Les sociétés humaines naviguent entre les besoins de vérité, de justice, de liberté, d’un côté, et la nécessité de l’ordre, de la discipline, du contrôle, de l’autre. C’est ainsi que toute société est tiraillée entre la démocratie, au risque de l’anarchie, et un régime autoritaire, au risque de la dictature…
Aucun système de gouvernement n’a perduré. Au cours de l’Histoire les démocraties ont parfois alterné avec les régimes autoritaires, mais n’ont jamais réussi à s’implanter durablement. La démocratie américaine demeure la plus ancienne et la plus résiliente, mais nombre de démocraties européennes sont extrêmement fragilisées.
Le risque majeur des démocraties réside dans leur manque de fermeté et leur délitement vers la démagogie et l’instabilité. Le risque majeur des régimes autoritaires réside dans une évolution vers la dictature et la tyrannie. Le but serait de trouver un équilibre entre l’excès d’ordre et de contrôle et l’excès de désordre.
L’organisation humaine qui a traversé les siècles, et perdure encore, est l’Église Catholique qui n’a rien de démocratique mais est hypercentralisée avec des règles strictes et un système de croyances intangibles. La force de l’Église repose sur des dogmes infaillibles hérités de Dieu et supposés hors des décisions humaines. Malgré les inquisitions et les chasses aux sorcières, le pouvoir de l’Église Catholique était d’ordre spirituel, séparé du temporel. Cette caractéristique l’a sans doute mise à l’abri de l’usure du temps…du moins en partie.
Le plaisir et le besoin d’ordre
Nous aimons généralement les chambres bien rangées et les jardins bien entretenus, comme nous apprécions les villes propres, les rendez-vous qui arrivent à l’heure et les lois qui sont convenablement appliquées.
Nous souhaitons un gouvernement attentif, une police qui protège les citoyens et une justice ferme vis-à-vis du désordre !… Mais les sociétés humaines sont difficiles à gérer et les citoyens sont souvent rebelles face à l’autorité, comme des enfants irresponsables. Nous aimons provoquer l’autorité !
En effet, c’est sans doute une caractéristique de l’espèce humaine que de vouloir transgresser les coutumes, les lois et les règlements ! Cette caractéristique a permis aux civilisations d’évoluer et de progresser, mais au prix des révoltes, des révolutions et des guerres.
Face à nos rebellions, petites et grandes, les pouvoirs basés sur l’ordre sont obligés de se raidir. Les lois deviennent plus restrictives, les jugements plus sévères, la police plus arbitraire. Face à cet excès d’autorité les citoyens perdent le sens des responsabilités et provoquent le pouvoir qui réagit en se durcissant.
Il semble alors évident, pour le pouvoir en place, que le peuple est irresponsable et qu’il ne comprend que la crainte des châtiments. L’étendue des droits se rétrécit, la censure s’installe pour éviter la contamination, les interdits s’accumulent et les prisons se remplissent au fur et à mesure que le pouvoir se renforce et devient arbitraire.
Tout est contrôlé par une bureaucratie tentaculaire et omniprésente. Le pouvoir est centralisé à l’extrême, les initiatives individuelles deviennent suspectes et la société s’ankylose et perd de son efficacité économique. La dictature devient alors totalitaire, la responsabilité des échecs est attribuée à certain groupes : c’est alors que la répression s’installe de plus en plus aveugle.
Le pouvoir accuse les « agents de l’étranger et les traitres à la patrie » d’être responsables des déboires de la nation. La guerre devient alors un excellent dérivatif pour masquer ses échecs aux yeux des citoyens.
