874 – QUI SONT NOS HÉROS ?

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Le monde occidental a basculé vers le milieu du siècle dernier. Nous sommes passés d’un monde communautaire et vertical, pour le meilleur et pour le pire, à un monde individualiste et horizontal, pour le meilleur et pour le pire…

L’individu s’est dissocié du groupe auquel il était soudé, pour avoir plus de liberté et se réaliser personnellement. Les conséquences sociales en sont immenses.

Le temps du militantisme

Il n’est pas exagéré de dire que la deuxième moitié du siècle passé a constitué une époque charnière, par bien des aspects, dans l’Histoire de l’Occident. La société verticale, marquée par le culte du chef et le militantisme aveugle, fut à son apogée et s’est traduite par les désillusions et les désastres que l’on sait.

Notre Histoire fut traversée par des périodes d’intolérance, d’exclusion et d’excommunion de la part de communautés dogmatiques auxquelles les masses ont adhéré de façon souvent aveugle, jusqu’à la négation d’eux-mêmes et à l’héroïsme, au nom d’une cause à laquelle ils croyaient.

Mes lecteurs les plus âgés ont connu les époques, à la fois glorieuses et douloureuses, du catholicisme intransigeant, de l’hitlérisme fulgurant, du communisme totalitaire, du nationalisme sectaire et même du capitalisme triomphant. Tous ces néologismes en -isme ont mobilisé les masses à un degré tel, et ont fait chacun à leur manière des dégâts si considérables, que nous ne voulons plus nous engager dans aucun mouvement.

Mais l’aveuglement des militants fut tel qu’il généra des héros admirables, qui se sacrifiaient pour la cause, prêts à mourir pour des idées, pour défendre des croyances, pour imposer des dogmes au nom du groupe.

D’autres étaient au contraire des résistants à l’ordre établi, des récalcitrants aux dogmes en vigueur, des réfractaires au groupe, bref, des personnalités qui sortaient du rang et qui refusaient les pensées toutes faites et étaient prêts à se sacrifier pour cela.

Tels étaient, dans les deux camps, les héros d’une époque, chacun aussi aveugle dans sa détermination et son entêtement. Une fierté mortifère, des martyrs sacrifiés, des fous de Dieu ou du communisme, tous unis dans l’aveuglement. Ce peut-il que ces êtres, qui offraient leur vie pour une cause plus grande qu’eux, étaient finalement animés, comme tout un chacun, par le désir de la renommée et un certain culte de soi morbide ?

Je crois en moi !

Nous sommes désormais dans une époque désabusée qui ne croit plus aux grands mouvements d’idée et aux engagements militants. Nous refusons d’être embrigadés et endoctrinés. Tout militantisme est suspecté de sectarisme !

Si l’on nous demande, à qui ou en quoi l’on croit, la majorité d’entre-nous lève les yeux au ciel, dubitatif, et finit par répondre avec force et persuasion : « Je crois d’abord en moi ! ». Cette phrase résume à elle seule une époque au-delà de tous les grands discours.

Les enfants ne font plus de scoutisme, mais ils passent l’essentiel de leur temps libre les yeux rivés sur une tablette. Dès le plus jeune âge ils se mettent en scène sur les réseaux sociaux et commencent à cultiver leur ego. Ce sont des enfants-rois auxquels on ne refuse aucun caprice afin de ne pas brimer l’éclosion de leur personnalité ! Ce sont les nouveaux héros, fruits de nos imaginaires, et en lesquels nous mettons tous nos espoirs pour combler nos propres frustrations.

Le système éducatif est désormais conçu pour éviter toute frustration et tout effort afin de ne pas froisser le caractère spécifique de chacun. En effet, chaque cas est considéré comme unique, ce qui est vrai, mais cette spécificité mise en exergue est une entrave au groupe, à la communauté, au rassemblement, à la conscience d’appartenance.

De ce fait, l’individu moderne refuse, par principe, toute règle commune qui l’astreindrait à s’assimiler à un groupe, à suivre des directives, à militer et à adhérer à des dogmes. Dans ces conditions, le chef descend de son piédestal et n’a plus d’admirateur.

Tout est fait pour que chaque individu soit le centre du monde. L’exercice de la démocratie, par ailleurs, favorise la facilité, la flatterie et par conséquent la manipulation. Le citoyen devient un non-engagé, exigeant mais facilement tyrannique. Il revendique volontiers ses droits, mais il refuse souvent d’avoir des devoirs.

