680 – LA FIN DES GRANDS MYTHES

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Les sociétés humaines se développent autour de mythes fondateurs qui les nourrissent. L’histoire de l’Occident s’est construite grâce à de puissantes fictions qui ont cimenté les peuples. Ces mythes et ces croyances partagées ont été à la fois la source des pires intolérances, des plus atroces massacres, mais aussi des plus belles œuvres d’art et des plus grandes inventions.

 Pour avoir une vue d’ensemble globale de deux millénaires qui ont forgé l’Occident jusqu’à nos jours, je vous conseille la lecture du dernier livre du philosophe Michel Onfray, intitulé d’un titre choc : « Décadence ». Cela peut être une très belle lecture d’été qui, au cours de 600 pages denses, vous plongera au cœur des idéologies dont nous sommes issues et auxquelles, à un moment ou à un autre, nos ancêtres et nous-mêmes ont cru. Une épopée fascinante et tragique…

Ruines sur ruines

Il s’agit de donner du sens à deux mille ans de civilisation judéo-chrétienne, une épopée formidable qui s’achève aujourd’hui sous nos yeux. Il convient de rappeler que les civilisations sont mortelles et il n’y a pas lieu de s’en offusquer comme nous y invite saint Augustin qui, en 430, voit sa ville d’Hippone saccagée par les Vandales : « Vous vous étonnez que le monde périsse ; comme si vous vous scandalisiez que le monde vieillisse ! Le monde est comme l’homme ; il nait, il grandit, il meurt… ne soyons pas troublés en voyant les justes souffrir ».

L’histoire du judéo-christianisme est pleine de ruines. Les premiers chrétiens ont démonté les temples païens. Le christianisme recycle le paganisme et utilise ses matériaux pour construire ses premières églises. Par la suite, les ruines romaines ont été ensevelies par les siècles sous le poids des édifices chrétiens.

Puis, il y eut le vandalisme et la barbarie de la révolution française qui profana les églises, rasa les abbayes et détruisit les châteaux. Vinrent les grandes guerres du 20ème siècle, les ruines des régimes totalitaires, Dresde détruite, Stalingrad martyre et bien d’autres. C’est au cours de ces saccages successifs que le judéo-christianisme s’est abimé et a sombré.

Le choc des civilisations

Onfray affirme d’emblée : « Les civilisations se construisent sur des fictions. Plus on croit à ces fictions avec force, plus la civilisation est puissante ». Lorsque ces fictions sont racontées sous forme de contes ou de paraboles, elles s’enracinent dans les croyances populaires. Elles se structurent autour de rites et de dogmes qui deviennent des vérités révélées. Les peuples sont alors prêts à mourir pour ces fictions car… ils ne savent pas encore qu’il s’agit de fictions !

Le christianisme, particulièrement bien structuré et hiérarchisé, a franchi les siècles et a civilisé les peuples, pour le meilleur et pour le pire. Comme toute civilisation sûre d’elle même, le christianisme s’est affirmé en pourchassant les infidèles, en massacrant et torturant, mais aussi en enseignant, en éduquant, en soignant… Œuvres à la fois horrible et admirable.

Les civilisations qui se respectent finissent toujours par se heurter à d’autres fictions. Intervient alors des luttes de pouvoir et le choc des civilisations. C’est avec l’Islam, déjà, que survint le premier grand choc dès le 7ème siècle, du temps du prophète Mahomet, avide de pouvoir. La fiction musulmane se heurtait à la fiction chrétienne. Comme le Christ, Mahomet a des visions, fait des miracles, se dit inspiré de Dieu et reçoit l’ange Gabriel ! Mais très vite, il devient un conquérant, un guerrier féroce, et il invite les siens à « exterminer les incrédules jusqu’au dernier… nous jetterons bientôt dans le feu ceux qui ne croient pas à nos signes ». Il a été entendu jusqu’à nos jours…

Un ver dans le fruit

Comme l’écrit Michel Onfray : « Une civilisation n’existe qu’en répondant de façon adéquate à ce qui met sa vie en péril ». A ce titre, le judéo-christianisme a gagné le cœur des Occidentaux et il fut au fait de sa gloire du temps des croisades, alors que sa suprématie était menacée par l’Islam. Elle sortit victorieuse pour un temps et exerça sa violence contre les contestataires.

