897 – CERTAINS DISENT QUE JE SUIS VIEUX…

J’ai souvent l’impression de venir d’un autre monde, poussiéreux et vétuste, mais un monde enchanté et mystérieux. La vie était faite de méandres tortueux et d’incertitudes existentielles. Aujourd’hui, nous vivons dans un monde rectiligne, rationnel et planifié, un monde rassurant de prouesses techniques, qui ont pris notre vie en main…

J’ai connu cette vie qui s’écoulait, paisible et lente, semblable à la rivière où nous allions pécher des écrevisses, à l’ombre des noisetiers. Nous pataugions dans cette onde claire des journées entières et personne ne semble s’étonner qu’elle charrie désormais des détritus chimiques qui ont tué toute vie !

« On ne fait pas d’omelette sans casser des œufs » dit-on aujourd’hui pour excuser les excès et dérapages de la vie moderne, des usines qui crachent des fumées cancérigènes et des automobiles qui exhalent des microparticules qui nous inondent. Nous roulions à vélo ou nous marchions à pied. Personne ne venait nous chercher à la sortie de l’école et le dimanche nous attelions le cheval pour aller à la messe en carriole. C’est pour cela que certains disent que je suis vieux…

Comment pouvions-nous vivre sans téléphone portable, sans radio, sans télévision et sans tablette pour nous divertir et nous occuper ? Nous allions aider au jardin et nous regardions les nuages faire des arabesques dans le ciel. Les enfants allaient à l’épicerie du coin, avec un cabas et un pot-à-lait, pour faire les courses de la journée. Nous n’avions pas de jouets en plastique et, bien souvent, nous devions construire nous même les jeux qui allaient occuper notre année. Et, en ville, je pouvais laisser mon vélo dehors, le long de la maison, sans que personne -jamais- ne s’avisa de le dérober…

Les enfants d’aujourd’hui n’ont pas le temps de rêver ou de construire des cabanes, ils sont trop occupés avec les tablettes, les jeux vidéo, et les week-end planifiés dans des centres récréatifs pour les familles modernes. Leur vie est bien organisée, il ne doit pas y avoir de trou dans leur planning, de façon qu’ils n’aient pas le temps de s’ennuyer. Nous devions obéir à nos parents et je m’étonne parfois que désormais les parents obéissent à leurs enfants. C’est pourquoi certains disent que je suis vieux…

Il est vrai que j’étais déjà né lorsque la science rationaliste exerça les talents de ses chimistes dans les camps au-delà du Rhin et que ses physiciens testèrent leurs équations à Hiroshima. Mais, à l’époque, personne ne sembla percevoir les risques que la technologie moderne portait en elle ! Nous pouvions encore nous promener le long des champs de blé parsemés de coquelicots et nous allions pique-niquer dans la campagne qui n’exhalait pas encore des émanations toxiques. La nature était encore proche du paradis avec des multitudes d’oiseaux et du gibier à profusion. Nous devions encore nettoyer les parebrises des voitures à l’alcool pour enlever les milliers de tâches d’insectes, récoltées le long de routes sinueuses, à l’ombre des platanes. Le progrès moderne a fait que nous pouvons aujourd’hui traverser l’Europe à toute allure, sur des autoroutes toutes droites, et sans heurter un seul moucheron. Les cétacés Beluga, en fin de la chaine alimentaire et gorgés de toxiques, échouent sur les plages, tandis que les grenouilles, partout sur la planète, disparaissent simultanément après des millions d’années, avant même qu’on ait fini l’inventaire ».

C’est ainsi qu’il me devient difficile de ne pas éprouver une certaine tristesse à la pensée de ce monde archaïque et vieillot, de ce monde finissant et désormais révolu. Bien sûr, il y a la tristesse de la perte de sa jeunesse, mais se surajoute la perte d’une époque encore innocente et belle, une époque inconsciente aussi et qui portait déjà en elle le venin mortel qui allait l’emporter. L’essayiste Baudouin de Bodinat eut cette très belle expression « La tristesse que l’on ressent des choses nous prévient de leur condamnation ». J’ai partagé sa vision et sa peur de ce monde de la technique qu’il a si bien décrit dans un essai intitulé « La vie sur terre » avec ce sous-titre annonciateur « Réflexions sur le peu d’avenir que contient le temps où nous sommes »… C’est pourquoi certains disent que je suis vieux.

Les garçons aimaient plaire aux filles et les filles aux garçons. C’était simple et paraissait couler de source. Avec l’urbanisation croissante, les peuples furent coupés de la nature, c’est-à-dire coupés de la source de la vie… Ils en vinrent à s’interroger sur leur propre sexe et sur leur sexualité. Les semblables s’accouplèrent, puis, avec les progrès de la technique certains se mirent dans la tête de changer de sexe ou d’avoir un sexe indéterminé ou encore d’être pan-sexuel, ouvert à tous les arrangements. On interroge les enfants pour savoir de quel sexe ils sont !

