Face à la rapidité des changements d’humeur et des caprices de notre civilisation post-moderne, il manquait un mot à la langue française et il fallut avoir recours à la langue anglaise, symbole de notre manque de réactivité et d’imagination. A l’origine, zapper, c’est changer de chaine à la télévision…
Le mot a évolué et son usage s’est étendu à tout changement soudain, changement d’idée, de point de vue, de lieu, d’émotion, de sentiment ou d’activité, etc… Cela ne vous a pas échappé, tout s’accélère, il faut toujours aller plus vite, il est sans cesse nécessaire de s’adapter, les informations arrivent à la vitesse de l’éclair et nous sommes demandeurs de changement, comme si nous étions emportés dans un tourbillon… jusqu’où ?
Dans le monde matériel, il y eut la vitesse du marcheur, du cavalier, du bateau à voile, du train, puis de l’avion. Les idées et les nouvelles allaient à la même vitesse que nos pas. Avec la dématérialisation et internet, nous sommes passés à l’instantanéité. Les idées se déplacent dans l’instant et notre cerveau est parfois trop lent pour assimiler les changements. Les corps se fatiguent et s’épuisent à courir de plus en plus vite et quel temps nous reste-t-il pour réfléchir ?
Le philosophe Paul Virilio fut le premier, en France, à traiter de ce phénomène nouveau : l’instantanéité. Il a prophétisé la tyrannie du virtuel, la dictature de l’instantané, la globalisation des émotions à une époque ou internet n’avait pas encore envahi nos foyers. « Notre monde est à la fois catastrophique, apocalyptique et merveilleux, il est les deux à la fois. Tout va plus vite, tout est enrichissant et tout est plus dramatique.”
Éloge de la patience
Désormais, le bonheur passe par la satisfaction immédiate des besoins et des désirs, appelant un perpétuel renouvellement. Nous sommes comme des enfants, toujours impatients.
De son côté, dans son essai, « Malaise dans la démocratie », le sociologue Jean-Pierre Le Goff écrivait : « L’individu vit dans une temporalité courte qui ne s’inscrit plus dans une dimension historique impliquant, peu ou prou, dévouements et sacrifices, mais qui valorise au contraire le changeant et l’éphémère, le culte de la spontanéité et de la réponse immédiate. L’idée de compromis, de détour et de temps nécessaire pour atteindre un but est ressentie comme une contrainte difficilement supportable ».
En regardant vivre nos petits-enfants, nous sommes toujours surpris de leur emploi du temps qui ne laisse pas de place pour l’ennui, la rêverie et l’imaginaire, mère de la créativité. Les jeux sont « éducatifs », les fins de semaine surchargées, les vacances « instructives et dépaysantes ». Autrement dit, ils bougent, voyagent, s’occupent et s’agitent, passant d’une activité à l’autre et les parents planifient…
Beaucoup d’enfants d’aujourd’hui n’ont pas une minute à eux, pour ne rien faire et simplement « être » au lieu de « faire ou d’avoir ». Ils n’apprennent plus le temps long, nécessaire à la réflexion, à l’imagination et à la patience. Ils attendent, impatiemment, le planning… Quand et où apprennent-ils l’autonomie indispensable pour exprimer leur être profond et mûrir des projets à eux ?
Civilisation de l’éphémère
Nous entrons dans la danse effrénée, nous sommes entrainés dans le tourbillon et nous sommes ivres de nouveautés et de vitesse. Nous suivons aveuglément les modes vestimentaires dont la vitesse de changement s’accélère. Nous changeons de look comme nous changeons d’idée, en coup de vent.
Le design des automobiles, de l’ameublement ou de nos vêtements évolue chaque année pour répondre au célèbre critère de « l’obsolescence programmée » afin d’accélérer nos actes d’achat.
En politique, nous sommes fluctuants et indécis, prêts à changer d’avis après avoir écouté le dernier qui a parlé. Nous votons selon notre humeur du jour et il se peut que le lendemain nous aurions choisi un autre bulletin. De leur côté, les gouvernements sont incapables d’appréhender le temps long et de décider pour plus tard. En effet, les citoyens sont impatients et capricieux, ils veulent tout, tout de suite… et son contraire en même temps !
Nombreux sont les jeunes dont la vie professionnelle est émiettée, dispersée en petits boulots provisoires. Le but étant de ne pas s’engager au long cours et d’attendre d’autres opportunités, comme une fuite en avant permanente, sous le prétexte de liberté. Les voyages sont aussi rapides que l’éclair. Nous allons ici ou là en fonction des caprices à la mode du moment. Chaque destination a son heure de gloire, mais jamais pour de longs séjours, car subsiste en permanence la peur de l’ennui, la hantise de notre époque…
Le provisoire et l’éphémère dominent aussi la vie de couple. On évite de plus en plus souvent le mariage, qui représente un engagement symbolique trop fort pour un avenir qui doit rester ouvert à tous les possibles. De nombreux couples vivent au jour le jour, sans promesse de lendemain. Ainsi va l’amour, volatile et fluctuant, provisoire comme le reste…
Nous naviguons tous dans cet océan d’incertitudes, sans jamais pouvoir savoir de quoi sera fait l’avenir. Tel est, certes, le destin humain, mais la rapidité des changements est source d’une grande violence sur notre psychisme.
