1015 – LES BLESSURES NARCISSIQUES DE L’HUMANITE

Pendant longtemps, l’humanité n’avait jamais douté d’avoir été placée par Dieu au cœur de l’Univers, de posséder de façon innée des capacités supérieures aux autre espèces, d’être libre et maitre de sa destinée, d’avoir la nature à sa disposition et, enfin, d’être dotée d’une intelligence supérieure.

Autant dire que les humains, malgré les vicissitudes de la vie, avaient une haute estime d’eux-mêmes, choisis par Dieu pour régir l’Univers qui avait été créé à leur service. Ils étaient persuadés être différents par nature du monde animal. Bref, ils pouvaient se regarder avec fierté dans le miroir de l’eau, comme le narcisse de la légende.

On peut considérer que le mythe du paradis perdu correspond assez bien à cette situation. Étant placés au centre du cosmos et Dieu ayant tout disposé pour les satisfaire, Adam et Eve, ainsi que toute la lignée des humains qui suivit, allèrent de désillusions en désillusions. Le paradis perdu représentant cette prise de conscience progressive de la place extrêmement modeste de l’homme au sein de l’Univers, ainsi qu’au sein du monde vivant…

Ces désillusions successives ont altéré notre estime de soi et l’image que l’on se faisait de nous-même. Cette prise de conscience vers la modestie s’est effectuée schématiquement en 5 étapes qui constituent autant de blessures narcissiques de l’humanité. Les trois premières étapes ont été décrites par Sigmund Freud dans l’Introduction à la Psychanalyse, les deux blessures narcissiques suivantes sont plus contemporaines et peut-être encore plus douloureuses…

Copernic

De tous temps, les humains ont eu ce sentiment naïf, égoïste et enfantin d’être au centre du monde. L’observation du lever et du coucher du soleil constituait la preuve apparente de ce géocentrisme.

L’homme ne pouvait pas avoir été placé par hasard au centre de l’Univers, il était donc l’élu de Dieu qui lui avait réservé la meilleure place lors de la création. Parmi leurs attributs, les humains possèdent une intelligence ainsi qu’une capacité d’analyse et d’observation. Vouloir tout connaitre et tout comprendre généra la première blessure narcissique de l’humanité. C’est ce que signifie le paradis perdu.

En effet, selon la remarque de Freud, la science infligea à l’humanité un premier démenti cuisant à son arrogance, « lorsqu’elle a montré que la terre, loin d’être au centre de l’Univers, ne forme qu’une parcelle insignifiante du système cosmique dont nous pouvons à peine nous représenter la grandeur. Cette première démonstration se rattache pour nous au nom de Copernic ».

L’Église Catholique contesta longtemps les données de Copernic qui bousculaient son interprétation géocentrique. Beaucoup furent même pourchassés pour avoir accepté les thèses de Copernic publiées en 1543 sous le titre de « Révolution des sphères terrestres ».

Charles Darwin

S’il fallut bien accepter la découverte de Copernic, les humains demeuraient sur leur piédestal, créature supérieure qui présentait une différence de nature avec le monde animal et choisie par Dieu pour dominer le monde.

Cette conception était celle de l’Église, mais aussi celle de la communauté scientifique pour lesquelles les humains étaient, depuis l’origine, au sommet de la pyramide du vivant sur laquelle ils devaient régner.

Freud situe notre seconde blessure narcissique avec la théorie de l’évolution. « Le second démenti fut infligé à l’humanité par la recherche biologique, lorsqu’elle réduisit à rien les prétentions de l’homme à une place privilégiée dans l’ordre de la création, en établissant sa descendance du règne animal et en montrant l’indestructibilité de sa nature animale. Cette dernière révolution s’est accomplie de nos jours, à la suite des travaux de Ch. Darwin, travaux qui ont provoqué la résistance la plus acharnée des contemporains ».

Nous tombions de haut et cela ne fut pas facile à digérer par une humanité imbue d’elle-même. Darwin éprouvait un malin plaisir à tourner le couteau dans la plaie pour nous expliquer que nous descendions du singe mais n’avions même pas sa sagesse. « Un singe américain, après s’être saoulé au Cognac, ne le toucherait plus jamais et est donc beaucoup plus sage que la plupart des hommes ». Succulente remarque !

Freud lui-même

Un fait demeurait sûr et indiscutable : les hommes ont un libre arbitre qui les rend maitres d’eux-mêmes et de leur destin. Ils sont capables de discernement et mènent leur vie selon leurs choix personnels

On doit à Sigmund Freud lui-même de nous avoir infligé la troisième blessure narcissique en nous obligeant à voir à quel point nous étions beaucoup moins libres que nous le prétendions, dominés en fait par nos émotions, nos a priori culturels, nos pulsions et nos désirs refoulés. Bref, il faut se rendre à l’évidence, nous sommes davantage mû par notre inconscient que par notre Moi conscient et prétentieux !

Freud n’y va pas par quatre chemins : « Un troisième démenti sera infligé à la mégalomanie humaine par la recherche psychologique de nos jours qui se propose de montrer au Moi qu’il n’est seulement pas maitre dans sa propre maison, qu’il en est réduit à se contenter de renseignements rares et fragmentaires sur ce qui se passe en dehors de sa conscience dans sa vie psychique ».

Après ces trois réquisitoires sévères, nous sommes un peu groggy ! Il n’est pas étonnant que l’humanité a commencé à douter d’elle-même et de sa mission sur terre. Ne sommes-nous qu’un fétu de paille, sans destin particulier ? Individuellement et collectivement, disparaitrons-nous de la même façon que nous sommes apparus sur terre, par hasard ou suite à notre autodestruction ?

