910 – LA SOCIETE FATIGUEE

Une nouvelle-année est toujours porteuse d’espoir et j’aimerais pouvoir vous dire qu’elle nous apportera du bonheur, qu’elle sera chargée de bienfaits. La seule chose que je sais, c’est que nous sommes individuellement et collectivement responsables de cet avenir… Œuvrons à le rendre meilleur et à l’adapter aux temps nouveaux…

 J’ai cette croyance que les évènements n’arrivent pas par hasard. Quand ils surviennent, ils ne font que révéler au grand jour une problématique latente et sous-jacente qui était déjà là et attendait l’impulsion nécessaire pour nous apparaitre comme une évidence, une prise de conscience nécessaire.

Il ne fait pas de doute que la pandémie du covid fut un choc pour une société occidentale qui se croyait sûre d’elle-même, en possession de tous ses moyens et pour tout dire, invulnérable. Elle n’avait pas pris conscience qu’elle était vieillissante et qu’elle avait perdu sa pulsion de vie. Mais il se peut que le covid n’ait fait que nous révéler un mal-être plus profond…

 L’origine du mal-être

Néanmoins, nous avions déjà quelques doutes et nous sentions quelques craquements que certains commençaient à percevoir de façon intuitive. Nous prenions lentement conscience que les arbres ne montent pas jusqu’au ciel et que les ressources que nous puisons dans le sol s’épuisaient et que, dans un monde fini, la croissance et la consommation ne pouvait pas être infinies.

De là est née une prise de conscience écologique qui commençait à percevoir les dégâts que l’humanité infligeait à l’environnement depuis un siècle et qui s’accentue à vive allure. La nature est partout souillée, la chimie déverse ses poisons mortels dans les cultures, l’eau est polluée, l’air véhicule des particules fines, les maladies progressent et les médicaments chimiques qui nous sont prescrits nous intoxiquent un peu plus… A lui seul, ce constat crée une atmosphère de fin du monde, de cataclysme imminent, et la peur se répand subrepticement autour de nous…

Puis vint la constatation du réchauffement climatique, de la fonte de la banquise, de la disparition des glaciers et du permafrost, de la montée des eaux, de la disparition des espèces, sans compter les ouragans et les cyclones…

C’est donc dans ce contexte que le doute s’est installé parmi nous du bien fondé de notre civilisation, tout entière orientée vers la consommation, l’hédonisme, le gaspillage, la jouissance immédiate et l’individualisme. Il n’est pas exagéré de dire que les centres commerciaux, qui parsèment les banlieues, sont devenus des lieux de culte vénérés, remplaçant avantageusement nos églises délaissées. Cette transition symbolise parfaitement ce glissement, intervenu depuis une ou deux générations, du soin apporté à l’élévation de notre âme, vers le culte du corps et de la matière.

Le désormais célèbre coronavirus est arrivé dans une société fatiguée de vivre, en manque de ressort, épuisée par tant d’années d’excès, en perte de repères. On peut dire que, symboliquement, notre société occidentale avait collectivement perdu ses défenses naturelles, ses raisons de vivre et était déjà malade… Ceci est illustré par l’état sanitaire déplorable d’individus pléthoriques, repus, gavés et dont le système immunitaire était effondré. De ce point de vue, on peut dire que les dégâts de la pandémie révèlent le très mauvais état sanitaire des citoyens.

Le sociologue Alain Ehrenberg utilise l’expression de « société fatiguée » caractérisée par de nouvelles pathologies qu’il appelle « narcissiques ». La dépression y occupe une place centrale, et elle est moins le symptôme d’un conflit que d’un sentiment de vide, d’insuffisance affectant le narcissisme de l’individu qui ne parvient pas à être à la hauteur de ses idéaux. La honte devient un ressenti contemporain qui remplace la culpabilité, ressenti de jadis. « Cette fatigue semble résulter de l’affaiblissement des liens sociaux, donc de l’idée de commun ou de collectif ».

Malaise dans la civilisation

Il se peut que 75 ans de paix et de prospérité en Occident, soient plus que l’âme humaine tourmentée ne puisse supporter. Il se peut même que, nulle part et jamais, l’humanité n’a connu 75 ans de paix et de prospérité… C’est trop ! Cela devient fatigant de ne penser qu’à son petit confort, ses week-end et ses vacances, et d’avoir devant soi l’horizon lointain d’une vie monotone !

Le déclin, il est inscrit dans cette attente vaine d’un évènement improbable ou d’un ennemi qui peut survenir soudainement mais ne vient jamais, comme dans « Le désert des Tartares ». Elle vient sans doute de là, notre fatigue, de cet ennui qui nous déprime, comme des enfants les après-midis de pluie et qu’ils n’ont rien à faire…

Ce malaise, on le perçoit dans certains comportements aberrants, des idéologies qui n’ont ni queue-ni tête, des théories fumeuses et des croyances qui sont contraires au bon sens. Oui, je crois que c’est la perte du bon sens qui caractérise le mieux notre époque qui marche sur la tête !

