802 – AU COMMENCEMENT ETAIT LE VERBE

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S’il est une supériorité incontestable de l’homme sur l’animal, c’est assurément la parole. Mais ce moyen universel de communication, qui a révolutionné Homo sapiens, est-il en voie de régression ?

J’ai l’honneur et l’avantage de faire partie de ces générations qui ont été nourries par le beau langage, les belles phrases et les beaux mots. Savoir bien parler et bien écrire, manier l’analyse et la synthèse, constituaient le bagage de base de tout honnête homme.

Puis vinrent Facebook, les textos et enfin twitter, le fin du fin de la pensée synthétique, concise jusqu’à l’abstraction, sans artifice, rébus de la modernité. Les mots étant les supports de la pensée, on ne m’enlèvera pas de l’idée que l’appauvrissement de la pensée accompagne l’appauvrissement du langage.

Gouverner par la parole

Les peuples aiment désormais les phrases simples et les idées simplistes que leur cerveau est à même d’appréhender. Ils n’aiment pas la complexité ce qui, dans un monde complexe, est sans doute un grave handicap, d’autant que dans les démocraties libérales c’est le peuple qui est supposé gouverner !

S’il est un leader qui a bien compris tout ce qu’il pouvait tirer comme avantage de cet appauvrissement de la pensée, c’est bien Donald Trump, le malin, pour qui toute annonce doit être brève pour être lue, simple pour être comprise, percutante pour être relayée par les media. A ce jeu-là il est imbattable.

Pourquoi s’embarrasser de pensées subtiles dans lesquelles le cerveau des électeurs va s’embrouiller ? Il faut simplifier la vie des gens et leur préparer le travail avec des pensées toutes-faites. Avec les réseaux sociaux, la télévision et les séries sur Netflix, le temps de cerveau disponible pour parler de politique et de l’avenir des sociétés est désormais très réduit.

Un linguiste de l’Université de Neuchâtel s’est amusé à calculer la longueur moyenne des phrases de quelques chefs de gouvernement. Oui, les linguistes ont encore du temps pour ces choses-là… Toujours est-il qu’il a montré que les phrases de Donald Trump contenaient en moyenne 18 mots, contre une moyenne de 43 mots pour Georges Washington. On mesure le temps parcouru !

En France, cette moyenne s’élevait à 22 mots sous Sarkozy et à 24 sous Hollande, ce qui montre une certaine modernité. Mais le problème provient d’Emmanuel Macron qui atteint une moyenne détestable de 34 mots. En outre, plus de la moitié de ses phrases comptent plus de 42 mots, le niveau de Georges Washington. Il n’est pas étonnant qu’il ne soit pas compris des français qui préfèreraient les tweets de Trump, plus à leur portée.

Le poids des mots

Quand les mots nous manquent, quand on n’a pas les moyens de s’exprimer ou quand on n’arrive pas à se faire comprendre, il reste l’invective et l’injure. On se plaint parfois de ne pas être entendu alors que c’est nous qui ne savons pas nous exprimer.

Joindre le geste à la parole consiste, malheureusement et trop souvent, à joindre la violence à l’injure. En démocratie, les individus suffisamment éduqués devraient pouvoir s’exprimer autrement que par la violence qui est toujours une défaite de la pensée.

Dans la « société idéale » que je préconise, la démocratie directe évite toujours de passer par la case violence. Si chacun est consulté, et peut voter avant chaque décision concernant la société, il n’est pas nécessaire de tout casser pour se faire entendre. C’est le meilleur moyen pour apaiser les colères et les sentiments d’injustice.

Dans le domaine de l’intime, les mots doivent pouvoir être subtils, légers ou lourds, mais suivant une gamme variée pour décrire la diversité des émois, des peurs, des joies et des peines. Que de conflits seraient évités si on osait parler, si on savait utiliser le mot juste. Les violences conjugales sont souvent liées à l’incapacité de s’exprimer. Si le vocabulaire amoureux était plus riche et mieux utilisé, il se peut que la violence faite aux femmes s’estomperait…

J’ai beaucoup aimé cette réflexion de Natacha Appanah dans « Le ciel par-dessus le toit », ce très beau roman que je viens de lire : « Parfois on aimerait savoir, n’est-ce-pas, la nature exacte des paroles : leur poids sur les âmes, leur action insidieuse sur les pensées, leur durée de vie, si elles sucrent ou rendent amers les cœurs. Iront-elles se loger quelque part dans le cerveau et un jour, on ne sait ni pourquoi ni comment, réapparaitre ? Seront-elles incomprises, confuses ? »

One world, one language

Lorsque l’on évoque la puissance et l’importance de la parole, il nous faut aussi aborder la langue dans laquelle ces paroles sont dites. La grande diversité des langues traduit la diversité des peuples et des cultures.

Nul n’ignore que des milliers de langues et de dialectes sont disparus et que des milliers d’autres sont en phase terminale. C’est un appauvrissement indiscutable. « Une langue est la mise en œuvre d’un gigantesque inconscient collectif » affirmait récemment Alain Rey, le père du dictionnaire Le Petit Robert.

Dans la petite Suisse Romande, on comptait 150 dialectes régionaux dont il reste peu de locuteurs. Malgré cela, une poignée de résistants vient de terminer le “Dictionnaire du Patois de Bagne“, un ouvrage de 1226 pages. Œuvre titanesque, pour le panache ! Le val de Bagne, réputé aussi pour son fromage d’alpage, est une vallée alpine qui conduit à la célèbre station de Verbier.

Mais, à l’ère de la mondialisation, qui se soucie du patois de Bagne ? Qui se soucie du romanche, parlé encore en Engadine ? Et demain, qui se souciera du français ? J’ai déjà vu mourir le Breton qui était encore parlé sur les marchés dans les années 50 avec les coiffes et les habits traditionnels. J’ai vu mourir le provençal et le catalan dans la partie française. D’une certaine façon j’admire les catalans espagnols et les basques qui luttent avec la foi du désespoir pour conserver leur langue. Mais la violence qui accompagne leur combat prouve combien ils sont dans une impasse.

Il existe désormais une langue universelle qu’il est indispensable de parler couramment, sauf à être marginalisé et déclassé. Les choses sont allées très vite. Quand un Suisse de Lausanne rencontre un Suisse de Zurich, ils se parlent en Anglais. De même lorsqu’un Polonais rencontre un Hongrois ou un Tchèque. A Bruxelles, même après le Brexit, la langue usuelle restera l’Anglais. Aujourd’hui, les meilleures universités européennes délivrent des cours exclusivement en Anglais. Ne pas parler Anglais en 2020, c’est comme ne pas savoir lire, il y a 60 ans !

C’est le rouleau compresseur de la mondialisation qui aplanit tout, nivelle les cultures, homogénéise les pensées, simplifie la communication jusqu’à son plus petit commun dénominateur. Quelle est l’expression la plus universellement connue des jeunes, même les plus analphabètes ? : « I Fuck you », cela résume la pensée niveau zéro…

* « Au commencement était le Verbe… Tout par lui a été fait, et sans lui n’a été fait rien de ce qui existe ».

Prologue de l’évangile de Jean

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