1062 – LES HÉROS SONT-ILS FATIGUÉS ?

Comment devient-on un héros ? Où trouve-t-on la force et le courage face à l’adversité ? Certains héros sont capables de donner leur vie, au nom d’une cause qui leur parait plus haute qu’eux. Est-ce raisonnable ou fou de risquer ainsi sa vie de façon parfois inconsidérée ?

Toutes les sociétés humaines sont structurées autour de la vénération ou l’admiration de ses héros, parfois légendaires. C’est comme si nous puisions notre force en gardant en mémoire ces héros qui ont participé à ce que l’on peut appeler le roman national…

En tant que citoyens ordinaires, nous avons besoin d’admirer les prouesses de ceux qui ont eu le courage d’effectuer des actes qui surpassent nos capacités. Ils nous aident à s’élever au-dessus de nos vies banales et nous communions avec eux, comme si nous partagions leur héroïsme qui devient un peu le nôtre.

Honorons nos héros

L’Histoire égraine les héros qui ont jalonné le passé de notre civilisation et certains sont commémorés dans notre calendrier. Chaque époque a ses héros qui furent parfois des martyrs, de Jésus-Christ à Jeanne-d ’Arc et de Mère Teresa à Soljenitsyne.

Notre calendrier a prévu des dates pour honorer certains de nos héros et les multiples martyrs du début de la chrétienté ; nos livres d’histoire rapportent leurs épopées plus ou moins mythiques, le cinéma parfois célèbre leurs exploits. Nous avons besoin de les admirer, ils nous servent souvent de modèles pour accomplir notre destin de façon plus grandiose.

Nous avons tous en tête un modèle héroïque qui a marqué notre adolescence et qui nous ont servi de guide dans la vie. Il peut s’agir de Saint Exupéry, de Gandhi, de De Gaulle, de sœur Emmanuelle, de Nelson Mandela, de Neil Armstrong ou de quantité d’autres qui ont accompli des actes courageux, pour autant que l’on puisse en juger…

Les héros ne sont que des humains et ils ont aussi le droit d’être fatigués. Leur vie n’est jamais totalement exemplaire et il ne faut garder que le meilleur, le plus remarquable. C’est le rôle des mythes. Pendant longtemps, l’abbé Pierre fut le modèle de celui qui portait secours aux humbles et aux pauvres auxquels il a sacrifié sa vie. C’était le modèle admirable. Puis, il est apparu qu’il avait un faible pour les seins des femmes que, parait-il, il aimait toucher sans permission ! Tous les Tartuffes de France et de Navarre se sont offusqués, et le pauvre Abbé Pierre renvoyé chez Satan, comme un ange déchu.

A chacun ses héros, le choix est libre selon nos inclinaisons personnelles. En ce qui me concerne, j’ai beaucoup admiré Charles de Gaulle qui fut l’honneur de la France, face à l’ennemi de l’extérieur d’abord, puis face aux défaitismes de l’intérieur ensuite. Admirer un héros, c’est la voie de la facilité, c’est être héroïque par procuration !

Chaque époque génère ses héros et l’acte héroïque peut survenir à l’improviste, par surprise. Lorsque le gendarme Arnaud Beltrame faisait tranquillement ses courses et qu’il fut le témoin d’une prise d’otage par un djihadistes, il ne rêvait pas de devenir un héros. Il s’est cependant offert en échange de la jeune fille prise en otage et il mourut égorgé ! Avait-il l’âme d’un héros ou simplement une haute idée de sa mission ?

L’héroïsme est-il parfois vain ?

Chacun d’entre-nous peut-il être une graine de héros ? Ou bien, l’héroïsme est-il réservé à une élite, aux âmes fortes, à ceux qui ont une haute opinion de leur devoir et de leur engagement dans la société ?