D’une certaine façon, le citoyen moderne est plus épanoui et a la possibilité de développer ses talents et d’assouvir ses désirs, mais il est resté un enfant exigeant qui refuse les contraintes, les interdits et les tabous. La transgression permanente constitue son principal leitmotiv. Or, il existe toujours un nouveau tabou à transgresser, un interdit à braver. 

C’est ainsi que nous assistons, en live, au démantèlement de tous les fondements de nos sociétés. Partant du principe qu’un interdit est subjectif et basé sur un préjugé sociétal, imposé par un ordre patriarcal, on peut tout démolir au nom de la liberté individuelle.

Nous sommes ainsi entrés dans l’ère de la contestation du chef et du père. Par conséquent il n’y a plus de héros puisque chacun de nous est un héros. Nous sommes des militants au service de notre propre personne et nous pratiquons assidument le culte de la personnalité !

Le culte de soi est devenu la nouvelle exigence, le nouvel impératif dont le selfie au sourire éclatant est le symbole. L’apparence est primordiale et nécessite des exigences de beauté, de jeunesse, et même de bonheur, souvent factice, car le repli sur soi laisse souvent de l’amertume.

Sommes-nous plus heureux ?

Il est difficile de répondre à cette question car nul ne possède d’instrument de mesure et encore moins de comparaison. Le repli sur soi et l’individualisme rend chacun égoïste. Cela peut donner un sentiment de satisfaction personnelle, de contentement de soi, de confort matériel.

A regarder vivre nos contemporains, on peut douter parfois de leur sérénité et de leur apaisement. Mais cette liberté individuelle laisse aussi un sentiment de solitude. Il semble que nous ayons trop souvent oublié que la liberté est indissociable de la responsabilité. Mais, à son tour, la responsabilité est contraire à l’individualisme… Mais nous sommes orphelins et n’avons plus de héros à sanctifier et à mythifier !

Il se pourrait que nos sociétés soient engagées dans une impasse et que, finalement, nous ne soyons pas capables de supporter cette solitude individuelle, que nous ayons besoin d’appartenir à un groupe, à une communauté, et à croire à quelque chose qui soit plus grand que nous. Nous demeurons frustrés d’un manque d’appartenance. Depuis la nuit des temps, les gens vivaient en clans, puis en village, au sein d’une nation, à l’intérieur d’une famille soudée.

C’est dans cet état de doute et de dénuement que s’est manifestée une pandémie qui nous a mis face au grand vide existentiel de nos vies, qui se résument désormais à notre bien-être individuel et à nos possessions matérielles. Nous redécouvrons soudain que nous faisons partie d’une communauté humaine dont chaque membre est interdépendant et solidaire.

Ceux qui nous gouvernent ont vite compris le parti qu’ils pourraient tirer de cette situation nouvelle. Ils ont, à l’aide des media, soufflé sur les braises de la peur qui se sont aussitôt embrasées. La peur immémoriale, qui fut tour à tour l’arme des religions, du nazisme, du nationalisme et du communisme, nous est revenue sous les traits d’un virus aux multiples visages, nouveau dictateur, entre les mains des démocrates pour reprendre le contrôle de nos vies.

Nous voilà à nouveau dans la nasse ! De nouveaux dogmes et de nouveaux tabous émergent afin de rassembler le troupeau qui s’était éparpillé. Dieu est mort depuis longtemps, de même que les grands dictateurs qui ont semé la mort au XXème siècle. Un nouveau dictateur couronné, auquel nous sommes prêts à tout sacrifier, qui nous terrasse et qui nous tue, occupe désormais nos esprits. 

Si nous filons droit et récitons nos prières, nous aurons accès au dieu vaccinal qui viendra exaucer nos vœux, tel un nouveau sauveur. Les récalcitrants seront excommuniés, persécutés et bannis s’il le faut. C’est, en quelque sorte, le retour à la case départ, comme du temps de l’inquisition, lorsque l’on brûlait les sorcières. L’humanité ne progressera-t-elle donc jamais et oscillera toujours entre la tyrannie et la permissivité ?

Le Tao avait choisi la voie du milieu ! On comprend mieux la portée de ce choix, cette recherche permanente de l’équilibre. L’humanité a toujours navigué dans des eaux périlleuses, toujours aux aguets, évitant si possible, tour à tour, les rochers de Karybe ou de Sylla sur lesquels beaucoup de marins se fracassèrent… 

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