Faut-il s’étonner que nos sociétés angoissées ne fassent plus d’enfants, comme si soudain la vie devait s’arrêter là ? Les rues des villes et des villages étaient pleines d’enfants qui couraient et les parents ne savaient pas encore que le planning familial allait y mettre bon ordre et réduire les villages au silence. Désormais la vie est sous contrôle, sans aléa et sans surprise. Progressivement le désir d’enfant s’est tari, comme le désir de vie. Avec la pollution chimique beaucoup de couples devinrent stériles, c’est alors que la technique commença à trafiquer les ovules et les spermatozoïdes. La fécondation in vitro permettait même aux femmes ménopausées à louer leur ventre au plus offrant ! Il faut parfois 4 intervenants dans le processus de procréation planifiée, sans compter les techniciens de laboratoires et les injections d’hormones. Je me demande, parfois, si notre société n’est pas arrivée au bout de son concept, à bout de souffle, épuisée… C’est pourquoi certains disent que je suis vieux…

Heureusement, pour nous consoler de tout ce que nous avons perdu, il nous reste l’économie florissante, la société marchande, les autoroutes de la communication, la réalité virtuelle, les statistiques du cancer, les stocks de matières radioactives, les voyages interplanétaires et la vaccination obligatoire. Tout cela est sous contrôle, tout est vérifié et compilé par ordinateur, avec objectivité. Ce monde rationnel est vraiment rassurant, on se sent protégé avec ces flux d’informations en continu, les discussions avec les Japonais grâce à Zoom, les médicaments chimiques, les éoliennes indestructibles, bref, toute cette société d’abondance et de loisirs.

Nous sommes repus de techniques modernes et nous manquons d’imagination pour savoir ce qui nous manque encore. En fait, ce qui nous manque le plus, ce n’est pas la prochaine technologie, mais tout ce que nous avons perdu, le goût des tomates, les journées à ne rien faire, la pêche aux écrevisses, la lenteur des routes cahoteuses, la tranquillité des villes …

J’ai cette faiblesse d’avoir aujourd’hui une fâcheuse impression de trop plein, d’avoir le sentiment que je suis plus souvent au service du progrès que le contraire, bref d’être dépassé par la trop grande vitesse de ce progrès technique. Je voudrais pouvoir m’arrêter un peu à l’ombre du tilleul, où jadis nous prenions nos repas de famille, lors des étés calmes, où nous n’avions rien à faire d’autre que de ressentir le temps qui passe. Je crois que l’humanité a besoin de cette halte et de méditer avant de choisir la prochaine direction à prendre … C’est pourquoi certains disent que je suis vieux !

Où est le problème, me direz-vous, puisque tout le monde a l’air content ? Puisque nous avons tout à notre disposition et que les marchands, bien informés sur nos circonvolutions cérébrales, savent avant nous ce que nous aimerions posséder, sans avoir le temps de le désirer. Même nos états d’âme sont pris en charge par la bienveillance d’une industrie pharmaceutique qui entend à ce que nous soyons heureux depuis le jour de notre naissance jusqu’à celui de notre mort. Un réseau d’ondes électromagnétiques nous surveille nuit et jour, pour qu’il ne nous arrive rien de fâcheux, et pour que nous ne prenions pas le risque de s’égarer dans des chemins de traverse, non balisés, où nous pourrions faire des rencontres insolites. La vie n’est plus une aventure, elle est sécurisée comme un parking, il n’est pas question de ne pas savoir où l’on va et de partir le nez au vent sans GPS et sans ceinture de sécurité.

Mais, Baudouin de Bodinat est là pour nous réveiller de notre songe : « Et donc maintenant que nous sommes arrivés dans ce monde futur, qui était la destination de tous ses travaux, qu’elle est devenue exactement ce qu’elle devait être, qu’elle a tenu avec le soin le plus scrupuleux toutes ses promesses de libération des forces productives et de la mise en œuvre de ses connaissances rationnelles ; et que nous voici habitant des villes géantes, ces océans de bâtisses où elle fait notre élevage, sans qu’on puisse en sortir… J’ai constaté maintenant que le plus bel ordre terrestre a été converti par son industrieux délire en ces tas d’ordures répandues au hasard ».

