1023 – DROIT DE VIE, DROIT DE MORT

Qui peut décider de la mort d’un homme ? La mort à la guerre est-elle plus légitime que la mort du fusillé ? Pourquoi tuer un enfant dans le ventre de sa mère serait-il plus légitime que de le tuer après sa naissance ?

Selon Gandhi, « Personne n’est assez parfait pour avoir le droit de tuer quiconque lui semble trop mauvais pour être sauvé. »

Par une étrange facétie de l’histoire, au moment où le gouvernement français veut légitimer et officialiser le droit à l’avortement en l’inscrivant dans la Constitution, nous apprenons la disparition de Robert Badinter. Il fût le brillant avocat qui, du temps de François Mitterrand, plaida et obtint, par un vote du Parlement, l’abrogation officielle de la peine de mort en France le 17 septembre 1981.

Ces questions, aussi vieilles que l’humanité, sont fondamentales et lancinantes, dans la mesure où aucune civilisation n’a jamais pu définir une doctrine solide et durable en la matière. La question, jamais tranchée, étant de définir si les humains, individuellement ou collectivement, peuvent s’arroger le droit de décider de la mort d’un autre être humain…

Ce n’est pas un hasard si, parmi les 10 commandements édictés par Dieu à Moïse, de retour d’Égypte, figure en Cinquième place l’injonction claire : « Tu ne tueras point ». En effet, le meurtre d’un congénère est une spécificité humaine ! Selon René Girard « les animaux d’une même espèce ne luttent jamais à mort ; le vainqueur épargne le vaincu. L’espèce humaine est privée de cette protection ».

Nous sommes sans cesse tiraillés entre la pulsion de vie et la pulsion de mort…

Tuer par devoir

La guerre, qui à nouveau gronde à nos portes, après avoir ponctuée la vie de l’humanité depuis son origine, consiste essentiellement à tuer, pour se défendre ou pour attaquer. De tout temps, tuer à la guerre est considéré non seulement comme étant légitime, mais souvent glorieux et méritant des honneurs.

Ceux qui refusent de combattre pour des raisons idéologiques, morales ou religieuses, sont généralement l’objet d’opprobres et parfois même lourdement condamnés. En temps de guerre, ils sont considérés comme des traitres et peuvent encourir la peine de mort. Tuer est assimilé à un devoir de citoyen !

Ce qui est particulier à la guerre, c’est que l’ennemi est toujours le camp du mal. Nous pouvons le constater à propos de la guerre en Ukraine et à Gaza, dans chaque camp, l’ennemi est toujours le bourreau sanguinaire, l’assassin, le meurtrier qui devra rendre compte de ses actes.

Après la guerre, le vainqueur prend le manteau de la victime et désigne le vaincu comme étant le bourreau qu’il faut châtier. Il érige des tribunaux spéciaux pour condamner les vaincus pour « crimes de guerre ». Ce qui signifie que seul le vainqueur peut s’arroger le droit de tuer de façon légitime ! Les humains sont des êtres étranges qui cherchent toujours à se parer de vertus et à légitimer leurs propres exactions au détriment des autres !

C’est ainsi qu’il existe un droit de la guerre qui cherche à encadrer le droit de tuer, dans certaines conditions et avec certaines armes seulement, afin « d’humaniser la guerre ». « La guerre est la continuation de la politique » affirmait Carl Von Clausewitz, comme pour signifier qu’elle fait partie intégrante de la vie en société…

La violence mimétique

« Il y a toujours mort d’homme à l’origine de l’ordre culturel » affirmait René Girard dans son ouvrage célèbre « La violence et le sacré ». La guerre à Gaza illustre parfaitement ce propos. Il s’agit d’une guerre fratricide entre deux communautés ayant les mêmes origines mais dont les cultures et les religions ont divergé au cours de l’histoire.

« Toute pratique rituelle, toute signification mythique, a son origine dans un meurtre réel », précise René Girard qui poursuit : « Les sacrifices sanglants sont des efforts pour refouler et modérer les conflits internes des communautés ». En ce sens les Israéliens, comme les Palestiniens, étaient dans une impasse politique et géostratégique. Ils sont, les uns et les autres, enclavés au cœur de peuples ennemis et sont donc dans des positions extrêmement vulnérables.

Cette vulnérabilité génère la peur qui est mauvaise conseillère et rend agressif. La violence et la haine sont proportionnels à la peur. Mais tout se passe comme si les atrocités commises de part et d’autre avaient un effet cathartique car « l’amour, comme la violence, abolit les différences », et « Nous devons nous détruire ou nous aimer, et les hommes – nous le craignions- préfèrent se détruire ».

L’acharnement de l’armée Israélienne dans la bande de Gaza sombre dans une sorte de folie meurtrière, aveuglée par la haine et la vengeance. S’agit-il de l’illustration parfaite de la « violence mimétique », abondamment décrite par René Girard ? C’est une vision de la guerre vécue comme un anéantissement de l’adversaire, une destruction de l’autre perçu comme le différent, et qui pourtant est l’identique, le frère jumeau !…

Dans l’ancien testament, les victimes sont innocentes, tels Abel ou Job. « La bonne nouvelle » évangélique affirme clairement l’innocence de la victime que fut Jésus. Les victimes peuvent devenir des héros dont la force symbolique surpasse toutes les armées. Aujourd’hui, la position victimaire du peuple Palestinien, engendre respect et compassion. Elle peut se transformer demain en une force symbolique gigantesque qui entraine la communauté internationale pour soutenir sa cause.

La liberté de tuer

Dans une société occidentale qui a déserté à la fois la morale et la transcendance, aucun interdit supérieur ne peut se prévaloir de quelque restriction que ce soit au droit de vie et de mort.

