924 – ÊTRE DE SON TEMPS…

Nous vivons une époque où il faut être progressiste sous peine d’être relégué avec les vieux papiers dans les greniers de l’Histoire. Être de son temps, c’est aussi épouser les modes et les lubies des uns et des autres, c’est souvent éviter de penser par soi-même…

Deux évènements majeurs, qui viennent de nous affecter, nous ont montré combien il est devenu difficile, en temps de crise, d’exprimer ses opinions sans être aussitôt stigmatisé par des media qui pratiquent la pensée unique.

Se poser des questions, révéler des faits, exprimer des hypothèses ou des critiques sont devenus des missions quasi impossibles sans s’exposer à un rejet massif de la part d’une majorité consensuelle, sure d’avoir raison.

Rhinocéros ou la dépersonnalisation

Tout au long de sa vie, Eugène Ionesco (1909-1994) est hanté par les évènements qui se déroulent dans sa Roumanie d’origine, passée en un clin d’œil du fascisme au communisme, qui furent deux entreprises de dépersonnalisation.

Dans ses écrits, il veut nous mettre en garde contre « ceux qui marchent avec l’histoire, les opportunistes de toutes les droites, de toutes les gauches de l’histoire » … L’homme de son temps est donc celui qui va toujours « dans le sens de l’histoire, dans le sens de la marche ». Aujourd’hui, nous dirions que c’est un Marcheur de la République… Suivez mon regard…

Mais il y a ceux qui ne sont pas de leur temps, ceux qui comparent hier et aujourd’hui, ceux qui contestent que tout changement soit nécessairement un véritable progrès, ceux qui savent qu’au cours de l’histoire, des civilisations ont régressé et se sont effondrées. Pour Ionesco, être en retard sur son temps, cela signifie « faire partie de l’opposition d’une minorité qui critique la marche, le sens que prend la marche de l’histoire de leur temps. Être en retard sur son temps cela signifie en réalité ne pas se laisser faire ».

En 2022, je dirais que ne pas être de son temps, suivant le qualificatif à la mode, c’est être complotiste, un empêcheur de penser en rond, c’est-à-dire un individu dangereux car il détourne le bien-pensant de sa vénération du pouvoir en place. Il doit donc être combattu par tous les moyens, médiatiques et politiques.

Dans sa célèbre pièce, « Rhinocéros », Ionesco montre comment la pensée unique, de celui qui sait, détruit tout sur son passage, car la tendance de toute société est d’uniformiser. Les innovations, aussi bien au niveau technique qu’au niveau sociétal ou des mœurs, doivent annihiler toutes les valeurs qui font de l’homme une personne unique et non un objet interchangeable. « L’homme, progressivement, cesse d’être un homme pour devenir un objet ».

Dans nos sociétés contemporaines, des milliers d’humains, en phase avec l’époque, se transforment chaque jour en Rhinocéros, féroce, implacable, stupide… Le rhinocéros ne pense pas par lui-même, il suit les mots d’ordre, c’est le stade qui précède celui d’objet inanimé que l’on manipule… Nous l’avons vécu avec la pandémie et nous le vivons avec la guerre en Ukraine. Il ne fait pas bon d’avoir un autre avis que celui de la pensée dominante.

 La liberté ou le bonheur

Comme chacun sait, la liberté, à commencer par la liberté de penser, ouvre tous les possibles, toutes les émancipations, il augmente les niveaux d’énergie et incite à la contestation, à la rébellion. Par définition, aucun pouvoir ne cherche à augmenter le degré de liberté !

Les gouvernements veulent notre bonheur qui est tout le contraire de la liberté car il est émolliant, qu’il assèche nos désirs et nos besoins de contestation ou de révolte. Si l’on en croit Eugène Zamiatine, l’écrivain Russe du siècle dernier « On vous guérira, on vous remplira de bonheur jusqu’au bord. Quand vous serez rassasiés, vous rêvasserez tranquillement et vous ronflerez ». Nous ne manquons ni de jeux vidéo, ni de parcs d’attraction, ni de match de foot à la télévision, ni de divertissements… Le peuple est heureux dans une sorte de léthargie molle, il est bien sage, englué dans son petit confort. C’est ainsi que s’installe cette « servitude volontaire » chère à La Boétie.

Être de son temps, c’est accepter de suivre le mouvement vers le bonheur imposé, c’est être un bon citoyen, c’est obéir en bon élève aux injonctions gouvernementales. Sinon, on est un irresponsable ! Or, le président Macron l’a dit : « un irresponsable n’est plus un citoyen ».

Au nom du bonheur pour tous, il convient de dénoncer et pourchasser les récalcitrants qui veulent bien du bonheur mais garder leur liberté de penser. Il faut faire la chasse aux non vaccinés comme le propose les bien-pensants et ouvrir « une ligne téléphonique pour dénoncer ceux qui refusent d’obéir » comme on a pu le lire dans la presse.

La guerre au virus est du même ordre que la guerre à la Russie, ni l’un ni l’autre de ces conflits ne supporte de contestation. En temps de guerre, il n’y a pas d’état d’âme possible et tous doivent être unis face à l’ennemi. On ne peut discuter la stratégie du commandant en chef. Les responsabilités sont claires et pas question de poser des questions sur les facteurs qui ont conduit au conflit…

Les rebelles

Être de son temps, c’est adhérer à la pensée dominante, c’est faire confiance aux algorithmes, sinon on est un rebelle.

Le rebelle a des sentiments et de l’imagination ce qui, pour les bien-pensants, est le signe d’une cervelle malade. Le rebelle complotiste écoute sa propre conscience et se souvient qu’il a une âme. Il possède donc tous les ingrédients pour être un dissident qui prétend penser par lui-même, suprême prétention par les temps qui courent.

Imagination, conscience, âme, voilà les grains de sable qui entravent le bon fonctionnement des rouages des sociétés matérialistes et technocratiques modernes. Ce sont des relents d’un autre âge, qui croyait encore en l’Homme, porteur de valeurs sacrées. L’homme d’aujourd’hui croit au progrès comme une fin en soi. Si c’est nouveau, et techniquement réalisable, c’est bien et souhaitable. « Il n’y a qu’une réponse aux méfaits, erreurs et périls de la science… encore plus de science » nous prévenait Romain Gary.

Le rebelle ne sait plus où aller pour se protéger. Il cherche une terre d’exil où rencontrer d’autres rebelles pour partager des valeurs qui sont périmées. Ce sont les nouveaux cathares, ceux qui veulent revenir aux sources, en dehors des dogmes des Églises, qu’elles soient médicale, sanitaire, politique, militaire. Ils forment des nouvelles communautés de pensée qui, à leurs manières, contestent le tribunal de l’Inquisition.

Cela n’est pas toujours confortable d’être un rebelle, un dissident, un complotiste, il faut y mettre de l’énergie et des convictions. Ceux qui empruntent cette voie méritent notre respect et nous devons les écouter. Il serait tellement plus facile de suivre le courant, d’être de son temps, et de se laisser porter par la pensée dominante qui monopolise les media. Mais, il convient de se souvenir que les sociétés, qui tournent le dos à leurs valeurs fondamentales, périclitent…

 

 

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