733 – PEUT-ON ÊTRE ELITISTE?

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Dans le monde égalitariste d’aujourd’hui, la notion d’élite est-elle déplacée et incongrue ? Cultiver l’excellence, n’est-ce pas déjà se distinguer et créer une hiérarchie ?

« Je redoute bien moins, pour les sociétés démocratiques, l’audace que la médiocrité des désirs ». Cette phrase prémonitoire d’Alexis de Tocqueville annonçait un désir immodéré pour l’égalité, spécifique de nos sociétés contemporaines. J’ai déjà abordé ces excès égalitaires dans la chronique 678 intitulée : « La lubie égalitarisme ».

Si chacun est favorable à l’égalité des chances, il est permis de redouter l’égalitarisme qui conduit à la médiocrité des désirs dont parle l’auteur de « Démocratie en Amérique ».

Elite et élitisme

Selon le dictionnaire, font partie de l’élite, « les personnes les plus remarquables » ou « qui occupent le premier rang ». Or ces deux éléments ne sont pas juxtaposables : on peut occuper le premier rang sans être remarquable !

Tout repose sur ce que l’on entend par « remarquable ». Il peut s’agir d’une performance sportive ou artistique, il peut s’agir d’une personne très active sur les réseaux sociaux et très connue, il peut s’agir d’un homme politique égotique, d’un entrepreneur ambitieux et malin.

En ce qui me concerne, je ne considère pas que ces personnes font partie de l’élite, même s’ils sévissent fréquemment à la télévision. Je ne pense pas qu’un footballeur, aussi riche soit-il et aussi habile qu’il soit à jouer avec un ballon, puisse se prévaloir de ces qualités pour être une élite. A mon sens, s’il est une élite, c’est qu’il possède des qualités supérieures.

Que mes lecteurs me pardonnent, je prône l’élitisme, mais dans son sens le plus noble. L’élite n’est ni celle de l’argent, ni celle des diplômes, ni celle du rang social, ni celle de la notoriété, elle celle de la noblesse d’âme. J’aime beaucoup cette phrase d’Antoine de Saint-Exupéry : « Je te dirai la vérité sur l’homme. Il n’existe que par son âme ».

Cynisme et désenchantement

Notre époque matérialiste et désenchantée se cherche. Mais, comme l’écrivit le sociologue allemand Max Weber : « Le désenchantement conduit à la perte de sens ».

Si nous ne sommes que matière, pourquoi faudrait-il être vertueux. Je me souviens de cette phrase de Margueritte Duras dans l’émission Apostrophe le 28 Septembre 1984 : « On boit parce que Dieu n’existe pas ! ».

Cette absurdité du monde matérialiste fut l’obsession d’Albert Camus dans le Mythe de Sisyphe, mais aussi dans « L’espoir et l’absurde dans le monde Kafka » dans lequel je relève cette phrase qui résume son œuvre : « Le monde de Kafka est à la vérité un univers indicible où l’homme se donne le luxe torturant de pêcher dans une baignoire, sachant qu’il n’en sortira rien ».

Malgré tout, il faut vivre la tête haute. C’est peut-être celui-là l’élite, celui qui sait élever son âme au-dessus de l’absurdité apparente du monde. J’admire Sisyphe dans sa volonté obstinée et je veux bien qu’il soit heureux, comme le prétend Camus pour se réconforter, mais il ne peut pas faire partie de l’élite : « La lutte elle-même vers les sommets suffit à remplir un cœur d’homme. Il faut imaginer Sisyphe heureux ».

Liberté et dignité humaine

Bien entendu, l’élitisme suppose la liberté de ses choix. Ce qui me parait le plus important, c’est que chacun d’entre nous puisse faire partie de l’élite. Il doit pour cela en être digne, qu’il soit roi ou ouvrier. C’est nous qui choisissons.

Je partage le point de vue de Jean Pic de la Mirandole qui écrivait en 1487 dans « De la dignité de l’Homme » : « Ce qui rend l’homme admirable, c’est qu’il doit se créer lui-même ». Il peut donc « tout devenir du bestial à l’humain ». Voilà le but, devenir plus humain, en toute liberté, en toute responsabilité.

Tel est le défi, c’est-à-dire accepter sa condition d’homme et l’élever au-dessus de la matière. Cela nous ramène au Banquet de Platon, lorsque Socrate, s’adressant à Diotime, dit : « Considère la beauté des âmes comme plus précieuse que celle des corps ».

L’élite n’est ni le vertueux ni le sage, il est seulement celui qui est aussi digne qu’il le peut. Il est à sa place et il sait cultiver, du mieux qu’il peut, les talents que la nature lui a donnés et ce qu’il a reçu de son éducation. Il sait surtout penser par lui-même, sans suivre aveuglément les directives d’une famille, d’une église, d’un parti, d’une association, d’un gouvernement ou plus simplement d’une mode !  Ce n’est ni à l’école, ni sur les réseaux sociaux qu’il apprendra à être libre.

Si son talent est celui de commander, qu’il le fasse avec hauteur et justice, sans en tirer gloire personnelle, à l’image de Marc Aurèle, l’empereur philosophe qui gardait en tête cette phrase qui marqua son règne : « Bientôt tu auras oublié, bientôt tous t’auront oublié ». Charles de Gaulle qui avait lu Marc Aurèle écrivit : « La gloire est une maitresse capricieuse, elle exige tout et ne pardonne rien ».

Au cours de ma vie, j’ai rencontré quelques élites, dans tous les milieux, chez les paysans, les ouvriers, les bourgeois et les aristocrates. Faire partie de l’élite, cela se mérite, ce n’est pas une situation qui vous arrive par la naissance ou l’héritage, bien que certaines familles, plus que d’autres, favorisent l’éclosion d’une vraie élite, celle que l’on a envie d’admirer et de suivre… Les futures élites s’éduquent pour devenir libres et responsables.

Hélas, l’élite ne fait pas partie de la majorité, surtout dans nos sociétés qui favorisent les plaisirs faciles et médiocres. Il faut de l’audace pour faire partie de l’élite, non pas l’audace de superman mais celle de celui qui cultive qui il est, en toute conscience de faire partie d’un grand Tout dont il est co-responsable. L’élite est fière sans arrogance.

La semaine prochaine, je vous donnerai en exemple, pour mieux me faire comprendre, la vie modeste et sublime d’un simple ouvrier qui sait s’élever au-dessus des médiocrités quotidiennes. Cette courte chronique sera intitulée : « Le plus beau des présents ».

 

 

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