univers…

images-2 Face à ce besoin, les religions se structurent et s’organisent en centre de pouvoir. Ce n’est donc pas un hasard s’il a toujours été difficile de séparer le pouvoir religieux du pouvoir temporel, souvent intimement mêlés, l’un procédant de l’autre. De ce fait, les centres de pouvoir utilisent la religion pour dominer les peuples. La religion devient le ciment qui soude un peuple, il devient un élément essentiel non seulement de sa culture, mais de son essence, et l’on peut faire la guerre, si nécessaire, pour la défendre. Ce que l’on nomme abusivement des guerres de religion sont en fait souvent des guerres pour le pouvoir, manigancées par ceux qui le détiennent. Néanmoins, le peuple est prompt à prendre les armes s’il se sent menacé dans son intégrité, dans son identité.

L’Europe est à l’avant-garde d’un processus de « déchristianisation » et de chasse aux sorcières vis-à-vis des religions. Lors de sa fondation, l’Union Européenne a refusé de faire référence aux origines chrétiennes des peuples qui la composent. Ce refus constitua, selon nous, le pêché originel de la construction européenne, c’est-à-dire la négation de qui elle est fondamentalement, structurellement, culturellement. Autrement dit, l’Europe est construit sur du sable. Ce refus de prise en compte de l’importance des religions et de leur rôle au sein des sociétés, que cela plaise ou que cela déplaise, est une faute grave aux multiples conséquences comme nous l’écrivions dans notre précédente chronique. Il se peut que, rationnellement, les religions soient stupides, mais il se peut aussi que l’absence de religion soit mortelle… L’échec du projet européen, sans colonne vertébrale, peut en constituer un exemple.

images-1 Dans le même temps où les cercles influents tentent, par tous les moyens, d’évacuer les religions dans la poubelle de l’histoire, le bon peuple se rassemble autour de nouvelles croyances. A cet égard, le sport constitue un ersatz de religion qui fédère et qui exclut. Les nouvelles cathédrales du 21ème siècle sont des stades immenses où la foule vient se recueillir devant « les dieux du stade ». Il y règne la même sorte d’exaltation que lors des processions religieuses ou des rassemblements dans les lieux sacrés. Ce n’est pas un hasard si l’on désigne tel stade comme « la Mecque du football  ou du rugby ». Il y règne la même ferveur et la même dévotion. Les champions sont « sacralisés » et adulés. Comme toute les religions, le sport est devenu un lieu de pouvoir et d’argent. Décidemment les peuples sont incorrigibles ! Hélas, le sport n’apporte pas de perspectives transcendantes et ne dit rien de l’Au-delà, il restera un ersatz…

Les pouvoirs temporels, qui ne se sentent pas sûrs d’eux-mêmes, croient que les religions leur font de l’ombre et constituent des contre-pouvoirs qu’il convient d’éliminer. C’est ce processus qui est actuellement en cours, en France en particulier, où des mouvements laïcs intégristes prétendent que les sociétés modernes doivent se passer de religion. L’avenir dira s’ils sont dans l’erreur. Mais comme l’explique l’essayiste Marcel Gauchet dans « Comprendre le malheur français » qui vient de paraître, pour un croyant, la religion est plus qu’une culture, « c’est un cadre existentiel et civilisationnel ». Si vous supprimez ce cadre, qu’est-ce qui reste ?