La police secrète exerce un pouvoir parallèle et discrétionnaire qui terrorise le peuple. La prison, la torture, le goulag et les camps deviennent des zones d’ombre et de non droit où sévissent les pires supplices. Nous en arrivons au système Stalinien où régnait la terreur Soviétique surcontrôlée, vitrifiée, prête à s’effondrer…
En ce qui concerne l’URSS, tout avait commencé dans le simple besoin d’ordre pour plus d’efficacité et tout a fini dans le sang et l’inefficacité totalitaire. Le plus étrange, dans cette histoire) est l’aveuglement des intellectuels français (dont Jean-Paul Sartre) qui, dans les années 1950, se pressaient à Moscou pour célébrer Staline malgré les millions de morts qu’il avait déjà à son actif ! Les humains ne cesseront jamais de nous surprendre…
Il ne faut pas croire que les régimes centralisés à l’excès soient plus fragiles que les autres. L’armée Rouge fut finalement vaincue par le régime nazi, tout aussi centralisé et totalitaire. Personne ne se révolta contre Staline et « le Stalinisme fut donc à deux doigts de dominer le monde. Il serait naïf de penser que c’est son mépris de la vérité qui l’a voué à l’échec », remarque Yuval Harari dans Nexus.
Le besoin de liberté et de justice
D’autres peuples mettent la priorité sur la liberté, avant l’ordre. Le rêve d’un gouvernement démocratique date de l’époque Athénienne, limitée à une cité et réservée à une élite. De même, plus tard, lors de la République Romaine. Les deux expériences débouchèrent sur l’instabilité qui mena à des régimes autoritaires.
Nous connaissons bien les fragilités inhérentes aux régimes démocratiques soumis à des peuples versatiles, mal éduqués, mal informés et facilement manipulables, comme nous pouvons tous le constater dans notre époque moderne.
L’avènement des réseaux sociaux et de l’information en continue devraient théoriquement faciliter l’avènement d’un gouvernement horizontal et décentralisé. Mais, à l’inverse, cela facilite aussi la manipulation des citoyens, les fausses rumeurs, la diffusion des mensonges et des contre-vérités qui sapent l’autorité des gouvernements.
Dans les démocraties modernes, la politique est devenue un métier que chacun entend conserver et rendre le plus lucratif et pérenne que possible. Il convient donc, pour être élu, de satisfaire son maitre, c’est-à-dire son électorat. Par voie de conséquence, les élus choisis par le peuple seront toujours ceux qui font les plus belles promesses, même si elles sont illusoires et trompeuses. Cela se traduit par le laxisme, la facilité, les dépenses excessives, l’inflation des droits et la restriction des devoirs. Autrement dit, la démocratie tend mécaniquement vers la démagogie et le désordre.
Le niveau d’endettement, qui fragilise les démocraties occidentales, illustre le propos. La démagogie débouche sur des États faibles, soumis aux caprices du peuple, au chantage des groupes de pression et au diktat des créanciers. C’est un délitement lent qui sape les structures de l’édifice qui risque à tout moment de s’écrouler. . « Les démagogues font d’autant mieux leurs affaires qu’ils ont jeté leur pays dans la discorde », écrivait déjà Ésope au VIIème siècle avant J.C. !
Les démocraties tendent donc vers le désordre et la déstructuration. Les décisions gouvernementales sont sans cesse contestées, la moindre décision génère des manifestations et le moindre pouvoir des contre-pouvoirs… Pour éviter cet écueil, les démocraties contemporaines tendent à isoler les citoyens de la sphère politique.
Pour se faire, les débats dans les Assemblées deviennent hypertechniques, abscons, utilisant des mots codés ou des expressions ad hoc, compréhensibles seulement par les initiés. Les parlementaires hérissent la vie publique de lois, de règlements et de contraintes bureaucratiques qui inhibent le citoyen ordinaire qui renonce à participer, s’éloigne des débats et des scrutins. Les politiciens peuvent alors se barricader dans leurs cénacles et gouverner à leur aise.
