691- LA GUERRE TECHNOLOGIQUE

Posted on octobre 23, 2017 par

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Je ne sais pas si vous êtes comme moi, mais il y a des jours où l’avenir technologique me fait peur. De l’intelligence artificielle à la manipulation génétique, le monde qui se prépare peut faire de nous un Homo Deus aux pouvoirs illimités. Faut-il le refuser ou bien au contraire y participer activement ?

Faut-il avoir peur ?

D’une certaine façon, l’homme a toujours été à la fois fasciné et effrayé par ses propres inventions. Si je regarde rapidement en arrière, je constate que chaque progrès technique a eu deux conséquences opposées. La maitrise du fer a permis d’améliorer la vie de tous les jours des chasseurs-cueilleurs, mais elle a aussi rendu les conflits plus meurtriers. Le métier à tisser fut une invention formidable, mais elle créa du chômage localement. La maitrise de l’atome fut une prouesse extraordinaire, mais elle conduisit à la bombe atomique.

L’intelligence artificielle peut donner naissance au meilleur ou au pire. Elle peut être un outil qui décuple nos capacités et libère l’homme des tâches les plus ingrates. Au contraire, elle peut finir par asservir l’homme et le rendre inutile et oisif. Notre maitrise du génome humain, et nos capacités de modification des gènes, peuvent permettre de supprimer des maladies graves et ainsi améliorer notre qualité de vie. Mais aussi, elles peuvent ouvrir la voie à la fabrication d’un surhomme dominateur exploitant une kyrielle d’esclaves spécialisés, sortis des éprouvettes.

L’homme est ainsi fait qu’il peut pervertir ses plus belles conquêtes, comme s’il y avait en nous des courants contraires et des forces opposées qui, tour à tour, prenaient le contrôle de nos intelligences. C’est peut-être notre destin, de naviguer sans cesse sur cette ligne de crête, entre les pulsions de vie et les pulsions de mort. C’est sans doute là que se situe notre espace de liberté : c’est à nous de choisir ! Aucune invention n’est mauvaise en soi, tout dépend de l’usage que l’on en fait…

Peut-on refuser la technologie ?

La Grande Bretagne a dominé le monde durant le 19ième siècle et une moitié du 20ième parce que cette nation fut la plus inventive et fut la première à s’industrialiser. Elle fut la plus puissante sur les mers, elle exporta sa technologie vers les quatre points cardinaux et battit un empire sur lequel le soleil ne se couchait jamais.

Cette domination technologique, appuyée par une politique libérale, généra néanmoins le chômage et la misère de centaines de milliers d’ouvriers, soumis à des tâches répétitives et souvent exténuantes. Les enfants eux-mêmes étaient souvent astreints à des travaux très durs, au fond des mines de charbon. Etait-ce la rançon obligatoire à concéder au progrès ?

Dans le même temps, des pays sont restés à l’écart de l’industrialisation, telle la Chine, dont la population vivait aussi dans la pauvreté et le dénuement, sans espoir d’amélioration. La Chine prit un retard de deux siècles qu’elle rattrape aujourd’hui à marche forcée.

Le monde arabe est lui aussi resté à l’écart de la technologie et de l’industrialisation, mais sa population aspire néanmoins à profiter des avantages de la technologie moderne que les plus riches seulement peuvent s’offrir. Ce retard crée une grande frustration, et une jalousie permanente, vis-à-vis d’un occident à la fois vilipendé et envié. Les grands mouvements migratoires auxquelles nous assistons prennent naissance dans l’énorme retard technologique de l’Afrique et du monde Arabe.

L’Europe déclassée ?

 Aujourd’hui, les deux grands acteurs dans le domaine des nouvelles technologies sont les USA et la Chine. L’Europe, qui pourrait être le troisième larron est à la traine, et devenue « une colonie numérique » totalement dépendante des GAFAM (Google, Apple, Facebook, Amazon, Microsoft). Toute la technologie novatrice provient de Californie ou de Chine avec le règne des BATX (Baidu, Alibaba, Tencent, Xiaomi).

Nous sommes à la veille d’un « Tsunami technologique » qui va révolutionner nos façons de vivre, de penser et de travailler, mais les européens sont absents de ce grand chantier. Les quelques startups prometteuses filent vite vers la Silicon Valley où elles trouvent des capitaux et des ressources humaines qu’elles ne trouvent pas en Europe.

Il se déroule actuellement un mouvement migratoire des meilleurs cerveaux européens vers les Etats-Unis. Ce n’est pas une migration de masse, mais c’est néanmoins un véritable « brain drain» dont on parle peu. Ce sont à la fois les plus instruits, et ceux qui ont un plus grand quotient intellectuel, qui s’expatrient.

Primauté à l’éducation de l’excellence

Ce qu’il manque à l’Europe, ce sont de grandes universités et centres de recherches dont le rayonnement serait tel qu’elles attireraient les meilleurs. C’est en effet une course à l’élitisme à laquelle nous assistons, très loin de l’obsession égalitariste des européens. Qu’on le veuille ou non, nos sociétés ultra-technologiques génèrent une « aristocratie de l’intelligence » pour reprendre l’expression de l’essayiste Laurent Alexandre.

La fuite des cerveaux

 D’année en année, les universités européennes, et en particulier françaises, sont rétrogradées dans le classement mondial. La seule université à surnager dans un océan de médiocrité est l’EPFL (Ecole Polytechnique de Lausanne). La seule chance de l’Europe, si elle veut avoir une place dans les prochaines années en assurant le développement et l’épanouissement de ses peuples, est d’investir massivement dans une éducation de l’excellence.

Les critères de l’excellence ne sont plus ceux d’autrefois. On ne demande plus aux jeunes cadres d’arriver à l’heure, de respecter les consignes de la hiérarchie, de suivre le cahier des charges et d’accepter l’ordre établi. Au contraire, les jeunes créateurs doivent pouvoir défier les structures en place, se dégager des normes qui enferment, résoudre des problèmes auxquels personne n’a jamais songé et, surtout, accepter d’être combattu pour ses idées neuves. Finalement, les jeunes brillants et créatifs n’ont pas besoin de définition de fonction et, en ce sens là, ils sont irremplaçables.

Bien sûr, la culture de l’excellence crée des disparités importantes et elle conduit à la formation d’une élite privilégiée, ultra-compétente et créatrice. Ce mouvement est déjà en marche aux Etats-Unis où les salaires des meilleurs spécialistes de l’Intelligence Artificielle gagnent 20 millions de dollars par an. Selon Laurent Alexandre, des écarts de salaires de 1 à 1000 vont devenir banals. Il faudra sans doute accepter cette inégalité si elle booste l’économie en général et permet à chacun de vivre mieux. Les salaires mirobolants de la Silicon Valley permettent d’attirer les meilleurs et toute l’économie de la Californie en profite. Pourquoi les meilleurs chercheurs ne seraient-ils pas payés en fonction de leur QI, comme les meilleurs footballeurs sont payés en fonction de leurs performances?

L’Europe a pris beaucoup de retard et manque cruellement d’une véritable politique ambitieuse dans le domaine de la recherche et du développement des nouvelles technologies. Il faut imaginer de grands centres européens à vocation internationale, capable d’attirer les meilleurs. Or, l’on n’attire pas les meilleurs avec des salaires médiocres et avec des règlementations qui inhibent la créativité. Tout est à repenser très vite, ou bien il faudra accepter l’effacement de l’Europe à brève échéance, car d’autres avancent à pas de géants.