On se croit libre, on se croit maitre de nos pensées, de nos opinions et de nos sentiments. Il s’agit sans doute de la plus grande illusion de l’espèce humaine. En fait, individuellement et collectivement, nous déléguons souvent notre liberté de jugement et de comportement à d’autres…
Nous sommes immergés dans des réseaux d’influences, familiaux, amicaux, institutionnels, médiatiques et étatiques. Notre tendance innée est de se conformer au groupe afin de ne pas être rejeté. C’est toujours beaucoup plus facile et reposant de penser comme les autres… en respirant « l’air du temps », c’est-à-dire en se conformant aux us et coutumes de l’époque et du groupe.
J’aime cette phrase de Yuval Noah Harari dans Le mythe de la liberté : « Si les gouvernements réussissent à pirater l’animal humain, les personnes les plus faciles à manipuler seront celles qui croient au libre arbitre ».
Dépressions collectives
Ce n’est un secret pour personne, notre société occidentale est à tendance dépressive, comme en témoigne la consommation vertigineuse de psychotropes et de drogues illégales. En 2021, la revue médicale le Lancet signalait en France « une crise nationale naissante en matière de santé mentale ».
Ce phénomène était étudié dans les revues politiques ou sociologiques spécialisées. Il est désormais sur la place publique dans les media populaires. On n’en finit plus d’énumérer la liste des symptômes révélateurs d’une société malade : effondrement démographique, consommation d’antidépresseurs, absentéisme au travail, crises sociales, émeutes, abstention électorale, taux de suicide, automutilation, violence gratuite, apathie politique, éco-anxiété, etc.
On parle désormais de « dépression collective ». La Fondation Jean-Jaurès publiait en 2022 une étude intitulée « Grosse fatigue et épidémie de flemme ». On observe donc un pessimisme généralisé de la société qui fonctionne comme une épidémie et s’exprime à travers les paroles des chansons populaires et dans les gros titres des media.
Une étude statistique a montré, à partir de 6150 chansons, une augmentation significative des mots exprimant la colère, la peur, le dégoût ou la tristesse, aux dépens de la joie, de la confiance et de l’ouverture.
La synchronisation émotionnelle
Les individus n’ont pas attendu Internet pour fonctionner en réseau à l’intérieur des sociétés. Les réseaux sociaux n’ont fait qu’amplifier un phénomène naturel et spontané, déjà connu, ce qui explique leurs succès.
Les psychologues décrivent cette « tendance à imiter et à synchroniser automatiquement les expressions, les vocalisations, les postures et les mouvements avec ceux de l’autre personne et, par conséquent, à converger émotionnellement ».
Ce phénomène de contagion émotionnelle est amplifié sous l’effet du stress, comme chacun a pu le vérifier lors de l’épidémie covid. Les gouvernements ont d’ailleurs usé et abusé de cet effet pour asseoir leur autorité. Sous l’effet de la peur générée par les autorités de santé, les individus ont perdu leur bon sens et leur libre arbitre au profit de la masse.
Les phénomènes de foule procèdent par des mécanismes identiques et peuvent céder à la panique, à la colère, à la haine et à la violence. Les individus dans la foule perdent le sens de leur propre responsabilité personnelle qui semble soudain dissoute dans l’anonymat.
Il existe bien, à l’intérieur d’une foule, une possibilité de fusion des individus en une nouvelle entité, anonyme et irresponsable, prête à suivre un mot d’ordre ou un leader. Ce phénomène de contagion est à l’œuvre dans toutes les manifestations qui dégénèrent en émeute et en violence, y compris dans le sport de masse.
Hystérie épidémique
Les spécialistes ont identifié ce qu’ils dénomment la « maladie sociogénique de masse » qui se déclenche le plus souvent suite à un stress intense, à une contrainte dure, une condition de vie aliénante, à l’isolement social, à une incertitude intense, etc.
Il s’agit d’une hystérie épidémique qui s’exprime par une forte anxiété , des craintes irrationnelles ou imaginaires, des hallucinations, des convulsions, et des délires qui peuvent conduire à des comportements anormaux et asociaux. Ces personnes répondent de façon excessive à un évènement stressant ou perçu comme tel.
Ces phénomènes peuvent être provoqués par des évènements mineurs qui prennent soudain, dans l’imaginaire collectif, une dimension exagérée : un microévènement, un cri, une odeur, une lumière, un accident de circulation ou un fait divers.
Un groupe peut ainsi avoir, de façon inopinée, un comportement excessif et pratiquer un lynchage, malgré l’inconsistance de la menace. Les simples rumeurs infondées peuvent être à la source d’une hystérie collective, sorte de folie soudaine et contagieuse. Plus personne ne pense, mû par une sorte de délire.
