723 – LE DESIR ET LE BESOIN

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La satisfaction de nos désirs immédiats fait désormais partie des priorités de nos sociétés contemporaines, mais nous oublions souvent nos besoins fondamentaux.

Le désir est certes une pulsion de vie fondamentale qui consiste à rechercher le plaisir et fuir le déplaisir. Mais le désir recouvre toute une gamme d’attirances et de plaisirs divers: le désir amoureux, symbolisé par Eros ; le principe de plaisir des psychanalystes qui est davantage une sorte de quiétude et de bien-être qui se rapproche de l’hédonisme épicurien, bien éloigné de la débauche. La satisfaction d’un désir est donc associée à la jouissance et la volupté, à des degrés divers.

Ne pas confondre les besoins qui sont naturels et nécessaires et les désirs ou envies, plus éphémères, changeants et subjectifs. … Il est donc important de bien faire la différence entre besoin et désir.

Le ça et le surmoi

Comme toutes les pulsions humaines, le désir a besoin d’être parfois canalisé ou même réfréné, c’est le rôle du « surmoi », cette instance garde-fou qui nous évite les abus. En effet, le désir peut-être puissant et destructeur pour soi ou pour les autres. On peut se laisser submerger par nos désirs les plus primaires et en devenir prisonnier.

On peut dire que le surmoi s’éduque, il se construit au cours des premières années de notre vie et, en principe, il évite nos débordements. Ce frein à nos pulsions de toutes sortes crée nécessairement une frustration. C’est mon surmoi qui me restreint de boire un verre de plus ou de fumer une cigarette supplémentaire. C’est aussi mon surmoi qui modère mes élans érotiques lorsqu’ils sont inappropriés, etc.

Quoi qu’on fasse, cette pulsion fondamentale du désir mène à une certaine frustration, à un refoulement qui va constituer, en partie, la matière de notre inconscient. C’est le domaine du « ça », selon la terminologie de la psychanalyse. Ces frustrations, malheureusement nécessaires, sont à l’origine d’une partie de nos névroses, c’est-à-dire de comportements décalés, d’angoisses ou de certains troubles psychologiques.

D’une façon générale, l’humanité vit tant bien que mal avec ses névroses. Le but de la vie étant de trouver le juste rôle du surmoi afin qu’il ne soit ni trop écrasant, ni trop laxiste. C’est un équilibre à trouver entre le pouvoir du surmoi et celui du ça. Le ça, laissé libre de s’exprimer selon son bon plaisir, conduit aux excès pulsionnels, tandis que la frustration mène à la névrose. Nous devons vivre entre ces deux écueils !

La tyrannie des désirs

L’histoire de l’humanité n’est pas homogène. Il y eut des périodes rigoristes, dominées par les exigences d’un surmoi écrasant, et des périodes laxistes, avec peu de contraintes imposées pour modérer les désirs. La civilisation occidentale a connu ainsi les contraintes d’une société ultra-puritaine au XIXème siècle et au début du XXème, générant névroses et frustrations.

Lorsque l’on observe l’éducation des enfants en ce début du troisième millénaire, on craint davantage une absence de contrainte et un effacement du surmoi. Nombre de parents veulent éviter à leurs enfants la moindre frustration et s’évertuent à satisfaire au plus vite leurs désirs. Vont naitre de nouveaux types de comportements problématiques engendrés par des désirs tyranniques, impossibles à assouvir !…

Ils oublient trop souvent que le désir s’éduque et que les désirs des enfants ont besoin d’être canalisés, sinon ils demeurent des êtres immatures, dominés exclusivement par leurs pulsions émotionnelles, comme un nourrisson. L’enfant roi devient ainsi une sorte de tyran domestique, prisonnier de lui-même, c’est-à-dire tout le contraire de la liberté.

Désir et besoin

Lors d’une interview récente, le romancier et professeur Daniel Pennac, expliquait parfaitement comment la primauté de la satisfaction des désirs, parmi les nouvelles générations, conduisait à perdre la notion de besoin.

Certains enfants finissent par croire que leurs désirs sont des besoins. Dès leur plus jeune âge, les enfants d’aujourd’hui sont avant tout des consommateurs et font l’objet de toutes les sollicitudes des agences de marketing. « Les enfants sont prisonniers d’une société marchande qui les contraint à une consommation tout azimuts. Cela leur confère une culture de clients basés sur la satisfaction de désirs sans cesse renouvelés. Ce sont de petits êtres commerciaux qui vont à l’école. Enfants clients, accros du court terme», affirme Daniel Pennac.

Ceux qui ont de très jeunes enfants ou petits-enfants connaissent tous PepaPig ou Pat’Patrouille, références absolues des 2 à 6 ans, et peut-être au-delà. Il est bien difficile de limiter le temps passé devant les écrans tactiles au point qu’une dose quotidienne est devenue un besoin quasi irrépressible, sans parler des multiples produits dérivés qui inondent les grandes surfaces.

Les désirs deviennent vite des besoins comme l’on constate avec n’importe quelle drogue, mais aussi déjà avec les plus jeunes enfants qui veulent leur dose de sucreries, de glaces et de sodas qui ruinent leur santé. De nombreux parents ne savent pas dire non car ils croient que la satisfaction de tous les désirs est une preuve d’amour…

Un enfant à qui l’on n’a pas appris à maitriser et limiter ses désirs immédiats deviendra un ado tyrannique qui ne supportera pas la moindre frustration. En grandissant il ne saura canaliser ses pulsions sexuelles qui devront être satisfaites dans l’instant, comme un animal en rut. Telles sont les dérives que l’on constate déjà dans notre société actuelle. Les viols et les violences sexuelles ont encore de beaux jours devant eux !…

C’est sur ce terrain de la satisfaction des désirs immédiats que prolifèrent tous les démagogues, parents, enseignants, politiques et media. Le moindre effort et la plus petite frustration sont devenus intolérables. Le programme est attrayant : je veux jouir de la vie sans entrave, je veux m’éclater, je veux des diplômes sans grands efforts, je veux gagner de l’argent avec beaucoup de temps libre, je veux manger ce dont j’ai envie et je veux des expériences sexuelles nombreuses et variées… au gré de mes envies. Mais en chemin, j’ai sans doute perdu de vue mes besoins fondamentaux qui sont peut-être aux antipodes de la satisfaction de mes pulsions immédiates ! Il faut relire Epicure…

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