Notre intelligence est limitée. Nous sommes ainsi incapables d’appréhender le monde dans sa globalité et sa complexité. Nous devons donc décrire le monde avec des concepts simples et même parfois simplistes. C’est le grand dilemme de l’humanité qui rêve de grandeur et se prend pour Dieu, mais doit se contenter d’une compréhension parcellaire…
Le physicien qui scrute la matière, le biologiste qui décrypte le métabolisme, le psychologue qui sonde l’âme humaine et le sociologue qui étudie les sociétés humaines, sont tous pris de vertige devant la somme des connaissances qui s’accumulent et devant l’immensité qui reste à découvrir.
Depuis le Big-Bang, l’Univers va vers toujours plus de complexité. L’énergie primordiale s’est répandue à partir d’une tête d’épingle et s’est progressivement transformée en matière qui poursuit sa route vers l’infini. Les interactions se multiplient. Les forces magnétiques et électriques ainsi que les forces d’attraction et de répulsion contrôlent la matière.
Puis survint la vie, sans que l’on ne sache ni pourquoi, ni comment, malgré les multiples hypothèses dont les humains sont friands, faute de certitudes. Au fil des âges, elle s’est complexifiée et continue de le faire. La vie fait des prouesses qui n’ont pas fini de nous éblouir.
Au somment de la pyramide de la vie, l’humanité s’est crue chargée de la mission de connaitre et de comprendre le monde. Chaque être humain est d’une complexité si grande qu’il est lui-même incapable de la cerner.
Les humains ont formé des groupes sociaux qui constituent de nouvelles entités, à l’intérieur desquels les individus interagissent et souvent perdent leur autonomie et leur individualité. Il se constitue donc un système de réseaux aux mailles fines et dont la complexité échappe totalement aux sociologues qui se contentent de décrire des situations qu’ils ne comprennent pas…
Face à notre incapacité fondamentale à comprendre le fonctionnement intime de toutes les interactions simultanées, les humains ont commencé à fractionner le monde. Incapables d’appréhender la globalité, il a fallu couper la réalité en petits morceaux. Chacun s’est accaparé une fraction pour en faire une spécialité. Ainsi est né l’univers des spécialistes qui se disputent les débris du monde et tentent de remonter le puzzle et en comprendre le sens.
Le métabolisme
Rien n’illustre mieux ce qui précède que l’étude du métabolisme, c’est-à-dire des mécanismes biologiques intimes qui animent la vie. On peut être tenté de comparer le mécanisme de la vie à celui d’une horloge. Mais il s’agit d’une comparaison grossière car l’horloge mécanique est composée de seulement quelques rouages, parfaitement identifiés. Par contre, une seule cellule vivante contient des milliers de composants différents qui non seulement interagissent entre eux mais se transforment l’un dans l’autre !
La vie est donc fluide, adaptable et changeante suivant les circonstances. La complexité de la vie est si grande que son étude nécessite de nombreux spécialistes, qui chacun tente d’apporter sa pierre pour en comprendre le fonctionnement global. Pour l’instant cela nous échappe. Nous pouvons manipuler la vie, mais nous sommes incapables de la reproduire ex nihilo…
Nous sommes aujourd’hui capables de décrire en détail certaines voies métaboliques, mais nous sommes encore incapables de comprendre globalement comment s’articulent entre elles les milliers d’autres voies métaboliques, à la fois concurrentes et complémentaires. Autrement dit, on peut comprendre des mots, des bribes de phrases, mais pas le sens global.
Cette ignorance face à cette énorme complexité se retrouve en médecine qui, du sommet de sa prétention, demeure incapable de traiter et de soigner efficacement les maladies métaboliques. Elle sait supprimer partiellement les symptômes en bloquant chimiquement certaines voies, mais elle ne sait pas guérir au fond. N’est-ce pas simpliste de croire qu’il suffirait de supprimer les symptômes pour supprimer la maladie ?
La psychologie individuelle
La complexité du métabolisme devient encore plus grande lorsque l’on constate combien le psychisme influence profondément notre métabolisme et donc notre santé. Les méandres de notre psyché sont sans doute encore plus complexes que ceux du métabolisme !
Malgré les milliers de romans, malgré les armées de psychologues et de psychanalystes, l’être humain demeure une énigme, un puits sans fond. Nous agissons souvent de façon incohérente et désordonnée, mus par des forces inconscientes que nous ne contrôlons pas et dont les conséquences sont généralement néfastes.