Le progrès rationaliste nous a amené la laïcité, la pure matérialité débarrassée de ses oripeaux superstitieux donnant ainsi à nos croyances ancestrales une odeur de naphtaline. La vie n’a désormais pas plus d’épaisseur que ce court laps de temps qui s’étend de notre naissance jusqu’à notre mort, et durant lequel nous sortons du néant, pour y retourner au plus vite… Autrement dit, la vie serait absurde et n’aurait aucun sens sinon la jouissance éphémère d’hédonisme et de plaisirs matériels. Cette vie sans relief m’afflige… C’est pourquoi certains disent que je suis vieux.

C’était sans compter les délinquants, les inadaptés, les complotistes et les illuminés qui, pressentant le proche dénouement de cette Histoire humaine, qui fut pourtant si belle, se révoltent soudain en hâtant la fin programmée de notre aventure. C’était sans compter sur les apôtres de la déconstruction, de la cancel culture et des woke qui allaient nous sortir de la nostalgie d’un passé glorieux, que nous sommes désormais sommés de renier ou de vomir.

Et maintenant que nous avons annulé notre honteux passé et que l’avenir ne tient aucune place dans nos pensées, nous pouvons enfin jouir de tous nos sens, nous empiffrer de jouissances autrefois taboues. Nous serons dorlotés, protégés et pris en charge comme des animaux dans un parc animalier, heureux de cette liberté étriquée et surveillée, à l’abri des multiples dangers qui menaçaient nos aïeux. Tout est désormais en place pour que nous soyons nourris à heures fixes et que nous baignons dans un océan de divertissements constituant la nouvelle trame de nos vies. J’ai peur que si, par malchance, nous étions pris de névroses claustrophobes dans cette bulle pourtant si parfaite, nous devions avoir recours à des thérapies de groupe à base de pensées positives ou des séminaires de rééducation afin de remodeler notre psychisme et de faire un reset complet. C’est pourquoi, certains disent que je suis vieux…

Nos consciences ainsi anesthésiées, soumises aux pluies acides intermittentes et baignées en permanence dans une ambiance de décibels, de champs électromagnétiques et d’ondes invisibles nocives, nous errons dans des dédales péri-urbains, des banlieues de peuplement, des autoroutes de détournement et des parkings d’hypermarchés. « On ne sait pas qui parle à l’intérieur du speaker à la radiovision quand on voit bouger ses lèvres et que ce qu’on nous laisse ignorer est plus important pour nous que ce qu’on nous laisse savoir ». Dans cet environnement, la partie la plus sensible de notre être, la plus immatérielle et la plus subtile, notre intuition, y compris ce que l’on pourrait appeler notre sixième sens, ou pour résumer d’un mot, notre âme, est sourde et aveugle aux bruits pétaradants et à la laideur hideuse de ce techno-progrès contemporain.

Cette âme si sensible et si douce, cette partie de nous qui transcende et métamorphose une vie si lourde et si dense, cette âme donc constitue finalement notre seule et vraie richesse, qui ne peut s’épanouir que dans le silence et la beauté. Elle est étrangère au progrès technique, elle ne se perfectionne pas et n’est pas dans la recherche de l’efficience, mais comme une fleur, elle ne cherche qu’à éclore pour réjouir la matière. On peut étouffer son âme avec des pensées vulgaires, avec des activités qui avilissent, avec de la musique hard ou avec un Témesta ; on peut l’incarcérer, la réduire au silence au fond de nous-même, comme un tyran met au cachot un éveilleur de conscience. Cette âme, fragile comme une fleur des champs, insaisissable par notre esprit rationnel, ferait néanmoins toute la différence entre une vie qui s’étiole et qui nous pèse et une vie qui s’épanouit dans la joie et l’émerveillement… Certains disent que je suis vieux !

Ce qui nous manque le plus finalement, c’est le désir de vivre car la jouissance immédiate ne nous laisse pas le temps de désirer. Le vrai plaisir a besoin d’un temps d’attente que l’on nomme le désir. Supprimer les obstacles à tout ce qui contrarie la satisfaction du désir, c’est du même coup supprimer ce dernier. « Le désir est la respiration de l’âme et qui ne désire plus ne vit plus », comme disait le philosophe.

Il ne sous reste, et sans doute provisoirement, que la contemplation de la beauté pour apaiser et réjouir notre âme. Ces pensées me sont venues à Venise où demeure un tel condensé de ce que les humains ont pu réaliser de plus beau. Celui dont l’âme ne serait pas émue lorsque, sur le bord du Grand Canal, il est face à la Guidecca et à la Salute, et que le soleil décline dans la brume de mer, ne doit pas être vraiment vivant ! Profitez des beautés qui vous entourent, la nature recèle les plus belles. Il existe tant de vallons ombragés, tant de prairies fleuries, de poèmes ou de musiques sublimes, pour accueillir et soulager nos âmes du chagrin…

 

 

 

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