1024 – NAISSANCE DE LA PENSEE

De l’animal à l’homme, y a-t-il une différence de degré ou une différence de nature ? Cette question philosophique a occupé, en vain, des générations de philosophes ! Néanmoins, ce qui semble caractéristique de l’humain et le différencie des autres mammifères, c’est la pensée…

Du point de vue biologique et physiologique, rien ne différencie fondamentalement l’Homme des autres mammifères et a fortiori des hominoïdes. Au cours de l’évolution, il y eut cependant un saut quantique qui donna naissance à une lignée dotée d’une capacité nouvelle qui allait changer son destin.

Faut-il y voir un sens transcendantal ou plus simplement replacer ce changement majeur dans une perspective évolutionniste darwinienne ? Toujours est-il que nous avons affaire à un phénomène central dénommé « réflexion ».

La réflexion est le pouvoir acquis par une conscience de se replier sur soi et de prendre connaissance d’elle-même. Non plus seulement connaitre, mais se connaitre, et de pouvoir se développer dans une sphère nouvelle.

« En réalité, c’est un autre monde qui nait. Abstraction, logique, choix et inventions raisonnés, mathématiques, art, perception calculée de l’espace et de la durée, anxiétés et rêve de l’amour… Toutes ces activités de la vie intérieure ne sont rien d’autre que l’effervescence du centre nouvellement formé explosant sur lui-même », précise Pierre Teilhard de Chardin dans son essai remarquable « Le phénomène humain ».

De l’instinct à la pensée

La plus grande distinction que l’on peut faire entre l’animal et l’homme réside dans le fait que si l’animal sait, il ne sait pas qu’il sait. Il suit un programme rigide, spécifique à son espèce, à l’intérieur duquel il n’existe pas beaucoup d’espace de liberté. A noter cependant que nombre d’animaux sont capables d’apprendre et de tirer profit de leur expérience.

Il existe à cet égard des différences notables suivant les espèces et le psychisme d’un chien est très supérieur à celui d’une taupe ou d’un poisson ! Il existe donc bien chez les animaux une forme d’intelligence que chacun peut observer. « Toute forme d’instinct tend à devenir intelligence ».

Les humains sont aussi dotés d’un instinct animal qui les protège des mille dangers qui nous entourent, de la peur du serpent à la peur de manger certains végétaux amers. Il suffit de voir une jeune mère avec son enfant, capable de le protéger, de le nourrir et de répéter les mêmes gestes millénaires, même si elle ne les a jamais appris…

Par ailleurs, nous nous comportons souvent de façon stéréotypée et nos névroses obsessionnelles nous rapprochent des comportements animaux. Nous sommes capables d’agir sans penser, de façon mécanique, suivant en cela notre partie animale qui demeure présente.

Mais survint une discontinuité radicale qui permit à la pensée d’émerger. Nous pouvons rapprocher cette discontinuité de celle qui permit à la matière de devenir vivante, lors d’un autre saut quantique. Un seul pas qui change tout !

La métamorphose biologique

Ce bouleversement dont nous parlons n’a été possible que grâce à de profondes modifications biologiques. On peut comparer ce processus à l’éveil de l’intelligence chez l’enfant au cours de l’ontogénèse, lors de la maturation cérébrale.

« C’est grâce à la bipédie libérant les mains que le cerveau a pu grossir ; et c’est grâce à elle, en même temps, que les yeux se rapprochant ont pu converger et fixer ce que les mains prenaient » propose Teilhard de Chardin. Puis, la boite crânienne s’est ouverte, permettant au cerveau de grossir et de poursuivre sa maturation après la naissance.

Ce qui est étrange, c’est la combinaison de ces différents facteurs qui ont permis l’émergence de la pensée, comme dans une merveilleuse coïncidence. Autrement dit, la naissance de l’intelligence a nécessité un bouleversement complet, non seulement du système nerveux mais de l’être tout entier, comme s’il existait un plan préétabli…

Le plus étonnant est que ce pas décisif a dû se faire d’un seul coup, après que le terrain fut préparé. « De zéro à tout, impossible de nous représenter, à ce niveau précis, un individu intermédiaire » écrit Teilhard de Chardin. Il faut donc imaginer une transcendance psychique qui, soudainement, dépasse l’instinct, même si l’évènement fut sans doute à peine perceptible, comme peut l’être l’éveil d’un nouveau-né.

