Il y a exactement 30 ans, j’ai écrit le texte que vous trouverez ci-dessous. Je le propose aujourd’hui à votre réflexion car la faiblesse de l’Europe, que je décrivais à l’époque, s’est dangereusement aggravée. Il fait suite au diagnostic que je faisais, deux ans plus tôt, en 1992, et que vous pouvez relire dans la précédente chronique n°1060 « L’Europe sans levain ».
En 2024, l’Europe demeure un canard sans tête, dirigée par les Etats-Unis qui nous ont entrainés dans une guerre suicidaire en Ukraine, que je ne cesse de dénoncer. L’Europe, qui fut un rêve mobilisateur pour ma génération, a désormais perdu le contrôle de son destin…
« En un demi-siècle, l’Europe est passée de l’impérialisme triomphant et dominateur au renoncement lâche. A force d’effacement et de discrétion, l’Europe devient inconsistante et molle. A force de douter d’elle-même et de se culpabiliser de son passé, elle perd son âme avec le diable. A force de ressasser ses vieilles rancœurs, elle est entrée en phase dépressive.
Depuis 30 ans, pourtant, on nous fait miroiter la construction européenne et le renouveau de la vieille Europe. Nous rêvions d’une grande puissance forte et généreuse, fière et rayonnante, mais on nous a servi une succession de discussions de marchands et de querelles de boutiquiers. Nous rêvions de l’Europe, mais on nous a conduit au marché aux voleurs où les fripiers se disputent comme des chiffonniers. Nous rêvions de projets ambitieux pour mobiliser nos jeunes énergies, mais on nous a proposé la trompeuse facilité d’une démagogie racoleuse.
De renoncements en renoncements, l’Europe n’est bientôt plus qu’un bric-à-brac de supermarché où l’on flatte le client pour qu’il ouvre son bec, de bien-être et de béatitude. Mais facilité rime avec lâcheté et, à force de refuser l’effort, la démagogie conduit à la paresse et à la mollesse. Or, c’est souvent dans la mollesse et la bassesse que finissent les peuples, lorsqu’ils préfèrent les valeurs basses aux valeurs hautes, lorsqu’ils privilégient le confort du ventre à celui de l’âme.
C’est dans ce contexte que survient le drame yougoslave. Aujourd’hui, ce pays éclate et s’émiette, après avoir vu le jour en 1919 au traité de Versailles et qu’il rassembla, sous son manteau d’arlequin, une mosaïque ethnique, religieuse et culturelle. La domination et la doctrine communiste servirent de ciment, de gré ou de force, sous la tutelle autoritaire et toute puissante, du maréchal Tito.
L’effritement, puis la désagrégation du ciment communiste, laissèrent chaque morceau de la mosaïque se désolidariser de l’ensemble. Ainsi, les vieux démons se réveillèrent et, en particulier, celui du nationalisme Serbe, totalitaire et dominateur. Les Croates et les Bosniaques refusèrent le joug, mais ils n’avaient guère les moyens de combattre, face à la puissance serbe.
Très vite la Serbie, sous la conduite de Milosevic, fit voir son visage barbare et pratiqua, à visage découvert, une horrible épuration ethnique, qui aurait dû rappeler quelques mauvais souvenirs à ses voisins de l’Ouest. Pendant deux ans, ce ne fut que massacres, conquêtes, viols, rapines et tueries, que l’on nous servit le soir à la télévision, comme une distraction entre deux jeux télévisés.
Ce fut un feuilleton horrible et lamentable qui permit aux bons apôtres, qui cherchent toujours à faire parler d’eux, d’aller passer Noël à Sarajevo, sans oublier bien sûr le cameraman de service !
Mais l’Europe ne bougea pas, paralysée et frileuse, incapable de faire entendre sa voix. Un de ses membres pourrissait de gangrène, mais elle n’eut pas le courage de l’intervention chirurgicale et elle craignit le bistouri salvateur. Nous savions depuis longtemps que l’Europe avait perdu son âme, mais nous ne savions pas encore que le cœur fût atteint. Ce fut donc, pour ceux qui étaient encore lucides, une prise de conscience douloureuse.
