1101 – L’ILLUSION IDENTITAIRE

Qui suis-je ? C’est une question fondamentale que nous nous posons tous. Qui sommes-nous vraiment ? Cette question est particulièrement cruciale à une époque où nous abandonnons nos valeurs traditionnelles, où nous sommes soumis à de multiples influences contradictoires, et où nous sommes tentés de nous identifier à des groupes d‘influence …

Traditionnellement, notre identité sociale reposait sur notre langue, notre culture, notre origine sociale, notre religion et nos valeurs fondamentales. Notre identité personnelle se réduisait à notre « carte d’identité », comportant notre nom, notre date de naissance, notre nationalité et notre adresse. Pour le reste, notre identité se fondait dans l’identité collective.

Jusqu’à la fin du XXème siècle, l’individu était au service des plus grands que lui et il était capable de mourir pour défendre sa famille, sa patrie ou sa religion. Chacun s’identifiait au groupe humain auquel il appartenait et qu’il servait. « La morale d’hier sanctifiait l’abnégation individuelle » résume la philosophe Julia de Funès.

On peut aujourd’hui s’interroger sur le bien-fondé de cette abnégation pouvant aller jusqu’au sacrifice. Combien de massacres et de conduites qualifiées d’héroïques pour servir des idéologies, des identités revendiquées ou des ego ?

Les temps ayant changé, l’individu est devenu roi et exige respect. Il n’est plus au service de la société, c’est la société qui est à son service. Le renoncement à soi-même pour servir le groupe s’est transformé en culte de soi.

Dans ces conditions, l’identité est désormais débarrassée des valeurs traditionnelles qui l’encombrait et devient centrée sur soi, sur son bon plaisir et son intérêt personnel, selon les injonctions de la cancel culture. L’identité repose maintenant sur nos goûts propres, sur notre sexualité, notre origine ethnique, etc… Nous refusons donc de nous fondre dans la communauté qui se morcelle en communautarisme. La nation s’est transformée en une mosaïque de particularismes égoïstes.

L’individu est seul et nu

Coupé de son passé et des valeurs traditionnelles qui constituaient une ossature solide, l’individu moderne est souvent seul et nu, dépouillé de ses habits culturels, marqueurs de son identification. Il n’est plus relié au passé et doit se contenter du présent pour construire son avenir. Le lien transgénérationnel est rompu et il doit avancer dans la vie sans filet de protection, sans repères.

C’est ainsi que notre époque est devenue celle de la dépression, qui gagne toutes les couches de la société, maladie d’un individu seul face à lui-même et face aux défis de la vie, sans les repères et les normes qui, jadis, encadraient et protégeaient. L’individu moderne est devenu extrêmement vulnérable et les plus fragiles sombrent dans une sorte de déprime collective, spécifique de notre époque.

L’individu est seul face à lui-même, affranchi des impératifs normatifs. « La dépression apparaitra non pas comme une pathologie du malheur, mais comme la pathologie d’une personnalité qui cherche seulement à être elle-même » écrit A. Ehrenberg dans « La fatigue d‘être soi ».

Le taux de suicides chez les jeunes n’a jamais été aussi haut et la consommation de drogues s’est développée de façon explosive, ce qui est une autre façon d’exprimer sa déprime, lorsque l’on n’est plus capable de tracer son destin, son chemin de vie. Autrement dit, la vie, sans projet plus haut que soi, devient trop lourde à porter…

L’identification : béquille ou prison ?

Pour ne pas être seul et nu, nous ressentons le besoin de faire partie d’un groupe, de partager une idéologie ou de militer. Comme jadis, nous ressentons le besoin de nous identifier, comme si nous ne savions pas qui nous sommes. C’est ainsi que sont nés quantités de mouvements spécifiques qui luttent pour leur spécificité, mais ils sont toujours tournés vers l’individu, vers « Moi-je ».

De ce fait, l’individu contemporain ressent sa fragilité intérieur et recherche un groupe auquel ressembler et s’identifier. La palette est variée, depuis les innombrables spécificités sexuelles jusqu’aux innombrables origines ethniques, en passant par toutes les nuances du féminisme, et bien d’autres encore.

Les réseaux sociaux facilitent ces identifications multiples qui souvent s’opposent les unes aux autres. Chaque groupe se sent différent et non seulement cultive sa différence mais refuse de s’intégrer à un mouvement global qui serait le ciment de la société. Il n’existe plus de « maison commune » au sein de laquelle on pourrait partager des valeurs communes. C’est ainsi qu’il n’existe plus de sentiment national, remplacé désormais par quantité de sous-groupes qui portent nos revendications.

