Dans nos sociétés occidentales, dites « libérales », le religieux et sa pratique sont refoulés aux marges de la société. Les religions sont considérées comme des pratiques vieillottes, dépassées par la modernité. Est-ce justifié ?
Nous sommes collectivement animés par une telle hantise du sacré que l’adhésion à une religion est regardée avec suspicion et vécue comme une faiblesse, voire comme une déviation de l’esprit.
Les religions sont tolérées, comme ayant un rôle ornemental, relique culturelle, au même titre que les danses ou les chants folkloriques ! Mais le législateur prend néanmoins la précaution de les cantonner dans la sphère exclusivement privée, comme s’il pressentait la possibilité d’une contestation de son pouvoir.
Vous pouvez relire la chronique n°1005 « Avons-nous besoin des religions?».
Laïcité à la Française
La France véhicule une longue tradition de laïcité, depuis les lois de 1905 sur la séparation de l’Eglise et de l’Etat. Ces lois furent initiées et votées à la faveur d’une vaste campagne anticléricale.
De ce fait, la laïcité à la Française est devenue une idéologie antireligieuse et n’est jamais parvenue à atteindre le niveau essentiel de la neutralité. Elle pourchasse les pratiques religieuses dans l’espace publique comme s’il s’agissait d’une atteinte à la sécurité de l’Etat.
C’est une spécificité très française de cantonner les religions dans une sphère strictement privée et de pourchasser les débordements aussi durement que les crimes et délits ordinaires !
Il est interdit de montrer une crèche de Noël dans une vitrine de commerçant, comme s’il s’agissait d’une atteinte aux bonnes mœurs. De même que le voile islamique est proscrit à l’école, comme s’il s’agissait d’une atteinte à la pudeur ! Nous atteignons le summum du ridicule.
De ce fait, une partie de la nation se crispe car elle se sent ostracisée et humiliée. Ceci est particulièrement marquant pour la population musulmane qui est ainsi marginalisée et refuse de se reconnaitre dans une République qui la méprise et lui refuse le droit d’exprimer sa religion au grand jour.
La laïcité à la française est agressive, anachronique et contre-productive. C’est finalement la République qui est rejetée avec un refus de s’assimiler à un régime politique aussi ostensiblement antireligieux. Les politiciens semblent totalement ignorants des ressorts psycho-sociologiques qui animent un peuple !
Le retour du religieux
Les milieux intellectuels considéraient le phénomène religieux comme archaïque et spécifique des sociétés primitives, jugées irrationnelles et fondées sur l’émotion. Pour les rationalistes, il n’est pas de pire tare que l’irrationnel et l’émotif ! (Relire chronique n°969 « Eloge de l’irrationnel ».
Le sociologue Emile Durkheim a bien montré combien le sacré et la transcendance faisaient partie inhérente des peuples, sans exception. Plus tard, Einstein affirmait que « La science sans religion est aveugle ». A sa suite, René Girard écrivit « Le sacré, c’est tout ce qui maitrise l’Homme »…
En ce début du XXIème siècle, le regard sur les religions se modifie et devient moins condescendant. C’est ainsi que le sociologue Bruno Karsenti admet, dans son dernier livre « La place de Dieu », que l’absence de Dieu dans nos sociétés rationalistes ouvre un trou invisible qui demande à être comblé…
Il ne s’agit pas pour Karsenti de remettre en question la sécularisation de nos sociétés, mais admettre que notre monde moderne souffre du manque de transcendance. D’après lui, seule une relation à l’invisible répond à « cette nécessité d’accorder les deux questions qu’aucune société ne peut laisser sans réponse, celle de la justice et celle du destin ; celle d’un ordre légitime où l’on prend place, et celle d’une destinée propre à chacun ».
Cette injonction rejoint la position de Durkheim dans « Les formes élémentaires de la vie religieuse » pour que la justice sociale soit au centre de toute religion modernisée. Si la religion est au fondement des sociétés, pourquoi la refouler ?
L’insistance du religieux dans notre présent, et sous des formes diverses, bat en brèche tous les pronostics de sa disparition. Il faut en effet admettre que les sociétés humaines ne peuvent se contenter d’assouvir les besoins élémentaires de ses membres, mais qu’elles ont besoin de perspectives plus hautes.
Il nous est difficile d’imaginer une vie issue uniquement du hasard, sortie du néant et appelée à y retourner. Une telle vie serait absurde, sans signification et sans perspective, sans espérance de salut, vouée à une déprime généralisée. Comment justifier la morale ou la justice dans une société uniquement préoccupée de son bien-être matériel et sans aucune finalité ?
Le point de vue de la science
Nous assistons actuellement à un renversement de perspectives dans le monde scientifique. Les mouvements rationalistes du XIXème siècle avaient évacué, pensant que c’était définitif, la notion de Dieu. Les religions étaient vues comme des reliques archaïques héritées de l’obscurantisme.
Mais les avancées sur la compréhension de l’origine de l’Univers avec la notion d’un Big-Bang et, ensuite, une connaissance plus fine de l’apparition de la vie ont conduit les scientifiques à réintroduire un nouveau paramètre dans leurs équations : Dieu.
La naissance de l’Univers, et l’apparition de la vie, ne peuvent en effet se comprendre sans la notion d’une énergie créatrice. Il existe une telle quantité de réglages, fins et précis, de l’Univers et du vivant qu’il devient exclu qu’ils ne puissent être que les seuls fruits du hasard…
J’ai récemment consacré deux chroniques sur ce sujet : n° 1012 « Dieu et le Big-Bang » et n°1013 « Le miracle de la vie ».
La nécessité d’une énergie créatrice originelle n’induit pas l’obligation d’adorer un Dieu créateur, sans doute au-dessus de nos prières, mais elle apporte une transcendance et modifie totalement nos attentes sur terre. Il apparait que notre pensée rationnelle, à laquelle on s’accroche désespérément, est incomplète et trop étriquée pour expliquer le monde et pour que les humains puissent s’y épanouir.
Autrement dit, l’affirmation de l’existence d’une énergie créatrice ouvre aux humains de nouvelles et infinies perspectives sur le sens de la vie et le sens de nos actions. Nous avons, plus que jamais, à nouveau la possibilité d’imaginer un monde plus complexe et inattendu ! C’est comme si l’Univers s’ouvrait à nous avec de nouvelles découvertes à envisager …
Le monde n’est pas clos, il n’est pas que matière. Toutes les générations et les peuples qui nous ont précédés en étaient déjà persuadés. La science, enivrée par ses découvertes, nous avait éloigné de la transcendance. Mais la science moderne revoit sa copie et nous apporte de nouvelles perspectives qui vont nous aider à vivre et à nous épanouir. Si les religions nous relient à l’énergie créatrice admise par la science moderne, la laïcité -quant à elle- nous prive d’une partie essentielle de nous-même.