Mais que faire contre la lâcheté ? On est sans prise contre le lâche, précisément parce qu’il est lâche. La lâcheté fut de ne pas envoyer nos soldats pour ne pas les exposer ; la lâcheté fut d’avoir perdu son honneur pour sauver quelques vies. La lâcheté de l’opinion fut de ne pas souhaiter intervenir par peur, la lâcheté des gouvernants fut de ne pas chercher à emporter l’adhésion de l’opinion, la lâcheté des journalistes fut de ramener la barbarie au rang de fait-divers. Il est tellement plus confortable de condamner les horreurs nazies, qui datent de plus de cinquante ans que d’empêcher l’épuration ethnique qui se déroule, en ce moment même, à notre porte…
L’Europe est comme ces vieux qui vieillissent mal, parce qu’ils radotent et mâchonnent à longueur de journée leurs anciennes rancoeurs. Le fiel les rend méchants et laids, et surtout les empêche de voir ce qui se passe autour d’eux aujourd’hui et d’agir.
Au fil des mois, nous avons tremblé pour Vukovar, nous avons souffert pour Gorazde, mais nous avons laissé faire. L’enfer, dit-on, est pavé de bonnes intentions. Cela n’a jamais été si vrai, et c’est sans doute le diable en personne qui alla dire la messe de minuit de Noël à Sarajevo devant les caméras de télévision, ou bien qui mettait la chemise blanche du philosophe à la mode pour haranguer les intellectuels.
Il a été sous tous les fronts, le diable, durant cette période et, en particulier, dans les camions de l’aide humanitaire et des soldats de l’OTAN. Qui ose encore parler d’humanité dans ce carnage qui s’est déroulé sous nos yeux et que nous avons laissé faire ? Qui ose encore parler de soldats de la paix, alors qu’ils ont laissé faire la guerre qui se déroulait devant leurs yeux ? On nous demandait de l’aide et des munitions, nous apportions du lait en poudre et des prêchi-prêchas ! A ceux qui criaient au secours désespérément, nous avons envoyé des cartes postales …
L’Histoire a parfois de curieux raccourcis. Aujourd’hui, lundi 18 avril 1994, l’avocat général a réclamé la réclusion criminelle à perpétuité pour Paul Touvier, ancien milicien et collaborateur qui, il y a plus de 50 ans, fut un opérateur zélé de la politique d’épuration des nazis.
La clameur des médias, contre cet homme affaibli de plus de 80 ans, qui mérite plus le mépris que la vengeance, contraste étrangement avec le peu d’indignation vis-à-vis de l’armée serbe qui vient d’entrer à Gorazde, afin d’y poursuivre son œuvre d’extermination raciale…
Nos donneurs de morale deviennent insupportables. Au nom de quelle morale protègent-ils les ultra-nationalistes serbes ? Quels sont donc les mérites secrets et cachés de Slobodan Milosevic, leader de Belgrade, ou de Radovan Karadzic, chef des serbes de Bosnie ? Qui jugera-t-on demain pour crime contre l’humanité ? Les lâches qui, à Paris, à Londres ou ailleurs, nous gouvernent et nous désinforment ?
Le Secrétaire Général des Nations-Unies, Monsieur Boutros Ghali, sera-t-il jugé dans 50 ans par nos enfants, ou petits-enfants, comme aujourd’hui Paul Touvier ? Les soldats de l’OTAN et les représentants de l’ONU sont-ils moins complices que tous ceux qui ont aidé Hitler ou bien l’ont laisser faire ? Milosevic est simplement moins puissant, il ne menace pas le confort de l’Europe occidentale, il ne revendique pas la maitrise des Balkans, mais il n’en n’est pas moins méprisable…
Les historiens retiendront, peut-être, que c’est à partir de cette suprême lâcheté que l’Europe s’est définitivement enfoncée dans le déclin, en perdant son âme. N’ayant plus la force de sa propre survie, chacun comprendra, à l’extérieur de l’Europe, qu’elle n’a plus la légitimité pour exister… »
N.B. Il me vient à l’esprit que l’éclatement de la Yougoslavie préfigurait l’éclatement futur de l’Europe… “Europe died at Sarajevo ” écrivit le N.Y.Times de façon prémonitoire.