Au hasard, j’ai relevé cette phrase de Frédéric Beigbeder et qui résume notre époque : « La vie déstructurée est infiniment plus violente que la vie structurée ». La vitesse des changements que nous subissons ou provoquons est source de violence, comme peut l’attester l’augmentation croissante des déprimes et des suicides…
Bref, nous sommes des agités compulsifs, effrayés par le présent qui se savoure dans l’inaction et la contemplation. Il me revient en mémoire le titre d’une émission du soir à la radio, qui marqua ma génération et que nous savions savourer, intitulée « Qu’il est doux de ne rien faire quand tout s’agite autour de nous » … tout un programme !
Civilisation de l’instantané
L’information instantanée, qui nous arrive en permanence, change nos points de vue et notre manière de voir les choses de façon aussi immédiate. Les images défilent, on surfe sur Google, on va d’un sujet à l’autre, on survole les titres des infos. On ne lit pas les articles, c’est du bla-bla trop long. Comme disent les jeunes « pas de prise de tête ! » …
Hier, ma femme voulait me faire lire un court article sur son téléphone portable … mais à peine ai-je le téléphone en main, hop ! je me retrouve devant une série de publicités qui défilent devant mes yeux, sans l’avoir demandée. Tout est ainsi, à la fois instantané et fugace, instable, éphémère. Le but étant de ne laisser au cerveau aucun laps de temps disponible.
Sur internet, nous devenons vite impatients, nous voulons l’information immédiate, instantanée et pas le temps de vérifier si elle est exacte. Nous sommes tyranniques et exigeons une réponse immédiate à toutes nos questions.
Sur les réseaux sociaux nous sommes en contact permanent avec nos amis et relations. Rien ne nous sépare, ni l’espace, ni le temps. Nuit et jour, le monde entier est à une portée de clic ! Pas un instant de répit car l’instant présent est éternel, toujours là en même temps que nous, impossible de s’en défaire. Vivre en permanence dans l’instantanéité, c’est être prisonnier, coincé entre le passé et le futur.
Mais comment prendre de la distance, lorsque tout est là immédiatement ? Comment ne pas se laisser engloutir par le flux d’infos, par les questions urgentes, par les voisins trop envahissants et par les quémandeurs trop intrusifs ? Nous sommes démunis et vulnérables. Qui sommes-nous au milieu de ce fatras ? Sommes-nous réduits à nous identifier à notre smartphone qui porte bien son nom ?
C’est ainsi que le langage s’étiole, que les mots deviennent abscons, que la complexité est hors de portée. On se parle sans mot, par signes, par onomatopées, par émojis et par images. C’est désormais le nouveau sens du mot communiquer, envoyer des messages codés, à déchiffrer dans l’instant, et appelés à disparaitre aussitôt.
Comment développer une pensée complexe en l’absence de son support, la richesse et la diversité des mots ? Comment développer un raisonnement cohérent sans arguments et contre arguments, c’est-à-dire sans le temps long de la maturation ?
L’instant est fait pour les formules toutes faites, pour les mots d’ordre, pour les injonctions, pour l’expression des émotions, mais la pensée y est trop à l’étroit. Peut-on imaginer une civilisation de l’instantanée, sans réflexion, sans l’épaisseur de l’histoire et de l’attente ? C’est pourtant le projet mortifère de la cancel culturequi prétend tout effacer, tout renier du passé, et l’avenir s’écrira tout seul sur une page blanche…
« La crise commence là où finit le langage », tel est le titre du court essai du sociologue Éric Chauvier qui, à l’instar de Wittgenstein, considère que la spécificité de l’espèce humaine est liée au langage : « Nous n’avons pas d’autres expression de la vie que ces accords dans et par le langage ». En écoutant les échanges de la nouvelle génération, nous avons quelques soucis à nous faire…
Nos cerveaux seront sans doute incapables de soutenir l’accélération constante de la vitesse instantanée. Il va nous falloir zapper et passer à autre chose. Nous serons de gentils et dociles consommateurs. Notre cerveau sera au repos, déconnecté. Il restera la virtualité et l’Intelligence Artificielle qui poursuivront leur dialogue dans l’instantané et dirigeront nos vies… A moins qu’un tout autre scénario nous attende ???
Je ne peux pas résister au plaisir de vous faire lire un passage d’une tribune parue en 2009 dans le journal Libération, sous le titre choc « Le zapping aura-t-il la peau de la civilisation ? » et qui résume à merveille tout ce qui précède : « Que fait l’homme du XXIe siècle ? Il zappe. Traduction transitoire : il passe du coq à l’âne. Rivé à son écran- de télévision, d’ordinateur, de téléphone – il jongle d’un sujet à l’autre, mêlant plusieurs activités en même temps (surfant sur le Web, il tchate sur Facebook et envoie un texto sur son portable). Rien ne le retient, tout l’attire. C’est un homme d’action, d’agitation, de dispersion, de liberté, d’enchaînements. Le monde lui obéit au doigt et à l’œil. D’un seul clic, il change de programme, de pays, d’activité, d’amis. C’est grisant. Sa vie est un supermarché dont le zapping multiplie les rayons à l’infini.
Etre sans frontières, sans repères, sans limites, il dessine son parcours à la carte, confondant le virtuel avec le réel … »