Made in Bengladesh

Posted on septembre 27, 2010 par

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Pour maintenir notre niveau de vie, nous demandons désormais aux asiatiques de fabriquer nos vêtements de marque à bas prix en utilisant une main d’œuvre bon marché et surexploitée. S’agit-il d’une nouvelle forme d’esclavage ?

Lorsque j’étais enfant, je me rendais souvent dans un petit village agricole, perdu au fin fond  du Bas Berry, réputé pour ses fromages de chèvres, mais aussi pour ses chemises. A l’époque, les femmes assemblaient chez elles les chemises d’une marque réputée, au nom évocateur : « Les cent-mille chemises « ! dans les années 70, avec l’instauration des charges sociales, le coût du travail augmenta et les berrichonnes retournèrent à leur fromages car elles n’étaient plus compétitives face aux petites mains portugaises, consciencieuses et durs à la tâche.

Dans les années 80 le niveau de vie augmenta au Portugal et des petits malins trouvèrent au Maroc une main d’œuvre bien meilleure marché. Mais les marocains n’étaient pas toujours dociles et parfois même exigeants. C’est donc en Turquie que nos chemises furent désormais confectionnées avec les blue-jeans et d’autres élégances vestimentaires. En occident nous étions doublement satisfaits : d’une part les prix baissaient d’année en année, d’autre part nous nous trouvions magnanimes de donner du travail aux Turcs ; en outre les français en on profité pour ne plus travailler que 35 heures par semaine !

 Nous étions aux portes de l’Asie et les voyages ne coûtaient plus très chers et il suffisait d’atterrir en Thaïlande pour trouver encore mieux : le paradis du bon marché et les spécialistes des copies en tout genre. C’est ainsi que le salaire cumulé des 6500 employés de Nike en Thaïlande était l’équivalent de ce que gagnaient les treize membres du directoire ! Mais merde, c’était encore trop.

C’est alors que l’on se souvint de l’Inde avec une longue tradition et une excellente réputation de tailleurs et de couturiers. Le made in India envahit donc le prêt-à-porter. Nos T-shirts valaient désormais le prix d’un hamburger. Bien sûr, il y a toujours eu des rabats-joie ou des mauvais coucheurs qui nous expliquaient les conditions de travail des indiens ; 15 ou 16 heures par jour dans une soupente, pour quelques roupies ! Mais enfin, disions-nous, les indiens, auréolés de mysticisme, ne sont pas des gens comme nous et ils sont habitués aux dures conditions de l’existence. Et puis, ce travail mal payé, c’était mieux que pas de travail du tout.

Par la grâce de Dieu, nous sommes entourés de bons Samaritains qui parcourent le monde à la recherche du meilleur rapport qualité-prix afin que nous puissions continuer à acheter des polos à 10 Euros. Il suffit de chercher où se trouve la misère. L’Inde commence à sortir la tête de l’eau, il faut trouver ailleurs. Ils ont choisi l’épicentre de toutes les misères du monde, là où alternent cyclones, inondations et sécheresses, là où croupissent 160 millions d’affamés. Ce pays se situe au confluent du Gange et du Brahmapoutre, dans un delta insalubre qui nous faisait rêver jadis, lorsque, dans notre innocence, nous parcourions des yeux avec fébrilité un vieil atlas. Mais aujourd’hui ce pays est devenu un cauchemar, sauf pour les fabricants de prêt à porter. Oui, vous avez trouvé, il s’agit du Bengladesh.

Dans le numéro de Septembre de la revue éditée par l’organisation suisse intitulée La Déclaration de Berne, on apprend que les experts ont établis pour chaque pays un salaire de subsistance, c’est en quelque sorte le salaire du minimum vital. Ainsi en Inde il faut travailler 13 heures par jour et six jours par semaine dans un atelier pour atteindre ce salaire de subsistance. Mais le plus effrayant c’est d’apprendre que, dans certains pays, 24 heures de travail par jour ne suffisent pas pour atteindre ce minimum vital. Au Sri Lanka il faudrait travailler 26.5 heures par jour et au Bengladesh, nous y voilà, il faut travailler 52 heures par jour et six jours par semaine pour survivre. Vous avez bien lu : 52 heures par jour ! Vous comprenez maintenant pourquoi, vos chemises, polos et T-shirts sont désormais made in Bengladesh.

J’ai pensé que vous aimeriez connaître la structure de prix du dernier polo à la mode que vous avez payé, disons 50 Euros. La couturière qui a fait le boulot a reçu de 0.5 à 1 Euros dans le meilleur des cas. La marque a empoché pour ses seuls frais marketing 8 Euros en moyenne et le détaillant plus de 30 Euros. Le reste, c’est pour le tissu, l’usine, le transport et la douane. Vous voyez que vous pouvez profiter des soldes et même en avoir deux pour le prix d’un.

Acheter des T-shirts à 10 Euros , rechercher sans cesse les prix cassés et courir les super soldes, c’est sans nul doute perpétuer cette quête permanente de la main d’œuvre sous payée. Les casseurs de prix comme H&M et Carrefour ont été l’objet de violentes émeutes au Bengladesh de la part d’ouvriers payés 25 dollars par mois.

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Posted in: Economie