Si notre présence sur cette terre n’est due qu’au « hasard et à la nécessité » et si nous ne sommes qu’une machine biologique bien huilée, mais dénuée de toute autre dimension, pourquoi s’encombrer de morale, devenue bien encombrante ? Il nous suffirait donc de vivre selon notre « bon-plaisir » …

Désormais, la seule loi qui demeure est celle édictée par les humains, au gré de leur nécessité. S’il est interdit de tuer son voisin, ce n’est pas une question d’éthique, de morale ou de culpabilité, mais pour éviter la vengeance mimétique dont nous parlions plus haut, avec tous les dérèglements que cela entraine pour la société tout entière.

C’est dans ce nouveau contexte qu’il faut placer le débat sur l’avortement qui ne s’embarrasse plus de morale, mais se place exclusivement sur celui du confort personnel des femmes. Elles considèrent, à juste raison, que leur ventre leur appartient, ce que personne ne conteste, sauf que la vie que ces ventres contiennent leur est confiée de façon transitoire, mais ne leur appartient pas ! La nuance est d’importance…

L’enfant à naitre est sans défense et ne risque pas de se venger. La société n’a donc rien à craindre et peut donc procéder à tous les avortements qu’elle souhaite, sans restriction et sans culpabilité. Désormais, les humains s’arrogent le droit de donner la vie et de la reprendre.

L’inscription du droit à l’avortement dans la constitution est un symbole fort de la pulsion de mort de nos sociétés occidentales. Le droit à l’avortement était déjà acquis et il semble que cela suffisait : pourquoi l’inscrire dans la constitution ? Il est fallacieux de présenter le droit d’avorter comme une avancée sociale, alors qu’il s’agit tout simplement d’une décision individuelle qui est parfois nécessaire. Mais avorter n’est jamais anodin et laisse souvent des séquelles. Une loi vous met-elle à l’abri des regrets et des remords ?

Il est intéressant de signaler que, dans le même temps, la Cour Européenne de Justice décide d’interdire l’abattage rituel selon les rites des Juifs et des Musulmans, dans le but de protéger les animaux. De même, il est interdit de tuer son chien ou son chat sous peine de sanction ! Étrange disparité de point de vue…

Par ailleurs, au même moment, nous assistons à une baisse drastique du taux de natalité en Europe, de 5 à 10% par an, selon les régions. La peur de la vie… (Relire chronique n°963 « Menace sur la survie de l’humanité ».

Certes, il appartient à chaque couple de décider librement, et en toute conscience, de procéder à un avortement, mais en sachant qu’il s’agit d’un acte grave sur le plan humain puisqu’il consiste à supprimer une vie, ce qui n’est pas rien sur le plan symbolique.

Repenser la vie et la mort

La pensée post-moderne poursuit son chemin vers l’autodestruction. Il suffit de lire la prose des spécialistes de bioéthique qui annoncent la couleur urbi et orbi en des termes qui dépassent même les pires projets nazis. Le pape de la bioéthique, celui qui montre le chemin dans le sentier du futur, se nomme Peter Singer, professeur de Bioéthique à l’Université de Princeton. Ses prises de position façonnent les plus beaux esprits du monde et il est le maitre à penser de nombreux universitaires à travers la planète.

C’est lui qui fait la distinction, entre les vies qui méritent d’être vécues et les autres. Selon Singer, seuls ceux qui ont la conscience d’être et de jouir de la vie peuvent revendiquer le droit à la vie. Cela vous donne déjà une idée où cela peut nous conduire.

Naturellement, les enfants qui viennent de naitre ne rentrent pas dans la bonne catégorie. Singer trouve donc légitime de pratiquer des « avortements post-nataux ». Il met sur le même pied avortement et infanticide : « Si on accepte l’avortement, l’euthanasie rôde au coin de la rue ».  Après ce qui a été dit plus haut, il est difficile de lui donner tort sur ce point.

« Un bébé d’une semaine n’est pas un être rationnel conscient de soi. Si le fœtus n’a pas droit à la vie comme une personne, le nouveau-né non plus », écrit Singer dans un de ses livres phares : « Questions d’éthique pratique».

Singer en profite pour dénoncer l’enseignement chrétien « totalitaire » qui aurait « inauguré un degré d’hostilité à l’infanticide, unique parmi toutes les cultures ». Autrement dit, le tabou de l’infanticide doit être levé pour tous les enfants handicapés et « défectueux ».

Je fus très étonné de lire la position des vétérans, James Watson et Francis Crick, prix Nobel pour avoir démontré la structure de l’ADN et qui n’ont plus rien à prouver : « Aucun nouveau-né ne devrait être déclaré humain avant d’avoir passé certains tests sur son potentiel génétique et s’il échoue à ces tests, il perd son droit à vivre ».

Mais, pourquoi s’arrêter en si bon chemin dans le domaine de la créativité ? Certains considèrent que l’on pourrait mettre au monde des enfants dans le but de leur prélever des organes afin de sauver des vies. « Sauver des vies », voilà le leitmotiv qui excuse toutes les dérives, la fin justifie les moyens ! A la question « y a-t-il quelque chose de mal dans une société où les enfants sont élevés comme pièces de rechange sur une grande échelle ? », Singer répond simplement : « Non ». En effet, pour Peter Singer et les philosophes post-modernes, le bien et le mal n’existent pas et la morale bourgeoise est périmée…

Face à la mort, nous oscillons toujours entre fascination et terreur… Il se peut que lorsque les sociétés vieillissent et déclinent, la pulsion de mort devient progressivement plus importante que la pulsion de vie, jusqu’à l’anéantissement final.

Relire aussi: chronique libre n°506 “mort aux faibles !”.

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