808 – REFUS DE L’AUTORITE DEMOCRATIQUE

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Le respect de l’autorité constitue le fondement de toute organisation sociale solide. Mais les sociétés contemporaines sont aujourd’hui fragilisées par la contestation permanente de l’autorité. Quelles en sont les conséquences ?

Tout le monde n’est pas apte au commandement. Être chef donne un certain pouvoir et quelques avantages mais finalement donne souvent moins de droits que de devoirs.

Le consentement

L’anthropologue Claude Lévi-Strauss a étudié en détail l’exercice du pouvoir dans les sociétés dites « primitives » du Brésil et, en particulier, chez les Nambikwara qui constituent un des groupes sociaux les plus simples. Cette étude offre des perspectives intéressantes à la lumière de nos sociétés démocratiques modernes.

Il note tout d’abord que personne ne se précipite pour être le chef du groupe ou de la tribu et le pouvoir ne suscite pas d’ardente compétition. « Le prestige personnel et l’aptitude à inspirer confiance sont le fondement du pouvoir », affirme Lévi-Strauss.

Selon le même auteur, la base du pouvoir repose sur le consentement qui assure sa légitimité : la tribu accepte le chef et le confirme dans son rôle, mais dans le même temps, le chef se dévoue corps et âme pour le bien-être collectif. « La générosité est un attribut essentiel du pouvoir chez la plupart des peuples primitifs ».

Le chef doit être courageux. Lévy-Strauss confirme le témoignage de Montaigne qui, en 1560, après avoir demandé à un chef brésilien, ramené à Rouen par quelque navigateur, quel était le privilège du chef, celui-ci aurait répondu que c’était « marcher le premier à la guerre » !

Mais, à cette époque comme aujourd’hui, le peuple est exigeant et attend tout du chef : « Un bon chef doit faire preuve d’initiative et d’adresse… le chef doit être un bon danseur et un bon chanteur, un joyeux luron toujours prêt à distraire sa bande et à égayer la monotonie de la vie quotidienne ». Lévy-Strauss ajoute cette phrase qui sonnerait encore juste aujourd’hui : « La passivité de la bande offre un singulier contraste avec le dynamisme de son leader ».

Il n’y a donc rien de nouveau sous le soleil et La Boétie écrivait déjà, au XVIème siècle, avec plus de cynisme : « L’intérêt du pouvoir c’est de distraire le peuple pour le maintenir dans son asservissement ». Notre 21ème siècle sait s’y employer avec talent !

Chez les Nambikwara, le chef à cependant le privilège exclusif de la polygamie. Il s’agit à la fois d’un privilège et d’une nécessité car ses femmes sont aussi ses assistantes, très occupées pour satisfaire les exigences des membres de la tribu. Je ne sais pas si les maitresses de nos présidents furent au service du peuple ou servaient uniquement à remonter le moral du chef, ce qui n’est déjà pas rien !

Respect de l’autorité

Il apparait ainsi que dans les sociétés traditionnelles, il existe comme une sorte de démocratie implicite car les membres du groupe choisissent en quelque sorte le chef parmi ceux qui ont la plus grande autorité naturelle. En son temps Lyautey écrivit cette phrase qui me parait assez juste, même si elle peut faire grincer les dents de quelque uns: « Il y a dans chaque société une aristocratie née pour commander et sans laquelle rien ne peut être accompli ». En quelque sorte, le chef n’est pas interchangeable, le chef préexiste.

Dans d’autres écrits, lors de son exil aux Etas-Unis durant la guerre, Lévy-Strauss, en sociologue, décrit la société américaine de l’époque et note sa remarquable cohésion, l’absence d’agressivité dans les relations, « ce souci d’éviter ce qui peut choquer, heurter, mettre en danger l’harmonie collective ».

L’important est d’être un nice guy, adapté aux normes du groupe avec un sens civique très développé. Il faut être cool, relax, détendu et éviter absolument les crispations qui peuvent être préjudiciables au groupe.

La hiérarchie est respectée, y compris celle de l’âge. Comme dans les sociétés primitives, l’autorité et la parole des anciens est encore écoutée. Mais ce qui frappe Lévy-Strauss et ce qui était encore vrai il y a peu c’est « cette révérence presque sacrée envers le Président des Etats-Unis ou de l’employé envers son boss ».

Le risque d’anarchie

Il se peut que l’Amérique puise en partie sa force dans ce respect de l’autorité et du pouvoir, ce qui est une façon de respecter le groupe dans son ensemble et d’assurer sa cohésion. C’est un consentement du même ordre qui a sans doute permis à certaines sociétés primitives de perdurer. Les autres, sans chef reconnu et accepté, ont disparu.

Par rapport à ces modèles anciens, il semble que nos démocraties contemporaines soient quelque peu perverties et décadentes. Le spectacle que nous offre la classe politique américaine actuelle semble à mille lieux du consensus décrit par Lévy-Strauss. Les invectives dont est l’objet le président Trump sont choquantes, quelle que soit l’opinion que l’on peut avoir de lui par ailleurs.

La contestation permanente qui se déroule dans certains pays européens vis-à-vis de gouvernements élus démocratiquement est préoccupante. En France, le harcèlement dont le gouvernement fait l’objet, alors qu’il ne fait qu’appliquer le programme pour lequel il a été élu démocratiquement, est plus qu’inquiétant. Le peuple conteste systématiquement toute directive, comme un adolescent, mais n’a pas la possibilité de proposer une alternative crédible.

Toute autorité est constamment contestée, quelle quel soit, celle du gouvernement, celle du patron, celle de la police, celle du professeur, celle des parents et bien sûr celle des anciens. Une jeune députée n’a-t-elle pas été jusqu’à proposer de retirer le droit de vote aux personnes âgées, signifiant par là leur inutilité ?

Cette remise en cause de l’autorité, accompagnée de mépris et d’invectives, est un signe annonciateur d’une société en voie de déliquescence. Que l’on me corrige si j’ai tort, mais je crois qu’aucune société n’a survécu en l’absence d’un pouvoir fort, respecté et consenti.

Il se peut que la lutte acharnée pour le pouvoir à laquelle doivent se livrer les candidats au poste de chef, dans nos démocraties, ne sélectionne pas les plus aptes, ni ceux qui ont une autorité naturelle, mais au contraire ceux qui sont les plus avides, les plus égotiques ou les plus menteurs. La démocratie parlementaire semble à bout de souffle, contestée de toute part, car elle a refusé la seule issue possible, à savoir la démocratie directe.

En démocratie parlementaire, le pouvoir est entre les mains du peuple qui le délègue à un groupe d’individus en charge de l’exécuter. Si le peuple refuse l’autorité, il renie sans cesse sa propre délégation, il renie sa parole, il se dédit, et il empêche ses délégués de gouverner. Cela conduit nécessairement à l’anarchie. Seul le recours à la dictature peut alors assurer la survie de la société

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