Il existe, au choix, quatre catégories d’humains : ceux qui préfèrent se remplir l’estomac, ceux qui préfèrent se remplir les poches, ceux qui préfèrent se remplir la tête ! Enfin, il y a aussi ceux qui préfèrent nourrir leur âme… Une vie harmonieuse consiste sans doute à trouver l’équilibre.
Est-ce pour combler un vide intérieur existentiel que nous mangeons avec frénésie et avidité ? C’est avec la même cupidité que, de la même façon, nous cherchons à toujours gagner plus d’argent…
Mais, se remplir l’estomac ou se remplir les poches, c’est s’alourdir, prendre du poids, prendre de la valeur, avoir de l’importance, à défaut d’être et d’exister au sens plein.
Nous tentons souvent de privilégier le matériel pour combler le sentiment de vide créé par l’absence de valeurs immatérielles et subtiles, le manque de spirituel. En quelque sorte, l’estomac ou le portefeuille a pris la place de l’âme…
Dans notre époque moderne, le corps a pris toute la place. On le soigne, on l’entretient par le sport et la gymnastique, on le nourrit de mieux en mieux et la bonne nutrition est devenue l’alpha et l’oméga de l’homme moderne. Les centenaires prolifèrent et certains prétendent même accéder un jour à l’éternité.
Pour d’autres, c’est la tête qui est importante, et il faut la remplir à tout prix. Ils accumulent des connaissances, qu’ils classent avec ordre et méthode. L’esprit rationnel leur tient lieu de boussole et la matière leur terrain de jeux. Ils refusent absolument les pensées subtiles et la virtualité mais, dans la vie de tous les jours, ils sont efficaces.
Pourtant, à observer l’humanité stressée, qui courent dans toutes les directions, il ne semble pas que se remplir les poches, l’estomac ou la tête suffise à apporter la sérénité et à rendre heureux !
Avons-nous perdu notre âme ?
Au contraire, il semble que l’élévation de la pensée et la spiritualité nourrissent l’âme et apaisent nos angoisses. Nous nous sentons reliés à une énergie supérieure qui, aussitôt, apaisent notre appétit de pouvoir, d’argent et de nourriture…
« Le plus grand malheur qui puisse arriver à l’homme est de négliger la santé de son âme au profit de celle de son corps » écrivait déjà Platon, il y a 2400 ans!
Les seuls mots d’âme ou de spiritualité ont été rangés dans le placard réservé aux vieilleries et aux croyances enfantines. On confond souvent religion et spiritualité. Les religions peuvent encadrer la spiritualité, lui servir de support, mais trop souvent elles deviennent dogmatiques et un prétexte pour nous gouverner et prendre le pouvoir sur notre corps et notre esprit.
L’âme échappe à nos investigations et donc le scientifique croit qu’elle n’existe pas, qu’elle est une invention de l’imaginaire des esprits faibles qui ont besoin de croire à des dimensions cachées et à un au-delà utopique.
C’est devenu un lieu commun de dire que l’Occident a perdu son âme. Quel en serait le symptôme majeur ? Un matérialisme débridé qui perçoit le corps comme une machine, comme un outil sans âme, que l’on jette au rebut lorsqu’il fonctionne mal. La vie serait une parenthèse de la naissance jusqu’à la mort, sans autre valeur que l’usage que l’on peut en faire.
Si la vie est sans transcendance, autant en jouir sans entrave et sans morale. La vie est seulement utilitaire et on peut en disposer à sa guise, sa propre vie comme celle des autres. De l’avortement à l’euthanasie, tout devient possible et même souhaitable. Pourquoi s’encombrer d’individus non fonctionnels, à la charge de la société ?
Nous pouvons désormais nous débarrasser des vies encombrantes, sans état d’âme, c’est le cas de le dire ! En Europe, les Pays-Bas font office de leader et de pionnier depuis des dizaines d’années, mais le bilan n’est pas glorieux. « L’euthanasie n’est plus exceptionnelle : elle devient, dans bien des cas, une fin de vie comme une autre » écrit Théo Boer, professeur d’éthique néerlandais, qui s’inquiète d’une dérive dans laquelle la mort planifiée devient la norme avec une croissance de 10% par an (1).