Faut-il avoir un fort besoin de reconnaissance et d’admiration pour accomplir des actes au-dessus du commun ? Je n’ai pas de réponses à toutes ces questions que je laisse à vos méditations et je n’ai surtout pas de réponse à cette question fondamentale : suis-je moi-même capable d’accomplir un acte héroïque ?

Chacun ne peut parler que pour lui-même. Faut-il que le destin nous mette dans une situation qui nécessite l’héroïsme, ou bien faut-il choisir ces situations et les rechercher ? Je peux poser la question plus crûment : celui qui aujourd’hui s’engage dans la guerre en Ukraine pour aller sur le front, est-il un fou ou un héros ? Faudrait-il être un peu insensé pour être un héros ?

Les guerres aiment les héros et il se peut que les héros se révèlent et rencontrent leur destin dans les conflits armés. Je fais partie d’une génération qui a côtoyé plusieurs guerres, dans lesquelles l’héroïsme fut parfois au rendez-vous, et je peux en mesurer l’inanité…

Les Saint-cyriens en gants blancs qui défendirent un pont sur le Rhin, sous la mitraille allemande, furent certes des héros, mais des héros inutiles. S’il est vrai que l’héroïsme ne se mesure pas à l’aulne de l’efficacité ou de l’utilité, on peut néanmoins être pris de vertige quand on pense à tous ceux qui ont offert leur vie dans les multiples guerres contre l’Allemagne, devenue depuis notre meilleure amie !

Au printemps 1954, j’ai suivi au jour le jour, dans les media de l’époque, la célèbre et funeste bataille de Dien-Bien-Phu en Indochine, lorsque l’armée française fut encerclée par le Viet-Minh et résista sous un déluge de feu. Ces soldats furent peut-être des héros malgré eux, mais leur sacrifice fut à la fois héroïque, dérisoire, et vain… (Je vous conseille de lire la chronique émouvante n° 129 « Qui se souvent de Dien-Bien-Phu ? ».

Nous pouvons arriver à la même conclusion pour de nombreux conflits armés dans lesquelles, avec le recul, les héros sont morts pour rien, sauf pour l’honneur. Ceux qui, en Ukraine, bravent la mort pour satisfaire l’hégémonie américaine sont aujourd’hui des héros malheureux et seront demain des héros oubliés…

On oublie plus facilement les héros qui appartiennent au camp des vaincus ! C’est aujourd’hui un sujet de méditation pour les combattants du Hamas, à Gaza ou au Liban, anisi que pour nombre de vaillants ukrainiens qui furent enrôlés dans une guerre folle et inutile…

Qui sont les héros post-modernes ?

Quels sont les héros du XXIème siècle ? Il n’est pas nécessaire de mourir pour être un héros, il suffit parfois de résister face à l’oppression et de garder la tête haute en défendant ses idées.

Chaque jour, ici ou là, des hommes et des femmes se lèvent pour combattre l’injustice, la tyrannie, les lois scélérates, sa religion ou sa vision du monde. L’intolérance est un travers fréquent des humains qui n’aiment pas ceux qui pensent ou agissent autrement.

Il n’est pas facile de s’exprimer librement dans certains pays au régime autoritaire, en Iran, en Algérie ou en Chine. Il ne faut cependant pas croire que les démocraties, qui revendiquent un soi-disant libéralisme, soient plus tendres et plus tolérantes avec ceux qui ne suivent pas la route officielle, bien balisée par un pouvoir politico-médiatique, mais qui empruntent des chemins escarpés et plus risqués.

Certains leaders politiques, de droite ou de gauche, qui plaident pour des politiques moins consensuelles, sont souvent l’objet d‘un acharnement féroce et haineux de la part des media ou sur les réseaux sociaux. Il faut avoir une trempe solide, des nerfs d’acier, et une haute idée des opinions que l’on défend pour affronter les quolibets et les acharnements injurieux.

