794 – LUTTE OU RESIGNATION?

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Face aux difficultés personnelles et aux stress de la vie nous avons toujours trois options disponibles : la résignation, la fuite ou la lutte. Sur le plan de la santé psychique et physique, quelle est la meilleure option ?

Et si notre vie n’était que le résultat d’une succession de traumatismes qu’il faut accepter si l’on veut en guérir ? Les sociétés humaines et les individus sont soumis à des maladies, des injustices, des inégalités, des stress, des guerres et des troubles dont ils sortent meurtris.

L’ile de Tromelin

C’était un ilot perdu dans l’océan indien, une bande de sable de 1km2 battue par les vents, entourée de récifs coralliens, sans ressource, inhabitée et dénommée l’Isle de Sable.

En 1761, un bateau chargé de 160 esclaves malgaches, enfermés à fond de cale, fit naufrage dans les environs. Les survivants parvinrent à atteindre la minuscule île. Les hommes qui constituaient l’équipage parvinrent à construire un radeau de fortune avec les débris de l’épave.

Deux mois après le naufrage, en marins avertis, l’équipage s’embarqua sur son esquif, pour rejoindre Madagascar, en laissant 80 esclaves sur place avec la vague promesse de revenir les chercher, ce qui bien sûr n’advint pas.

Ils ne pouvaient pas fuir, ils pouvaient se résigner et se laisser mourir sur cet îlot de sable désertique et venteux, situé à plusieurs centaines de kilomètres de toute terre habitée… Ils ont choisi de lutter car l’instinct de survie fut le plus fort !

Quinze ans plus tard, le capitaine de corvette Jean-Marie de Tromelin fut dépêché sur l’Isle des Sables où, à sa stupéfaction, il trouva 8 survivants, 7 femmes et un jeune enfant né sur l’ile. Il les recueillit à bord et donna son nom à l’île…

Ces dernières années, des fouilles archéologiques furent entreprises pour comprendre comment ces hommes et ces femmes avaient survécu. Les archéologues y trouvèrent un vrai petit village avec des habitations aux murs épais et très solides constitués d’un mélange de grès et de corail.

Les survivants se nourrissaient de sternes et de tortues vertes. Avec les plumes, les naufragés tissaient des vêtements et réalisaient des ustensiles de cuisine avec les carapaces de tortue. Ils firent du feu avec des silex et firent même fondre des pièces métalliques récupérées de l’épave pour faire des outils. Au centre de l’ilot ils avaient creusé un puit…

La force de vie des survivants force le respect. C’est à la fois une leçon de survie et d’ingéniosité. Ils surent lutter et conserver leur humanité.

Capacité de résistance

En écrivant cette chronique, je suis tombé par hasard, mais y a-t-il un hasard, sur une interview de l’actrice française Fanny Ardant, dont chacun connait sa fougue pour exprimer la passion amoureuse dans « La femme d’à côté ».

Elle parlait de ses quinze ans : « Je ne voulais pas être quelqu’un de résigné, quelqu’un qui baisse la tête, quelqu’un qui cède au pouvoir, à l’argent, à la gloire… Je savais que la grande bourgeoisie est un danger parce qu’elle offre une douceur de vivre. La douceur de vivre, par définition, amenuise votre capacité de résistance ».

Nous vivons une époque de consensus mou, sans aspérité. Il ne faut pas faire de vague, être de bons petits citoyens consommateurs et raser les murs pour ne choquer personne. C’est le règne du bien-pensant qui est du même avis que la majorité. Les idées personnelles sont à ranger au vestiaire au profit des idées toutes faites, à la mode du jour.

Mais Fanny Ardent ne veut pas rentrer dans le moule : « Sous l’influence de l’Amérique, le politiquement correct et ses petits professeurs règnent. Tout le monde est sommé de s’excuser, de rentrer dans l’ordre. Je déteste cela ».

Le moteur de sa vie, son engagement, c’est la passion amoureuse qui transcende tout : « C’est comme si l’amour donnait tous les courages, toutes les libertés d’esprit ». C’est sa façon à elle de ne pas se résigner et c’est l’image qu’elle nous a montré au cinéma.

Les Justes

J’aurais aimé pouvoir aller cette semaine au théâtre du Chatelet à Paris pour voir et écouter « Les Justes » d’Albert Camus dans la mise en scène du rappeur Abd Al Malik.

La pièce de Camus se déroule à Moscou en 1905 et nous montre un groupe de jeunes socialistes révolutionnaires qui cherchent à éliminer le grand-duc qui gouverne la ville en despote. C’est un combat entre l’amour de la vie et le désir de mort. Faut-il se révolter ou se résigner et il y a-t-il une troisième voie ?  Les Justes nous enseignent que la lutte violente est une impasse morbide, mais la lutte avec le pouvoir de conviction de la parole fait partie du kit de survie.

Sous la plume de Camus, c’est Dora l’amoureuse qui résume le mieux le dilemme de la lutte violente : « Si la seule solution est la mort, nous ne sommes pas sur la bonne voie. La bonne voie est celle qui mène à la vie, au soleil… C’est tellement plus facile de mourir de ses contradictions que de les vivre. »

« Les Justes ont une résonance aujourd’hui, un écho avec la problématique des jeunes français de 2019. Lire cette pièce, c’est assister à la décomposition d’un idéal, partir d’une chose, l’égalité, la justice, et finir avec le stalinisme et les horreurs. Sont mises en situation la vie et la mort d’une utopie ».

J’aime bien cette remarque d’Abd Al Malik, quand il ajoute : « Les écrivains de la génération d’avant voulaient changer le monde, je fais partie aujourd’hui de ceux qui pensent qu’il faut le sauver ».

Abd Al Malik aurait pu se résigner à subir une petite vie minable d’un dealer de banlieue et alterner entre la tôle et la cavale. Il aurait pu fuir dans la drogue ou lutter dans la violence. Il a choisi la transcendance par le rap et le théâtre. Son combat à lui, c’est « rendre l’intelligence sexy ». En cela il mérite le respect. Il est lui aussi un survivant, un rescapé…

La résignation est mortifère et tue à petit feu sous l’effet d’un stress chronique qui nous détruit de l’intérieur. Seule la lutte pacifique et constructive peut nous sauver, on peut appeler cela la résilience. Sauver le monde aujourd’hui, ce n’est ni se résigner sagement, ni se battre avec violence, c’est lutter quotidiennement, chacun à sa place, concrètement, pour une vie meilleure. « Nous voilà condamnés à être plus grand que nous-mêmes » ajoute Dora.

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