Le suicide assisté est en forte augmentation et accordé facilement pour des prétextes flous, même chez des jeunes et des malades mentaux. « A quel moment cela cessera d’être un acte de compassion pour devenir une réponse automatique ? » s’interroge Theo Boer qui ajoute : « Sommes-nous prêts à ce que tuer devienne une option médicale parmi d’autres ? ».
Il poursuit, en s’adressant à la société française qui s’interroge encore : « La légalisation de l’euthanasie n’apaise pas la société, elle l’inquiète, la transforme, la fragilise. Elle modifie notre rapport à la vulnérabilité, à la vieillesse, à la dépendance. Elle introduit l’idée que certaines vies, dans certaines conditions, ne valent plus la peine d’être vécue – ni même soignées ».
La spiritualité devient une option indispensable
La spiritualité est plus légère, elle échappe à la lourdeur des dogmes, des interdits et des tabous. Elle est dans le regard que l’on porte sur le monde et se perçoit au-delà des apparences matérielles.
La spiritualité, elle est dans notre émerveillement devant la beauté et l’harmonie de la nature, elle est dans notre découverte du miracle de la vie, au niveau de la précision métabolique à l’intérieur de nos milliards de cellules, au niveau de l’évolution des espèces, et au niveau de l’apparition de la vie elle-même, contre toute attente.
La spiritualité est aussi dans l’immensité du cosmos et des lois qui le régissent, elle est dans la mystérieuse apparition de la matière, à partir de rien, à partir d’une énergie que nous sommes incapables de décrire et de comprendre. Elle est dans nos interrogations sur l’infini du temps et de l’espace…
Être spirituel, c’est apercevoir, au-delà des apparences de notre environnement immédiat, d’autres réalités encore mystérieuses mais réelles. C’est aussi accepter que nous ne savons pas tout, que bien des mystères nous entourent, et que d’autres dimensions demeurent cachées à nos esprits limités.
Enfin, être spirituel, c’est prendre conscience que nous faisons partie d’un tout, que nous sommes un rouage, à la fois utile et dépendant, inséré dans une harmonie plus grande que nous. Vivre la spiritualité, c’est être modeste face à l’immensité, et c’est aussi se sentir responsable d’une merveilleuse harmonie…
La spiritualité prend souvent sa source dans notre émerveillement face à la beauté de la nature et de tout l’univers, dans une sorte d’extase mystique, dans une communion cosmique. La spiritualité, c’est peut-être une prise de conscience de la beauté, de l’immensité et de la complexité du monde dans lequel nous sommes immergés.
L’homme moderne est souvent subjugué par une technologie dont il peut devenir l’esclave, il peut être enivré par ses propres inventions et découvertes, il peut se croire désormais le maitre de l’univers. Mais il reste cantonné au niveau d’une matière dont il découvre les rouages, et il oublie de s’en émerveiller : il croit que rien n’existe qu’il ne puisse isoler, peser et mesurer avec ses outils…
Contrairement à ce que croient certains, la spiritualité n’est pas antinomique de la science. Au contraire, l’émerveillement du scientifique devant l’ordre et l’harmonie universels le conduit à la spiritualité. Comme le note Albert Einstein dans ‘Science et Religion’ paru en 1939 : « Tout individu sérieusement engagé dans la science devient convaincu qu’un esprit se manifeste dans les lois de l’Univers, un esprit bien supérieur à celui de l’homme, devant lequel nous devons nous sentir humbles avec nos modestes pouvoirs ».
Dans un de ses derniers dialogues, Platon écrit, dans le Timée, cette phrase à retenir : « La santé réside dans l’harmonie entre l’âme et le corps car l’une ne peut prospérer sans l’autre ». C’est un sage conseil pour nos sociétés pléthoriques et avides, mais creuses. L’âme n’est jamais boulimique, elle est discrète et n’exige rien, mais pour éclore, elle a besoin d’être nourrie par nos pensées…
- Tribune de Theo Boer, professeur d’éthique néerlandais : « J’ai cru qu’un cadre rigoureux pouvait prévenir les dérives de l’euthanasie : je n’en suis plus si sûr».
Le Monde 07/04/2025