C’est au siècle des Lumières que le ver apparut dans le fruit mûr de la Chrétienté. Le nouveau mythe qui apparaît, c’est la raison, le principe de cause à effet, qui relègue dans l’armoire aux vieilleries la volonté de Dieu. Le tremblement de terre qui a englouti Lisbonne le 1er Novembre 1755 n’est pas, selon les philosophes, une vengeance de Dieu, mais comme l’écrira Kant « un travail de la nature ».

Les philosophes, Voltaire et Diderot en tête, se contentent de rejeter la religion mais demeurent déistes, du moins en façade. Le premier qui osa écrire noir sur blanc : « Il n’y a point de Dieu » fut, ironie de l’histoire, un prêtre, Jean Meslier.

Lorsque l’Histoire (avec un Grand H) est en marche, plus rien ne semble pouvoir l’arrêter. Elle fit même un saut fulgurant sous la forme de la Révolution Française et de la Terreur, fomentée par quelques repris de justice minables et haineux du genre Hébert, Marat, Saint Just… Comme quoi les grandes dates de l’histoire se conjuguent souvent avec la médiocrité et la jalousie. Ils ont coupé la tête du roi, représentant de Dieu sur terre, dès lors ils pouvaient abattre le christianisme. Le peuple a simplement changé de Maître !

La science : nouveau mythe

Désormais, pour les philosophes, la Raison et le monde des idées remplacent Dieu qui n’est cependant pas encore mort. Hegel, le grand philosophe allemand, écrira cette formule célèbre : « Le rationnel est réel et le réel rationnel ». Autrement dit, tout le reste est imaginaire.

Pendant ce temps là, la science qui faisait des progrès dans la compréhension du monde, démontrait chaque jour combien Dieu ne servait plus à rien pour lui donner sens. La matière, il n’y a que cela de vrai !

C’est sur ces fondements qu’un dénommé Karl Marx va porter un nouveau coup de boutoir à l’ordre ancien et proposer un nouveau mythe, matérialiste aussi : le communisme, sous la forme de « la dictature du prolétariat ». Il prônait « le terrorisme révolutionnaire » qui fut mis en pratique en 1917 par un certain Lénine. S’ouvrait une période de 50 années d’exterminations de masse au nom d’une fiction : les prolétaires.

La contre-révolution

Mussolini et Hitler: la contre-révolution fasciste

 Le fascisme peut-être considéré comme un mouvement contre révolutionnaire qui s’opposait au communisme et se positionnait en défenseur des valeurs traditionnelles, à commencer par la religion chrétienne. Selon Mussolini, « l’Etat fasciste revendique pleinement son caractère éthique: il est catholique ». Il s’oppose au matérialisme et au positivisme. Son mythe, c’est le nationalisme!

Onfray fait cette remarque : « Le fascisme garantit concrètement le christianisme contre la menace bolchevique ». Le christianisme sera donc le compagnon de route de Mussolini en Italie, de Franco en Espagne, d’Hitler en Allemagne et de Pétain en France. Nous savons comment s’est terminée la fiction fasciste et nationaliste.

Le nihilisme

Il était donc logique que l’effondrement du fascisme et l’apogée du communisme correspondent avec la mort définitive de Dieu. Après la guerre, la grande majorité des intellectuels étaient matérialistes et communistes. Ils épousèrent aveuglément cette autre fiction, malgré les goulags et les exécutions sommaires (voir chronique 677 « L’opium des intellectuels »).

Le matérialisme, la raison, le communisme et l’œuvre de déconstruction des philosophes qui ont animé Mai 68, depuis Sartre jusqu’à Michel Foucault, ont transformé le judéo-christianisme en coquille vide. Plus rien n’avait de sens, plus personne ne voulait vivre ou mourir pour des idées. C’était la fin des grands mythes.