La personne

L’animal est avant tout asservi à son espèce, à sa race, à son phylum comme disent les biologistes. Il est volontiers grégaire et non individualisé. Il existe peu par lui-même, mais suit le mouvement du groupe. Même si les sociétés animales sont souvent très hiérarchisées elles laissent peu de place pour les ego qui se fondent dans la communauté.

Le but consiste à acquérir, reproduire et à transmettre les comportements de l’espèce, sans originalité spécifique à un groupe ou à un individu. D’une façon générale, dans le monde animal, on joue collectif. Mais, chez les mammifères supérieurs, apparait les prémices d’une individualisation, en particulier chez ceux qui sont en contact avec les humains. Un cheval ou un chien possède son caractère propre et sait le faire savoir…

Dans la marche en avant, nous percevons une valorisation croissante de l’animal spécifique par rapport à l’espèce. Chez l’Homme, le phénomène se précipite et le porte vers la personnalisation. « La cellule est devenue quelqu’un. Après le grain de Matière, après le grain de Vie, voici le grain de Pensée enfin constitué » résume Teilhard de Chardin.

Il peut arriver, cependant, que « l’individualité » se transforme à l’excès pour devenir sa face sombre dénommée « individualisme ». A l’inverse, il arrive souvent que dans certaines masses humaines les individus perdent leur individualité et ne sont plus capables de penser par eux-mêmes. C’est ce que l’on observe dans les grands rassemblements politiques ou religieux qui répètent des slogans comme des mantras ! C’est le côté animal de l’homme…

L’hominisation de l’espèce

Si chaque humain s’identifie comme une personne spécifique et une individualité originale, il est aussi conscient d’appartenir au groupe humain qui se caractérise par une certaine enveloppe psychologique. Du point de vue morphologique, il existe de petites différences entre les individus, mais c’est au niveau du psychisme qu’ils sont les plus différents les uns des autres, ce qui nous distingue du règne animal. « Les variations d’âme sont beaucoup plus riches et nuancées que les altérations organiques… pour démêler la structure d’un phylum, l’anatomie ne suffit plus : c’est qu’elle demande désormais à se doubler de psychologie » précise Teilhard du Chardin.

Le processus d’évolution, qui a modifié profondément la structure biologique et la dimension psychique des primates pour générer la lignée humaine, a poursuivi son travail en profondeur. D’âge en âge, un processus de sublimation fut à l’œuvre pour déboucher sur ce que l’on peut dénommer la civilisation humaine sous forme d’une spiritualisation de l’espèce.

La vie a besoin d’un sens. Sur ce thème, vous pouvez relire la chronique n° 993 “Où trouver des raisons de vivre”

La noosphère

C’est donc bien un type animal nouveau qui est apparu, pourvu de dimensions psychiques et spirituelles inconnues dans le monde animal. Bien que ce processus se fit progressivement et par degrés, il n’est pas exagéré de dire que finalement il existe bien une différence de nature entre l’homme et l’animal.

La noosphère serait la troisième étape de développement de la Terre, après la géosphère, la biosphère et la technosphère qui constitue l’ère que nous vivons actuellement avec une conscience connectée. Il est intéressant de mentionner qu’elle correspond à la vision prémonitrice de Teilhard.

D’après cette idée, la noosphère définit donc la prochaine étape inévitable de l’évolution terrestre, qui englobera et transformera la biosphère et la technosphère. La noosphère, c’est d’abord le règne de l’esprit, de l’Homme pensant, mais aussi de la conscience globale.

Ce point ultime de l’évolution que le Jésuite et savant Teilhard de Chardin dénommait le point oméga représente le point ultime du développement de la conscience totale vers lequel se dirige l’Univers, résultat de toutes les interactions et activités humaines…

Le monde est-il clos, seulement matérialiste, auquel cas la vie serait absurde ? Tel est le dilemme fondamental de l’humanité. Le progrès et le processus de l’évolution débouchent-t-ils sur un projet inachevé et sans signification ? Ou bien la Vie, portée à son niveau pensant, continuera-t-elle à évoluer pour monter encore plus haut, vers une forme supérieure d’existence, vers la Transcendance globale ? Il se peut que la réponse soit en nous, dans notre choix, dans ce que l’humanité décidera. N’est-ce pas là que réside notre liberté fondamentale ?

 

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