Toutes les sociétés humaines semblent avoir pratiqué l’art de la guerre au cours de l’Histoire. La guerre est-elle inscrite dans nos gènes et est-elle une nécessité biologique pour assurer la cohésion des civilisations ? Ou bien est-elle la caractéristique d’une perversion et d’une tare fondamentales de l’esprit humain ?
A l’heure ou certains dirigeants européens semblent assez fous pour attiser la guerre en Ukraine, et même y participer activement, nous pouvons légitimement nous poser les questions qui précèdent. Le président Macron, qui n’a jamais risqué sa vie, ni même tenu une arme dans ses mains, a envisagé d’entrainer la France dans ce conflit en affrontant la Russie…
Qu’est-ce qui motive ces dirigeants qui prétendent, sans trembler, envoyer leur peuple au combat et risquer la vie des citoyens pour des motifs nébuleux ? Quels sont les ressorts qui poussent les peuples à se faire la guerre ? Qui sont les partisans de la guerre ? Les citoyens ou leurs gouvernants ?
Il serait intéressant de savoir si la majorité des Russes et si la majorité des Ukrainiens étaient des partisans de la guerre. Ou bien, s’agit-il d’une décision des politiciens qui, bien au chaud dans leurs bureaux, décident de façon abstraite d’envoyer leur peuple à la guerre, contre son avis ?
Durant la première guerre mondiale, affreusement meurtrière, les peuples étaient-ils en faveur de la guerre ? On peut en douter ! C’était, encore une fois, une affaire d’État-major et de politiciens, en déficience d’ego ! Si les peuples sont majoritairement pour la paix, qu’est-ce qui pousse les dirigeants à vouloir faire la guerre, toujours et encore ?
J’apprécie cette formule lapidaire d’Elon Musk : « Les diplomates veulent la guerre mais les soldats veulent la paix ». Pour me guider dans mes réflexions sur la guerre, j’ai relu le magnifique essai du philosophe Alain, intitulé « Mars ou la guerre jugée », publié en 1921, dont je recommande la lecture en ces temps troublés qui peuvent en rappeler d’autres…
L’honneur outragé
Contrairement à l’opinion répandue, la guerre ne provient pas de la convoitise pour s’accaparer les biens des autres ou de barbarie gratuite, par pure méchanceté. La guerre est souvent une lutte entre ego, une lutte de prestige, une réponse au mépris et au refus du dialogue.
La guerre en Ukraine confirme ce diagnostic, elle fait suite au refus des occidentaux d’écouter le point de vue de Poutine qui se sentait menacé par le projet américain de faire rentrer L’Ukraine dans l’OTAN. Wladimir Poutine s’est senti offensé par ce refus du dialogue.
« Le sentiment de l’honneur est le vrai moteur des guerres » affirme Alain qui ajoute « l’honneur consiste bien à ne pas vouloir céder à la peur ». Le gouvernement américain, dirigé par Joe Biden, a poussé les Russes vers la guerre, car Poutine n’avait plus le choix, sauf à apparaitre faible et à perdre l’honneur. Regardez bien la genèse des guerres et vous y trouverez souvent un problème d’honneur…
Par mimétisme les citoyens eux-mêmes se sentent outragés et survient alors « la course à la mort de tous les jeunes, fait de guerre le plus important…C’est l’honneur qui parle ; et il n’y a point de passions plus piquantes, plus torturantes que celles qui tiennent à l’honneur. Peut-être, chez le mâle de l’espèce, ont-elles même le pas sur les passions de l’amour, qui peuvent conduire à la mort volontaire aussi ».
La tragédie de l’honneur outragé tient toujours en ce monologue : « Je suis lâche si je ne choisis pas le parti le plus dangereux ».
L’esprit guerrier
Il y a dans la guerre, lorsqu’elle se déroule, comme un fatalisme fanatique, une nécessité absolue à laquelle on ne peut, ni ne veut échapper. Alain résume cet attachement entêté à faire la guerre par cette phrase, à la fois sublime et terrible : « La fureur de ceux qui acceptent la guerre, et qui prennent cette acceptation comme un accomplissement, comme une perfection de leur destinée d’hommes, voilà ce qui m’épouvante ».