L’édifice est à terre, le consumérisme a désormais toute sa place, l’Occident est à vendre ! C’est le temps de l’hédonisme, et du narcissisme. C’est aussi le temps de la sinistrose et de la déprime. Mais, un autre mythe est prêt à prendre sa revanche historique, et il ne doute pas de sa mission civilisatrice : l’Islamisme. La sélection naturelle est à l’œuvre aussi entre les civilisations. Les plus faibles disparaissent.

Le choc des civilisations

 Les empires et les civilisations s’effondrent lorsque les mythes son épuisés, que les fictions sont émoussées et qu’il n’y a plus rien à défendre. Le vide appelle la chute. C’est la fin de l’Histoire… provisoirement. Avec cette question qui m’obsède: les croyances, les fictions et les mythes reposent sur des supercheries mais sont-elles essentielles à la survie des civilisations ? Pour survivre et éviter la déprime, avons-nous besoin de croire à l’incroyable ?

 

 

3 comments

  1. Bonjour Yves ;
    C’est avec un grand intérêt que j’ai pris connaissance de ta chronique intitulée : « La fin des grands mythes. »
    Tu termines cette chronique en posant la question suivante : « Les croyances, les fictions et les mythes reposent sur des supercheries mais sont-elles essentielles à la survie des civilisations… Avons-nous besoin de croire à l’incroyable ? »

    À mon sens la réponse à cette question est indubitablement oui, et ceci pour deux raisons : d’abord pour d’évidentes raisons psychologiques c’est-à-dire, comme tu le fais remarquer, pour survivre et éviter la déprime ; ensuite parce qu’il n’y a pas le choix : en effet toute tentative d’explication globale du monde ou d’organisation de la société relèvent, par essence même, du mythe.

    Camus disaient que l’absurde résultait de la « confrontation entre l’irrationnel et ce désir éperdu de clarté qui résonne au plus profond de l’homme » ; on pourrait parfaitement adapter ce point de vue au mythe en affirmant qu’il est la confrontation entre une vérité incontournable et l’incroyable complexité du monde, ou plutôt la tentative ,si ce n’est désespérée du moins désespérante, de l’application d’une vérité qui serait incontournable si on se contentait de l’appliquer au domaine où elle doit l’être mais qui se révèle pernicieuse des qu’on a la prétention de la généraliser.

    Par conséquent je pense qu’Onfray à tort d’écrire que les civilisations se construisent sur des fictions : il est en effet plus que probable que Copernic et Newton avaient raison,et que la loi de la pesanteur existe ; allons même plus loin il est très probable que la lutte des classes existe (je l’ai rencontrée !) ; il n’est même pas à exclure que Dieu existe mais à vrai dire ni Onfray, ni moi-même n’en savons fichtrement rien.

    En effet, la supercherie ne réside pas tant dans le mythe (qui en soi, est souvent avéré),mais dans sa généralisation.

    En effet,le bât blesse là où le prêtre et le savant ont la prétention d’extrapoler leur système de pensée « Urbi et Orbi ». Seuls les mathématiciens ont su conserver en la matière une certaine sagesse :en effet quand ils affirment quelque chose ,ils prennent toujours soin de bien préciser que cette chose n’ est vérifiable que dans un ensemble donné : par exemple le chemin le plus court d’un point à un autre est incontestablement la ligne droite mais en géométrie euclidienne, et seulement dans celle-ci. La loi de la pesanteur éxiste,mais sur terre et non pas dans un vaisseau spatial autour de celle-ci . Dieu existe, certainement dans la tête des croyants et peut-être, mais seulement peut-être ,ailleurs et partout .

    Le bât blesse encore plus si on part du principe qu’un pouvoir quel qu’il soit ne peut exister que si il affirme haut et fort les principes (Onfray dirait les fictions) sur lesquels il se base : peut-on imaginer le pape douter de l’éxistence de Dieu? Autant Jean d’Ormesson peut dire : « je ne suis pas toujours d’accord avec moi. », autant cette posture est à déconseiller tres fortement à un homme de pouvoir pour des raisons evidentes que tout le monde comprendra, mais aussi parce que tout pouvoir est basé sur un maillon complexe de relations de cause à effet et que la solidité du système tout entier ne vaut que par la résistance idéologique de son maillon le plus faible : tout pouvoir est donc nécessairement global,mythique, et transitoire.