La nature souillée

Selon la genèse, le livre des origines, Dieu créa la nature pour notre bien-être et notre plaisir dans ce qui devint le jardin d’Eden. Après avoir ensuite créé l’homme et la femme,

 Dieu les bénit et leur dit : « Soyez féconds et multipliez-vous, remplissez la terre et soumettez-la. Soyez les maîtres des poissons de la mer, des oiseaux du ciel, et de tous les animaux qui vont et viennent sur la terre. » Dieu dit encore : « Je vous donne toute plante qui porte sa semence sur toute la surface de la terre, et tout arbre dont le fruit porte sa semence : telle sera votre nourriture ».

Au fil des millénaires l’homme cultiva son jardin d’Eden avec sagesse et en récolta les fruits selon ses besoins. La terre produisait en abondance et suffisance pour nourrir et vêtir les humains. Mais ceux-ci ont proliféré et ont occupé chaque recoin de notre planète. Ils ont voulu produire plus pour satisfaire leur insatiable appétit de consommation.

On peut situer le tournant vers 1950, lorsque les humains, au nom du progrès, ont commencé à manipuler la terre de façon artificielle pour augmenter les rendements. La grande catastrophe, qui a bouleversé un équilibre millénaire, fut l’introduction de la chimie dans les méthodes de culture. Herbicides et pesticides de synthèse, produits par la nouvelle industrie chimique, ont commencé à être déversés en masse sur les champs et les cultures.

Les plantes se sont affaiblies, les terres et les rivières furent pollués, les insectes puis les oiseaux disparurent en masse et les humains subirent une augmentation vertigineuse des troubles neurologiques et des cancers. On découvrit les effets extrêmement néfastes de certaines substances dénommées « polluants éternels » pour signifier qu’ils ne se dégradent pas ! Même les œufs issus d’élevage en plein air sont inaptes à la consommation avec un taux trop élevé de polluants éternels. (Relire la chronique 971 « Exterminations »).

Le taux de fécondité des humains déclina rapidement au point qu’ils doivent aujourd’hui utiliser de plus en plus la « procréation médicale assistée ». Le taux moyen de spermatozoïdes a diminué si drastiquement que l’avenir même de l’humanité est en question (relire chronique 963 « Menaces sur la survie de l’humanité ».

Voilà ce que nous avons fait du jardin d’Eden ! Il n’y a pas lieu d’être fiers…

La super-intelligence

L’intelligence artificielle (IA) fut découverte par le grand public, il y a seulement quelques mois, avec l’apparition en libre-service de ChatGPT qui fut plus qu’une révolution conceptuelle. Ses performances ne valent pas encore celles d’un cerveau humain, loin s’en faut, mais les experts sont assez unanimes pour affirmer que les capacités d’une Intelligence Artificielle dépasseront un jour celle des humains. (Lire chronique 986 « La révolution de l’Intelligence Artificielle »).

Actuellement l’IA superforme l’intelligence humaine dans de nombreuses tâches précises comme jouer aux jeux d’échecs ou de scrabble, mais n’atteint pas le niveau multitâches du cerveau humain. Elle est encore loin de pouvoir comprendre un langage naturel, aussi bien que le fait un adulte.

Ceux qui doutent de ses capacités futures peuvent lire Superintelligence de Nick Bostrom qui fait le point sur les différentes voies possibles pour obtenir une intelligence qui surpasse de beaucoup l’intelligence humaine. Il ne doute pas que ceci sera possible avant la fin du siècle, d’autres prédisent bien avant. « l’IA a déjà réussi à faire tout ce dont a besoin la pensée, mais a échoué à réaliser la plupart de ce que les gens et les animaux font sans penser. Il s’agit, par exemple, d’analyser des scènes visuelles, reconnaitre des objets ou contrôler le comportement de robots en interaction avec l’environnement naturel ».

Nombreux sont ceux qui mettent en garde l’humanité vis-à-vis des dangers de cette superintelligence pour le genre humain qui serait ainsi dégradé au rôle de supplétif. On peut aussi envisager que cette intelligence supérieure perçoive les humains comme des parasites dangereux qu’il convient de supprimer.

L’émergence de cette superintelligence pourrait donc constituer l’ultime et mortelle blessure narcissique de l’humanité. Néanmoins, il reste encore quelques possibilités que l’IA ne puisse jamais dépasser, ni même atteindre le niveau de l’intelligence humaine. Il lui manquerait des dimensions plus subtiles de l’ordre de l’imaginaire, de la créativité, des sentiments et des émotions vraies, mais aussi de l’éthique et de la spiritualité. Bref, il pourrait définitivement lui manquer tout ce qui élève l’homme au-dessus de la matière… c’est-à-dire le plus essentiel.

Conclusion

Il appartient à chacun de se guérir de ses blessures narcissiques en acquérant la sagesse et « il faut cultiver notre jardin » au sens ou l’entendait Candide. Cette sagesse consistera aussi à mettre des garde-fous pour que l’Intelligence Artificielle demeure à notre service et non pas le contraire.

A chacun aussi de cultiver son jardin intérieur et, en particulier, ses dimensions morales et spirituelles qui lui permettront de restituer son estime de soi et de dominer l’IA.

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2 commentaires

    1. Freud n’est plus à la mode car il s’est trompé sur bien des sujets. Néanmoins il fut un précurseur pour nous démontrer, de façon convaincante, combien nous étions téléguidés, à notre insu, par notre inconscient !…

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