Ces multiples identifications sont autant de prisons psychologiques dans lesquelles nous acceptons d’être enfermés et nous perdons ainsi notre liberté fondamentale que l’on peut dénommer « le sentiment d’être soi ». Nous sommes ainsi figés dans un système d’identification qui pense et s’exprime à notre place. Nous sommes alors englobés dans une catégorie qui fait disparaitre notre singularité.

« La plus grande chose au monde, c’est de savoir être à soi », écrivait Montaigne. Ceci ne signifie pas un repli égoïste sur soi, ce n’est pas une fermeture, mais au contraire une ouverture qui n’est jamais une négation de soi. Une forte identification au groupe conduit à une perte de notre identité propre ; nous renonçons alors à être nous-mêmes et nous plaquons sur nous une identité imposée qui n’est pas nous, mais notre image sous le regard des autres…

Ce phénomène commun d’identification qui conduit à la perte de soi fut magnifiquement illustré par Luigi Pirandello, homme de théâtre : « Tu apprendras à tes dépens que le long de ton chemin, tu rencontreras chaque jour des millions de masques et très peu de visages ».

Être soi

« J’accepte la grande aventure d’être moi », écrivait Simone de Beauvoir. Le plus grand malheur n’est-il pas d’être coupé de soi-même ? A l’inverse, il convient de cultiver le sentiment d’être soi, le sentiment d’exister réellement par soi. Il s’agit finalement d’accepter l’aventure de la vie, sans se réfugier derrière des slogans et des idéologies toutes faites.

Il s’agit donc de préférer la liberté à l’identité, de préférer l’essence à l’existence, pour reprendre la formule célèbre de Sartre. Vivre qui l’on est, et non par jouer un personnage, n’est pas nécessairement chose aisée. Le sentiment de soi consiste précisément à s’autoriser à vivre et suivre cette puissance intérieure, cet appel intime.

L’acte libre consiste à ne se laisser déterminer que par soi-même, c’est une décision première. Non pas un caprice, mais un appel profond et un acte volontaire. Non pas un choix rationnel, mais une intuition forte. Dans l’acte libre, on ressent comme un appel, une pression interne qui nous pousse à l’action et nous invente.

Bergson a parfaitement défini l’acte libre volontaire qui nous construit, par opposition à l’acte dicté par la pression sociale ou identitaire : « L’action volontaire réagit sur celui qui la veut, modifie dans une certaine mesure le caractère de la personne dont elle émane, et accomplit, par une sorte de miracle, cette création de soi par soi qui a tout l’air d’être l’objet même de la vie humaine ».

Il est inutile donc de rechercher une identité idéale, extérieure à soi, le but de la vie consiste à vivre qui l’on est, à vivre notre singularité et non pas celle du voisin, celle du maitre, celle du leader ou celle du gourou. « Imiter un autre, c’est mourir à soi-même » nous enseigna Spinoza.

Il appartient à chacun d’acquérir sa liberté d’être soi-même, unique. Chacun doit jouer sa partition avec sa sensibilité propre et son âme individuelle. De la même façon que nous avons chacun notre façon de marcher ou notre façon de parler, ou nos empreintes digitales uniques. Être à soi ne signifie pas être égoïste et refuser de s’engager, c’est refuser de jouer un rôle dans lequel on se sent prisonnier, c’est refuser l’illusion identitaire qui dérobe notre être.

Dans son remarquable essai intitulé « Le siècle des égarés » Julia de Funès résume parfaitement ce qui précède : « Trouver sa perfection, c’est comprendre que nous sommes initialement des êtres complets, c’est désirer son désir, c’est-à-dire désirer ce que nous sommes et non pas désirer ce qui nous manque ».

Les conflits sexistes, racistes et idéologiques sont des conflits identitaires qui mènent aux pires intransigeances. L’identité emprisonne. Or, la démocratie fondée non sur l’identité mais sur la liberté devrait constituer le mode de gouvernement le plus pacifique qui soit. « Seule la liberté évite le danger de l’identitarisme, à l’œuvre dans chaque drame collectif et naufrage individuel ».

Le chemin est étroit : nous devons concilier notre besoin fondamental d’appartenance et notre désir de liberté. Nous pouvons faire partie d’un groupe qui partage des valeurs communes, mais en gardant notre individualité, notre bon sens, notre libre-arbitre. Il convient d’éviter le piège de l’illusion identitaire qui enferme et anesthésie notre liberté de pensée…

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