La « cancel culture » prétend revisiter l’Histoire, décrète ce qu’il aurait été bien de faire, condamne ce qui, selon elle, a été mal fait. Elle est, comme au jugement dernier, celle qui trie le bien du mal, et condamne à l’enfer ceux qui, jadis, ne pensaient pas comme elle aujourd’hui…

C’est la théorie du genre qui propose de s’affranchir de la biologie et de la génétique pour que chacun puisse décider de son sexe, comme il déciderait du temps qu’il fait… C’est se prendre pour Dieu que d’imaginer que l’on peut décider de son destin ou c’est pratiquer la pensée magique. Ces caprices sont le signe d’une société fatiguée et psychiquement perturbée…

La même perturbation psychologique parcourt les mouvements woke, LGBT et néo-féministes qui ne savent plus qui ils sont et errent dans la vie comme des âmes en peine… Le symbole le plus fort de cette déshérence psychologique et de cette déprime ambiante réside sans doute dans l’effondrement du nombre de mariages, et surtout, de l’indice de natalité, le plus faible depuis la guerre, comme si le futur était bloqué !

 Recherche du sens

Le covid n’est donc pas survenu par hasard, mais dans un contexte qui, d’une certaine manière, l’attendait pour mettre de l’ordre dans le chaos. Nombre d’entre nous, plus clairvoyants, disaient « cela ne peut pas continuer comme cela » ! Nous sommes arrivés à ce carrefour stratégique…

Le covid n’est qu’un révélateur, et la panique qu’il a engendré nous montre notre vulnérabilité face à l’adversité, notre peur de la mort étant devenue pathologique, comme si nous devions être éternels.

Ce n’est donc pas le covid qui est le plus dangereux, mais la réponse que nous lui apportons dans un contexte de grande fragilité. La peur de la maladie imprégnait déjà nos sociétés au point que nous y consacrons l’essentiel de nos ressources, le covid n’a fait qu’exacerber une terreur qui était préalable. Nos sociétés matérialistes ne reposent que sur la matière et si celle-ci se fissure, la société se fissure…

Si nos sociétés veulent survivre au covid, nous devrons redonner du sens à nos vies, nous poser quelques questions fondamentales et modifier sans doute quelques-uns de nos comportements. Avons-nous des valeurs à défendre et lesquelles ? Que pourrais-je faire pour les défendre ? Le travail que je fais a-t-il un sens et lequel ? Qu’est-ce qu’une vie réussie pour moi ? Ma vie a-t-elle un sens ? Suis-je heureux ou comment pourrais-je le devenir ? Qu’est-ce qui me manque le plus dans ma vie ? J’ai été très frappé par les résultats d’un sondage qui m’a laissé songeur, annonçant que la moitié des actifs considérait que son travail n’avait pas de sens !

Il ne faut pas nous imaginer qu’après une pandémie de 2 ou 3 ans qui a profondément bouleversé nos sociétés, nous allons reprendre nos petites habitudes comme avant ! Une épidémie de cette ampleur, c’est comme une guerre… Écoutez ceux qui ont vécu la guerre, ils résonnent en termes de « avant la guerre » et « après la guerre ». De même, il y aura un après covid qui sera nécessairement différent. Les habitudes, les mentalités et les points de vue vont changer. Notre vision du monde et la hiérarchie de nos valeurs vont changer… Ceux qui auront eu la maladie changeront en premier…

Notre mission, c’est d’accompagner ce changement et de l’orienter vers un mieux-être. C’est une occasion unique qui se présente à nous pour améliorer notre vie et lui donner plus de sens, dans une direction qui correspond mieux à nos goûts et à nos valeurs personnelles fondamentales. En ce sens l’avenir est entre nos mains, nous pouvons le façonner selon la vision que nous en avons…

Peut-être sera-t-il salutaire d’abandonner certains comportements qui n’étaient pas satisfaisants, dans la façon de consommer et de se divertir. L’économiste Jérôme Fourquet mentionne « ces zones commerciales devenues des lieux de divertissement et le cœur battant de notre société, en lieu et place des centres-villes », société périurbaine anonyme et sans âme. Il existe mille façons de vivre différemment. Demain vous vivrez peut-être dans un Eco village ou bien vous pratiquerez la permaculture… Qui sait ?

Notre société devra sans doute aussi modifier ses fondements et supprimer certaines inégalités insupportables qui font que les métiers les plus indispensables à notre confort de tous les jours soient aussi les moins bien rémunérés, dans la distribution, la logistique et les services à la personne. Ceci génère une « frustration entre des standards de consommation toujours rehaussés et des moyens qui n’augmentent pas à la même vitesse ». C’est ainsi que nos sociétés sont tiraillées entre deux pôles antagonistes : d’un côté un libéralisme européen, ouvert sur le monde, et de l’autre un populisme appauvri auquel le libéralisme n’a laissé que les métiers subalternes et très mal rémunérés. Ce « nouveau prolétariat » engendré par la désindustrialisation organisée, je le dénommerais le nouvel esclavage. A terme, ces tensions sont potentiellement explosives.

Notre avenir est sans cesse à réinventer, à recréer, à peaufiner. Seuls des projets communs peuvent être suffisamment mobilisateurs et nous ré-enchanter. Nous devons toujours nous souvenir que les sociétés sont périssables si l’on n’en prend pas soin. Les années qui viennent sont entre nos mains, prenons-en soin et accompagnons le changement… inévitable.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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