915 – LA SOLITUDE DE L’HOMO SAPIENS OCCIDENTALIS (suite)

Je pense que jamais l’Occident n’a autant douté de son destin, sauf peut-être à la chute de l’Empire romain. Mais, à l’époque, le christianisme fut la bouée de sauvetage, porteuse d’espoir et de valeurs supérieures, qui allait permettre aux peuples d’envisager l’avenir…

Nous ressentons tous, intuitivement, que l’Occident arrive à un tournant dans son histoire millénaire. Il est bousculé de toutes parts, par une technologie qui menace de supplanter l’humain, par des mœurs contemporaines qui entendent mettre à terre tout notre système traditionnel de valeurs et par des modèles de sociétés antagonistes, antidémocratiques, qui se développent en Chine.

Les visionnaires

Dans ce contexte de bouleversement global, nous aimerions imaginer l’avenir de cet homo sapiens occidentalis ! Au 19ème siècle, Jules Vernes fut le grand visionnaire du siècle suivant qui vit la double émergence de la technique et de l’exploration lointaine sous l’impulsion de l’homme blanc occidental qui domina le monde.

Au début du 20ème siècle, Aldous Huxley écrivit « Le meilleur des mondes » dans lequel il envisage une humanité dominée par le behaviorisme et le consumérisme. Puis, George Orwell publie « 1984 » qui nous plonge dans un totalitarisme sous le contrôle de Big Brother.

Je pourrais aussi citer « La planète des singes » de Pierre Boule, dans laquelle les humains glissent vers une déliquescence anthropologique due à trop d’abondance et de confort ; ce que l’anthropologue Pascal Picq dénomme « le syndrome de la planète des singes » !

Nous pouvons constater avec amertume que ces trois auteurs avaient l’un et l’autre raison, avec 50 ans d’avance, puisque nous vivons désormais dans cet état de servitude volontaire qui conjugue le confort douillet de la société de consommation ramollissante et le contrôle total de nos moindre faits et gestes avec la technologie numérique.

L’épisode sanitaire actuel possède d’étranges similitudes avec la domination de Big Brother ! La similitude est encore plus grande lorsque l’on constate que la société ne se révolte pas et que les citoyens demeurent d’une docilité déconcertante. Les quelques rares cas qui refusent de suivre les consignes de Big Brother doivent vivre dans la clandestinité, en parias…

Quel serait aujourd’hui le visionnaire qui anticiperait l’avenir de l’Occident dans un demi-siècle ? Faut-il souscrire au transhumanisme de Ray Kurzweil, auteur de « The singularity is near » qui prédit que l’humanité va entrer dans un nouvel âge post-humain avec des corps et des cerveaux « augmentés » grâce aux technologies et une connexion permanente avec le cloud, avec les autres humains et avec les objets connectés ?

S’affranchir de sa condition d’humain, est-ce plus de liberté ? N’est-ce pas plutôt une nouvelle servitude, une auto-domestication de notre espèce ? Nous serions domestiqués par la technique dont nous deviendrions, en quelque sorte, les esclaves.

L’histoire de l’humanité n’est-elle pas un long cheminement qui, d’étapes en étapes, l’éloigne des contingences et des exigences du milieu naturel qui l’a vu naître ? La révolution symbolique avec le langage, puis avec l’écrit, la révolution industrielle avec des machines de plus en plus performantes, l’urbanisation qui éloigne du milieu naturel, l’éducation qui incitent les peuples à suivre des règles et à adopter des comportements, dans une sorte de « domestication de l’être » ! L’ère de la technologie numérique, des algorithmes et de l’intelligence artificielle, ne fait que parachever un processus ancestral qui s’est soudain emballé…

Ce que nous dénommons avec lyrisme, civilisation, progrès, éducation, ne serait-ce finalement qu’une domestication progressive de l’humain, élevé dorénavant dans un nouvel environnement fait de plaisir et de confort, au service d’un réseau tentaculaire d’intelligence artificielle qui façonne nos consciences et nous surveille, depuis notre santé jusqu’à nos états-d ’âme ? Nous sommes désormais soumis à « un totalitarisme de surveillance » selon les mots d’Edgar Morin.

Le grand doute

En ce début de millénaire, il semble que nous avancions sur un sol incertain, sur des sables mouvants dans lesquels chaque nouveau pas pourrait nous engloutir. Rien de ce qui constituait les repères et assurait le destin des générations précédentes ne semble devoir subsister. C’est le grand chamboulement de nos certitudes d’hier, la tabula rasa qui serait sensé remettre à zéro l’ensemble de nos valeurs, désormais obsolètes et périmées.

Dieu est mort et les religions sont discréditées. La science, qui prétendait prendre la relève pour nous assurer un avenir meilleur, tombe dans le même sectarisme et ses promesses de progrès nous déçoivent chaque jour davantage. Les mots magiques de robots, d’algorithme et d’intelligence artificielle font désormais peur car ils sont souvent perçus comme responsables du déclassement des citoyens, désormais dépassés par la technologie.

La réalité, que la science prétendait saisir dans son essence, est devenue relative, flexible et mouvante. Nous ne sommes plus sûrs de rien, même pas d’être un homme ou une femme, plus personne n’ose prétendre distinguer une différence entre le bien et le mal, entre l’homme et l’animal, entre l’esprit et la matière. C’est comme si nous étions revenus dans un magma primitif où tout était indifférencié, au début des Temps…

Nous traversons une grave crise de confiance et nous devons douter de tout car aucune information n’est fiable. Les gouvernants et les media conjuguent leurs efforts pour mieux dominer les citoyens et les conduire comme un troupeau docile qui n’a pas besoin de savoir où on le conduit. Pour cela, le mensonge et la désinformation sont les deux chiens de garde de nos sociétés qui se prétendent encore démocratiques.