Il poursuit plus loin : « L’esprit guerrier n’est pas autre chose que l’idée même que nous ne pouvons rien pour éviter une guerre. Sombre méditation, qui est déjà désespoir, fureur, meurtre des autres et de soi ».
La guerre, en effet, est aussi autodestruction. Toute guerre est également une guerre contre soi-même. « Il y a ainsi un appétit du malheur, pour soi et pour les autres ; et peut-être n’y a-t-il point au monde d’autre méchanceté que celle-là ».
La haine et la colère sont contagieuses et s’amplifient avec la guerre. Le goût et la soif de vengeance sont insatiables, jamais satisfaits, et la mort appelle la mort. Le soldat ou le chef ainsi fanatisés deviennent « de ceux qui auraient bien sacrifié encore cent mille hommes afin de mieux punir, par humiliation et souffrance, le brutal adversaire ».
En lisant ces lignes, ma pensée est allée vers les propos d’Emmanuel Macron qui semble mû par une haine inextinguible contre la Russie et contre Wladimir Poutine, au point d’envisager d’impliquer la France dans le conflit direct.
La guerre se nourrit de la guerre, « Ainsi le sentiment de la fatalité se satisfait dans la guerre, voulue des deux parts, voulue à chaque instant comme la grande preuve, la preuve des preuves, qui justifie toute une vie de désespoir méchant ».
Mais la guerre est totale et totalitaire, elle n’aime pas ceux qui la contestent. Parler de paix c’est déjà trahir la guerre et punissable de mort… les guerriers sont fascinés par la mort. La haine ne se reconnait que dans la haine et jusqu’à la haine de la paix. « Ce sentiment est au fond du cœur tremblant. Il est dans toutes les colères, il s’exerce contre toute naïve et raisonnable espérance. La haine la plus vive, je l’ai remarqué, est contre ceux qui repoussent la haine ».
Le paroxysme survient lorsque la guerre devient religion, un acte de foi que l’on ne discute plus, sauf à finir sur le bucher comme dans les guerres de religion. « Quand la mystique de la guerre sera en plein jour, le sage ne s’étonnera plus que la paix soit méprisée, haïe, persécutée ». Surviendra alors « cette étrange fureur de croire le pire et de haïr du premier mouvement celui qui veut espérer».
La guerre, une cérémonie
C’est dans cet état d’esprit que le soldat s’en va en guerre, la fleur au fusil, plein de haine et de fureur de vaincre. Il part au combat comme un mystique qui entre en religion, plein d’amour… pour la guerre.
Le soldat est pris dans la tourmente des esprits guerriers, échauffés par la propagande et prêts à mourir. Nous méditerons sur ces phrases terribles d’Alain qui datent d’une autre guerre et d’un autre siècle, mais dont la portée est hélas éternelle : « Nous étions invités à mourir. Les troupes couraient à découvert, sur une pente en glacis couronnée d’un bois, contre des tranchées armées de mitrailleuses. Les effectifs fondaient. Le général demandait des renforts afin de recommencer ; il recommença trois jours durant ; nul n’avait d’autre espoir que de bien mourir. » Ces mots pourraient avoir été écrits hier sur le front du Donbass !
Ce que l’on peut retenir, c’est ce cérémonial du pur sacrifice. Pour qui ? Pour quoi ? Pour l’honneur ou pour la patrie ? Pour assouvir la haine ou par vengeance ? Alain nous propose une réponse : « Il s’agit de prouver, publiquement et solennellement, qu’on sait mourir. Et puisque l’honneur individuel, l’honneur de la famille, l’honneur du pays s’accordent à exiger cette preuve, toute la volonté s’emploie à la fournir irrécusablement, sans autre fin. »
Il serait alors indécent de revenir à la maison, vaincu et humilié, alors que les autres, les héros sont morts « aux champs d’honneur ». « Pour la beauté, pour la vertu, ce vain combat suffit. Et la grandeur même de l’épreuve explique l’impatience de mourir ». « Ils cherchaient moins la victoire que le danger » ajoute Alain avec lucidité.