Il suffit, par exemple, de la simple rumeur d’un arrêt de livraison de carburant pour générer une panique autoréalisatrice lorsque les automobilistes auront pris d’assaut les stations-services.
Le mimétisme culturel
Le biologiste Britannique Richard Dawkins a introduit la notion de « mème » en analogie avec les « gènes » pour évoquer la transmission d’information par la parole, la musique, l’écriture ou le dessin. Un mème étant une « unité d’information contenue dans un cerveau et échangeable au sein de la société ».
En clair, il s’agit d’idées, de croyances, de pratiques, de slogans, de chansons, de blagues, de modes vestimentaires, etc… qui deviennent virales. Les mèmes sont des réplicateurs, c’est-à-dire qu’ils sont capables de se reproduire et de se transmettre d’un individu à l’autre.
La mimétique est la science des mèmes, comme la génétique est la science des gènes. Un mème, ou chose imitée, est transmis par les sens. Il n’est pas absurde de concevoir que les mèmes, en tant qu’unités de réplication non génétiques, utilisent des supports physiques perceptibles par les sens.
Il suffit d’observer nos comportements en société pour repérer les occasions où nous sommes téléguidés par des mèmes. C’est ce qui se passe à chaque fois que nous partageons les mêmes codes vestimentaires, musicaux, publicitaires, idéologiques et autres. Cette adhésion n’est généralement pas consciente, mais elle nous permet de se relier à un groupe.
Comportements collectifs coordonnés
La cadence musculaire possède un effet d’entrainement et de synchronisation émotionnelle, comme on peut l’expérimenter, par exemple, lorsque l’on marche en groupe au pas cadencé.
La danse a certainement précédé le langage et constitue, sans doute, le comportement cadencé le plus ancien et le plus puissant pour obtenir une coordination d’un groupe, et générer une sorte d’euphorie collective. Des phénomènes semblables sont obtenus dans les travaux cadencés ou dans certains rites très répétitifs et rythmés comme on peut l’observer dans les rites indiens ou les chants grégoriens.
« Agir en mesure avec d’autres éveille des sentiments de solidarité et élimine certains sentiments de frustration mieux que les mots ne peuvent le faire », précise un psychosociologue. Tout se passe comme si les individus perdaient leur Moi au profit d’une entité plus vaste, lui conférant un sentiment de puissance euphorique. On ressent cela très bien lorsque l’on regarde une armée qui marche au pas.
Relire chronique n°985 « Psychopathologie des foules »
Cohésion sociale
Il apparait que les sociétés humaines sont toutes soumises, à des degrés divers, à des forces émotionnelles qui assurent la cohésion sociale mais aussi une certaine aliénation des individus.
Dans ces conditions, il semble que l’individualisme va à l’encontre des synchronisations sociales nécessaires à la cohésion des sociétés et des groupes humains, ainsi qu’à la solidarité.
Nous assistons, dans nos sociétés post-modernes, à une lente dislocation du tissu social avec perte de l’intérêt commun. Des dysfonctionnements structurels apparaissent avec une baisse de la coopération et du sentiment d’appartenance.
Les déplacements de populations hétérogènes et les phénomènes migratoires sont des freins puissants à la cohésion sociale car les individus d’origine culturelle différente ne parviennent pas à se synchroniser. Cette perte de cohésion sociale est dangereuse pour les civilisations qui ne parviennent plus à assurer leur unité et risquent de se disloquer. On peut ainsi assister à des revendications corporatistes violentes, des comportements asociaux ou des révoltes soudaines.
Pour contrer cette augmentation d’entropie les gouvernements doivent avoir recours à la force, avec une reprise en main liberticide, sauf à prendre le risque de sombrer dans l’anarchie.
Conclusion
Les sociétés humaines traditionnelles fonctionnaient grâce à un réseau sous-jacent dans lequel se fondaient les individualités, pour le meilleur ou pour le pire, dans une sorte de domestication sociale.
Aussi désagréable que cela puisse paraitre pour notre morale contemporaine, on peut considérer que l’intolérance et le rejet des groupes humains structurés, vis-à-vis des autres, assure leur pérennité et fonctionne à la manière d’un système immunitaire.
En absence de ce système immunitaire nos sociétés post-modernes prennent le risque de se disloquer sous les effets conjugués de l’individualisme et de la perméabilité aux autres cultures.
Le fonctionnement des sociétés humaines semble particulièrement fragile et complexe, toujours en équilibre entre des injonctions contraires, entre l’émergence de l’individu et des comportements foncièrement moutonniers. La vie est une aventure dans laquelle nous naviguons entre charybde et Scylla !
Très bonne analyse comme toujours, et bien documentée. Heureusement il y a encore des gens qui réfléchissent !!!! Les médias 24//24 h sont aussi en partie responsables de ce désenchantement.