Les réseaux sociaux font de la surenchère pour véhiculer des informations dont il est souvent impossible de mesurer le degré de véracité. Nous sommes, selon nos centres d’intérêt, nos opinions et nos émotions, conduit à notre insu au centre d’une toile d’araignée qui renforce nos convictions, même si elles sont fausses.

Les techniques modernes de trucage vidéo permettent de modifier les discours des uns ou des autres et de faire dire l’opposé de ce qu’ils ont voulu dire. Ce qu’il est convenu d’appeler le deep fake news peut truquer à volonté n’importe quel message afin de modifier nos avis et nos comportements. C’est dans cet environnement que la démocratie s’enlise, dans les marécages des fake news et les sables mouvants de la parole politique.

C’est ainsi que, déçus et cyniques, les peuples ont perdu le goût de la liberté. Les citoyens ont été infantilisés comme des enfants auxquels on a fait croire au père Noël. Ils ne croient plus à rien car ils savent désormais qu’ils sont manipulés. Nous subissons un contrôle social et sanitaire au sein de sociétés suradministrées qui, chaque jour, donnent des directives sur ce que nous avons le droit de faire et de ne pas faire. Nous sommes encadrés, administrés, guidés, conseillés et contrôlés jusqu’à perdre notre capacité de jugement. Nous sommes sous tutelle !

Après avoir perdu le goût de la liberté, nous perdons le goût de vivre. L’avenir est bouché au point que la natalité est en forte baisse, meilleur indice de vitalité d’une société. Nous cherchons des refuges où nous blottir et où apaiser nos peurs. Nous fréquentons les cabinets médicaux et les hôpitaux, nous essayons de nous rassurer en passant des examens médicaux à la chaine, pour fuir notre mal-être…

La famille est disloquée, la nation est floue, la religion douteuse, la politique biaisée, la science approximative… L’homme se retrouve seul et nu face aux performances de la machine, et il se sent dévalué et, dans un avenir proche, il sera cantonné à des emplois de service subalternes. L’angoisse monte en même temps que les syndromes dépressifs…

Deux alternatives

Si je veux jouer les visionnaires, je perçois l’avenir avec deux scenarii antagonistes possibles et qui seraient simultanés.

  • D’un côté, une société urbaine, hyper-connectée et dominée par une intelligence artificielle supérieure sur le modèle de Prometheus, ce super ordinateur devenu maitre du monde et imaginé par Max Tegmark, professeur au MIT, dans son livre « Life 3.0». Prometheus, plus intelligent, plus performant et plus rapide que quiconque pourrait s’enrichir en bourse, racheter les plus grosses sociétés et prendre le contrôle du monde…

Il serait secondé par une poignée de techniciens de l’informatique de haut-vol et une armée de petites mains à son service, essayant de grappiller une parcelle du pouvoir et de l’argent. Puis, une masse de désœuvrés, de laissés pour compte, recevant un salaire minimum pour continuer à vivre dans un monde virtuel et à consommer des divertissements, des loisirs et des drogues diverses, pour fuir une réalité qu’ils ne connaissent pas.

Cette société qui se dessine déjà serait très inégalitaire avec un groupe de dominants, maitrisant les robots et l’intelligence artificielle, jonglant avec les nouveaux concepts. A côté, la masse des sans grades, anesthésiés et manipulés par une information centralisée par Prometheus, et incapables de fuir ou d’imaginer une autre vie.

  • L’alternative que je propose serait la migration hors des grandes villes pour aller vivre, loin de la folie technologique, dans « des oasis de vie et de fraternité» selon l’expression que vient de suggérer Edgar Morin, l’année de ses 100 ans !

Allons-nous assister, pour les plus clairvoyants, à un retour salvateur à la nature, loin des métropoles devenues inhumaines et hyper-technologiques ? Quel cadre de vie pouvons-nous trouver pour retrouver la terre ferme sous nos pieds et des repères solides ? Dans un mouvement d’espoir et de renouveau, nous pourrions retrouver les valeurs fondamentales du travail et de la famille.

C’est tout un processus de re-civilisation qui serait entrepris et une ré-éducation des esprits pour se détacher des images factices de la société de consommation et des loisirs, afin de retrouver une intériorité. Un équilibre serait trouvé entre l’homme et la technique qui serait désormais à notre service et non pas l’inverse. Il ne s’agit pas de renier la technologie, mais de la domestiquer.

Ce retour à la nature est un véritable ressourcement, basé sur la pratique de la permaculture, d’un mode de vie sain, d’une pensée réellement humaniste et une société plus égalitaire dans laquelle chacun se sent responsable. La nature serait notre maitre et notre modèle, notre valeur fondatrice. Ce projet n’est rien moins que ré-enchanter le monde !

Ces deux alternatives peuvent-elles coexister de façon apaisée ? Prometheus, comme tout système totalitaire, peut-il longtemps supporter, à ses portes, un espace de liberté et de bonheur ? C’est toute la question !

Quoiqu’il en soit, le mouvement est en marche vers une remise en question de nos modes de vie et de notre asservissement à la technologie numérique, à la manipulation des foules, à la destruction de nos valeurs humanistes fondamentales, à la mise sous tutelle de l’individu par une technostructure administrative et au lavage de cerveau réalisé par des media prométhéens. Ce que nous voulons retrouver, c’est notre libre arbitre et notre responsabilité d’humain. Le temps est venu de réagir !…

J’ai déjà abordé ce sujet dans une chronique précédente, qui portait le même titre, et que vous pouvez relire : 783 – « La solitude de l’Homo sapiens occidentalis ».

 

 

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