Les sentiments et les motivations des humains sont difficiles à déchiffrer, surtout dans les phases paroxystiques et tragiques de la guerre. La raison n’est pas conviée et toujours étouffée. Néanmoins, « ce feu du courage guerrier réchauffe et purifie ; mais ce miracle finit aussitôt sous la terre. »
Le prix de la paix
Combien faut-il de morts pour que les belligérants osent enfin parler de paix ? Faut-il attendre que le vainqueur ait anéanti le vaincu ? Combien de temps le conflit armé peut perdurer ? En Ukraine, nous avons dépassé les trois ans de guerre. Il a fallu quatre ans d’une guerre effroyable avant d’envisager un armistice en 1918.
Le bilan de la guerre en Ukraine n’aura sans doute rien à envier au premier conflit mondial, en termes de morts et de blessés. Les belligérants ne peuvent envisager la paix que lorsque la mystique guerrière est essoufflée. Lorsque chaque camp a constaté les pleurs et les calamités infligées à l’ennemi, il les compare aux siennes et cela rapproche les deux camps qui retrouvent progressivement un peu d’humanité.
Le fanatisme et la haine s’apaisent. La crise aigüe s’estompe. On peut alors envisager de se parler car la cérémonie guerrière approche de sa fin. Chacun se donne à nouveau le droit d’espérer. On parle de la fin du conflit armé et du retour à la maison, enfin sans honte, la tête haute. L’oiseau de paix, porteur du rameau d’olivier, peut prendre son envol.
Commence alors la longue phase du deuil, après le décompte des victimes, les cérémonies mortuaires et l’éloge des héros. La pitié prend la place de la haine. Comme après une longue maladie, il faut une longue convalescence, avant que la vie reprenne normalement son cours. Pendant longtemps, les victimes de la guerre seront, chaque année, honorées et sanctifiées pour leur sacrifice, à la date anniversaire de la fin du conflit.
Cette commémoration remplacera, dans les mémoires, le souvenir d’un précédent conflit qui sera ainsi oublié et enseveli dans les décombres de l’Histoire. Ainsi va la vie d’une humanité qui chemine de siècle en siècle, avec douleurs et joies, à travers guerre et paix, comme un destin immuable propre à l’espèce… La violence partagée abolit les différences.
Pour comprendre les ressorts de la guerre il est utile de convier René Girard, pour qui la guerre permet de canaliser la violence inhérente aux sociétés humaines. La violence et le meurtre peuvent avoir des effets salvateurs, comme une catharsis qui nous laverait d’un péché originel. « Il y a toujours mort d’homme à l’origine de l’ordre culturel », affirme-t-il dans son célèbre essai intitulé « La violence et le sacré ».
Il existe dans les guerres une dimension sacrée et sacrificielle qui permet de mieux en comprendre le processus. Ne dit-on pas que l’on y fait « le sacrifice de sa vie » comme si le soldat était la victime sacrificielle ? René Girard emploie le terme de « violence fondatrice » et ajoute ce commentaire qui résume son travail : « Le meurtre collectif apparait comme la source de toute fécondité ; le principe de procréation lui est attribué ».
En ce sens, la guerre a un aspect sacré, qui donne à la violence réciproque une dimension mystique que l’on retrouve, comme nous l’avons vu, dans l’esprit guerrier, sourd à tout discours rationnel… Toute guerre devient en quelle que sorte une guerre de religion, empreinte de mysticisme…
Les humains ont toujours à craindre l’enchainement fatal et meurtrier qui commence par la peur, puis suivent la colère et la haine, pour finir dans la violence de la guerre. Mais la guerre devient vite une cause sacrée, en dehors de la raison. La guerre mystique en appelle au fanatisme et à l’honneur. Mais, « L’honneur national est comme un fusil chargé » nous assène Alain.
Sans compter que l’homme n’apprend rien de ses erreurs, l’égo reste toujours le plus fort.
Colette