    Bref, si on peut dire qu’on est arrivé à la fin de l’Histoire, nous n’en sommes qu’au tout début des Utopies ; et là, les choses risquent d’être assez fortement « Rock’d Roll » : à nous les délices de l’intelligence artificielle, de l’homme augmenté, de l’immortalité… Des gens dotés de beaucoup d’argent et d’autant de diplômes commencent à parler tout à fait sérieusement de ces choses. À titre d’exemple j’ai entendu sur France Inter récemment, l’intervention d’un physicien, professeur au collège de France , qui parlait du Temps ; je vous avouerai que je n’ai pas tout compris ; néanmoins il semblait affirmer 2 choses :d’une part que le Temps n’ existe pas ,contrairement à la durée, notion , qui pour être connexe, n’en est pas moins différente (bon, je veux bien l’admettre), et d’autre part, que les voyages dans le temps ne sont pas si utopiques qu’il y paraît : sur ce point, j’en suis resté , je dois le dire comme « deux ronds de flanc » ! Notre professeur qui, eu égard à son palmarès universitaire ,ne prête pas à rire, et peut difficilement être qualifié de Tournesol, fait la différence entre les voyages dans le passé et ceux dans le futur ; pour lui, autant les premiers sont même en théorie inconcevables, autant les seconds ne posent pas de problèmes de principe (si, si…) mais plutôt des problèmes d’application qui restent, il l’avoue (ouf !) encore à résoudre , notamment sur le plan de la performance des moteurs lanceurs d’engins et sur la nécessité de parvenir jusqu’à un « champs gravitationnel adéquat ».

    Ne m’en demandez pas plus; neanmoins, et au risque de vous paraître un peu terre à terre, j’acheverai ma modeste contribution à la futurologie, sur un mode humoristique, en affirmant que, ce que dit notre physicien me paraît une excellente nouvelle :en effet, autant un voyage dans le passé n’a qu’un intérêt limité qui est de l’ordre de la nostalgie ou au mieux, de la connaissance intellectuelle pure, autant un voyage dans le futur présente d’évidents avantages : ayant récemment consacré une partie d’un modeste pécule à un placement boursier ,je ne serais pas insensible à connaître par avance la pertinence de mes élucubrations financiéres ; sur ce point , les techniciens et ingénieurs qui seraient prêts à mettre au point l’engin permettant ce genre d’exploit peuvent se rassurer : je ne demande pas un long et fastidieux voyage dans les millénaires futurs , mais très modestement un petit saut de six mois ou un an… De plus, rester dans le futur tres briévement me suffirait amplement : juste le temps de consulter le FT ou les Echos et, hop, je retourne dans le passé, coucher chez moi , non sans avoir ,au péalable, donné un ordre d’achat ou de vente selon ce que j’aurai constaté dans mon futur récent.

    Ah oui , mais j’oubliais ! Dans la mesure ou tout voyage dans le passé est impossible, tout voyage dans le futur est sans retour.

    Et puis ne suis-je pas trop vieux pour tenter ce genre d’aventure et risquer 6mois ou un an de plus, ou de moins ,tout est relatif?

    1. Merci Dominique pour ton excellente contribution et ta verve aiguisée. Je crois en effet qu’une des questions fondamentales à laquelle sont confrontées les sociétés contemporaines est de savoir si elles peuvent vivre et se développer sans mythes, sans croyances, bref, sans religion. Comme toi je crois que non. Nous sommes donc face à ce dilemme d’une société dominée par la science et la raison, dans laquelle « Dieu est mort », mais qui néanmoins a besoin de croire en lui, d’une manière ou d’une autre, pour survivre!…
      Comme le sujet est loin d’être épuisé, je tenterai d’y revenir avec de nouveaux éclairages dans la chronique 682…
      Restez à l’écoute

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