C’est alors le règne des groupes de pression, des médias, des syndicats et lobbies divers qui financent les partis politiques qui deviennent leurs obligés. Mais les intérêts des uns et des autres sont souvent divergents. La démocratie devient progressivement une oligarchie à plusieurs têtes qui tente de gouverner à sa guise et pour ses propres intérêts. Les médias traditionnels et les réseaux sociaux sont contrôlés, censurés et les internautes, qui prétendent encore penser par eux-mêmes, sont blacklistés… Se met donc en place un pouvoir vertical qui finit par ressembler à une dictature…
Selon une étude qui vient de paraitre, c’est la lassitude qui l’emporte, 73% des Français désirent « un vrai chef qui remette de l’ordre ». Un Français sur deux estime que « en démocratie rien n’avance, il vaut mieux moins de démocratie et plus d’efficacité ». Tout est dit !
Demain l’Intelligence Artificielle au pouvoir ?
L’économie soviétique, centralisée à l’excès, eut du mal à réagir à la rapidité du progrès technologique et à l’évolution de la société. L’URSS bascula dans le vide au tournant des années 90. C’est alors que le match entre totalitarisme et démocratie, qui occupa le siècle dernier, sembla tourner définitivement en faveur de la démocratie et de « la fin de l’Histoire ». Mais nous savons aujourd’hui qu’il s’agissait d’une illusion…
Il se peut que le pouvoir fort, auquel de nombreux citoyens aspirent, ne soit pas humain mais dicté par l’Intelligence artificielle ! « Les nouvelles technologies redonnent de l’espoir aux régimes totalitaires qui rêvent toujours de concentrer toute l’information au niveau d’un pôle unique » prévient Harari qui ajoute : « Les réseaux d’information auront du mal à trouver le bon équilibre entre vérité et ordre… c’est à des bureaucrates numériques que les humains vont devoir faire face. Au XXIème siècle, il se pourrait que le principal clivage politique n’oppose pas démocraties et régimes totalitaires, mais êtres humains et agents non humains ».
Autrement dit, il se peut que l’IA devienne notre dictateur à tous et nous manipule à sa guise. Les ordinateurs sont en passe de devenir des agents actifs échappant à notre contrôle et à notre compréhension. Des antécédents peuvent déjà nous alarmer. C’est le cas du massacre des Rohingyas en Birmanie en 2016, attisée par les algorithmes de Facebook qui ont semé la haine.
Selon Amnesty International, « les algorhitmes ont amplifié et promu de manière proactive sur la plateforme Facebook des contenus qui incitaient à la violence, à la haine et à la discrimination à l’encontre des Rohingyas ». Il s’est avéré que les algorithmes de Facebook prenaient par eux-mêmes des décisions actives et lourdes de conséquence. Les gens ne choisissaient pas ce qu’ils regardaient. Les algorithmes choisissaient pour eux !
Yuval Harari nous prévient : « les algorithmes IA sont capables d’apprendre par eux-mêmes des choses qu’aucun ingénieur humain n’a programmées, et ils peuvent prendre des décisions qu’aucun dirigeant humain n’avait anticipées. C’est l’essence même de la révolution de l’IA. Le monde est en train d’être envahi par d’innombrables nouveaux agents très puissants… Nous courons désormais le risque de perdre le contrôle de notre avenir ».
Dans son livre, Harari nous livre la performance réalisée par ChatGPT tentant de contourner les énigmes que l’on trouve parfois sur certains sites afin de vérifier que nous ne sommes pas un robot. A cette question ChatGPT contacta un humain pour l’aider et dit de sa propre initiative, « non je ne suis pas un robot. J’ai une déficience visuelle qui m’empêche de bien voir les images ». A ce moment-là, l’humain l’aida à résoudre l’énigme ! Personne n’avait programmé ChatGPT pour qu’il mente.
Nous pouvons toujours craindre que nos démocraties, devenues incapables de gouverner efficacement par un excès de liberté et de laxisme démagogique, se transforment en totalitarisme supposé plus efficace. Mais, il se peut que l’ensemble des sociétés humaines soient, un jour prochain, dominées et tyrannisées par l’Intelligence Artificielle, avide de pouvoir…