La politique est un champ où sévit souvent l’intolérance vis-à-vis de ceux qui professent des idées minoritaires. Dans la conclusion de « Mémoricide », son dernier livre, Philippe de Villiers s’attarde un peu sur ce que fut sa vie politique à une époque où ses idées étaient conspuées par une certaine classe politique majoritaire. Il fut, selon son expression « un souffre-douleur archétypal » et il garde encore aujourd’hui de profondes blessures de cette époque durant laquelle il ne renonça pas et ne courba pas l’échine. « J’étais un paria, un réprouvé… Pendant cinquante ans on m’a demandé de porter une crécelle aux portes de la cité, j’étais un lépreux ».

En France, les media sont féroces vis-à-vis des entrepreneurs qui innovent et réussissent de façon exemplaire. La nouvelle bête noire se dénomme Elon Musk ! Il n’est pas un héros car l’opinion de la classe politique ou médiatique française l’indiffère. D’autres réussites sont 100% françaises et certains entrepreneurs ont du mérite qui frise l’héroïsme devant les insultes, les imprécations et le matraquage fiscal. Je ne vais pas jusqu’à classer Vincent Bolloré parmi les héros, mais j’admire son calme face aux critiques permanentes dont il est l’objet, parce qu’il est riche, parce qu’il critique la classe politique dirigeante et son parisianisme, parce qu’il ne partage pas l’opinion dominante post-moderne et ses dérives libertaires…

Philippe de Villiers rappelle, fort à propos, ces paroles du Chevallier la Hire, compagnon d’arme de Jeanne d’Arc, lors du procès : « J’ai fait ce qu’un soldat a l’habitude de faire. Et pour le reste, j’ai fait ce que j’ai pu ». Combattre en première ligne, comme soldat, politicien, fonctionnaire ou entrepreneur, c’est mener sa vie d’Homme, la tête haute. Le héros ne sait pas qu’il est héroïque, il fait simplement ce qu’il considère comme son devoir, à la manière des stoïciens.

D’une façon générale, les médiocres n’aiment pas ceux qui, par leur courage, leur ténacité et leur combat acharné, s’élèvent au-dessus des autres sans orgueil, comme s’ils suivaient leur destin et accomplissaient tout simplement leur amor fati, selon l’expression de Nietzsche.

Dans cet Occident qui s’affaisse, fatigué et vieillissant, nous avons plus que jamais besoin de héros. Notre civilisation, menacée par le wokisme, la cancel culture, la facilité et le laisser aller, doit se ressaisir. Une poignée de nouveaux combattants réfractaires vont se lever et résister. « La minorité, c’est l’avant-garde » prévient de Villiers. Lutter contre le chaos et l’entropie, c’est la lutte pour la vie. Vivre dignement, c’est peut-être le début de l’héroïsme…

C’est ainsi que, dans le panégyrique des héros, nous trouvons aussi certains sportifs qui deviennent légendaires et inspirent les jeunes générations qui rêvent de leur ressembler. Le héros sportif doit donc être exemplaire aussi bien dans les stades que dans sa vie privée.

Les héros ordinaires ne font pas nécessairement des actes sacrificiels, ils peuvent répondre à la définition de la « perfection morale » donnée par Marc Aurèle et qui peut paraitre banale : « Passer chaque jour comme si c’était le dernier, à éviter l’agitation, la torpeur, la dissimilation ».

Les héros post-modernes sont désormais virtuels, crées par les studios Marvel, des héros de bandes dessinées ou de jeux vidéo. A l’image de notre époque, ce sont des héros fake, des héros de pacotille !… Peuvent-ils, comme les héros anciens, devenir des modèles d’identification ? Il est vrai que les héros de l’Olympe n’étaient pas plus vrais, ni plus vraisemblables, que les superhéros signés Marvel…

Pour finir, je me permets de citer cette phrase qui concluait déjà ma chronique N°129 : « Cela n’est pas dans la cause qu’il défend que le héros est utile, mais il nous aide à vivre au-dessus de notre destin… ».

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