Nous manquons cruellement de bon sens et nous sommes trop souvent accablés par nos névroses qui nous empêchent d’être heureux. Plus que n’importe quelle espèce, nous avons une propension à l’autodestruction (drogue, alcool, mauvaise hygiène de vie…), comme si la vie était trop complexe, trop lourde à porter et à comprendre par nos esprits limités.
Nous sommes plus guidés par nos pulsions inconscientes que par de vrais choix délibérés, rationnels et bénéfiques. Notre âme semble perdue dans un psychisme plein de rêves et d’obsessions que nous ne comprenons pas. Nous naviguons à vue et notre mental ne parvient pas à maitriser toutes les composantes de notre psyché. Autrement dit, la vie nous mène et elle est trop complexe pour que nous puissions la contrôler…
Les sociétés
Nos comportements collectifs sont à l’image de nos comportements individuels, erratiques et incohérents. Les peuples ont de grandes difficultés à se gouverner de façon apaisée. Ils aspirent à la liberté et à la démocratie mais ils en abusent aussitôt et sombrent dans l’anarchie. Ils aspirent alors à la dictature qui se transforme vite en tyrannie sanglante.
Les sociétés animales se gouvernent mieux que les sociétés humaines. Dès qu’un groupe humain se forme, il nait aussitôt des conflits d’intérêt ou de contrôle par la force. Vivre en paix apparait comme une utopie, tant les humains aspirent à la domination et à la possession.
De la même façon que les individus, les sociétés humaines se laissent facilement attirer par l’autodestruction. L’histoire de l’humanité n’est que le récit des civilisations qui se sont effondrées, suite à leur incurie et aux mauvaises décisions qu’elles ont prises de façon consciente.
Les méfaits de la pollution chimique ou du réchauffement climatique, qui menacent aujourd’hui notre survie, illustrent parfaitement ce qui précède. Nous sommes suffisamment intelligents et lucides pour décrire en détail les conséquences de ces phénomènes, mais, par manque de vision globale, nous sommes incapables d’en tirer les conséquences et de prendre les décisions essentielles pour notre survie collective.
Par exemple, nous savons parfaitement que la pollution chimique et médicamenteuse génère la majorité de nos maladies, en particulier le cancer, et est en partie à l’origine de la baisse drastique de la fécondité de notre espèce dont la survie est menacée. Nous demeurons avec une vision simpliste qui fixe son regard sur les 8,5 milliards d’habitants sur la planète, sans voir que ces populations vieillissent très vites et ne font plus assez d’enfants pour les renouveler…
La science moderne a réalisé des prouesses extraordinaires dans les domaines de communications numériques et de l’intelligence artificielle, mais nous sommes incapables d’en mesurer ou d’en prévoir les effets. Nous avançons dans la vie à tâtons…
Les règles du jeu
Nous nous trouvons au centre d’un réseau dense d’interactions qui nous influencent et dictent nos actions. Nous sommes ainsi tiraillés entre une pensée consciente mais confuse, des pulsions et des émotions contradictoires, des peurs et des désirs inconscients.
Au milieu de cette complexité, il nous faut trouver notre voie, avec un esprit limité, incapable d’intégrer toutes les composantes. Dans ce labyrinthe obscur, c’est bien souvent nos émotions qui finalement décident à notre place, pour le meilleur ou pour le pire. Nous suivons aussi les modes ou les mots d’ordre simplificateurs.
Nous arrivons dans la vie comme dans un grand jeu de société aux règles complexes que nous ne connaissons pas. Pour nous intégrer, nous écoutons ceux qui prétendent les connaitre. Leur discours est souvent simpliste. Ils ont édicté des règles, des interdits et des tabous, aux grés de leurs propres peurs et émotions.
C’est ainsi que nous partons à la guerre, pour défendre des idéologies qui ne nous appartiennent pas. Nous massacrons ceux qui ne vénèrent pas le même dieu, nous combattons ceux qui ont une autre vision du monde et nous croyons stupidement que notre vision est la seule vraie ! En fait, nous n’avons pas quitté notre caverne et nous croyons que les ombres que nous percevons sont la réalité. “Je ne sais qu’une chose, c’est que je ne sais rien” disait Socrate, le sage.
Le cheminement de la vie consiste à décrypter les règles du jeu par soi-même, en se méfiant des discours simplistes et des paroles des bons apôtres qui prétendent mieux savoir… Nous n’y parvenons jamais totalement, mais nous pouvons au moins prendre conscience que nous ne savons pas grand-chose et que la vie est bien plus complexe que ce que l’on nous a enseigné… Méfions-nous des slogans et des idées simples !
Sur le même thème, écoutez maintenant ce très beau texte de Jean Gabin… et méditez …
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